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Full text of "Questions contemporaines"

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/ 


QUESTIONS 


CONTEMPORAINES 


CHEZ   LES  MÊMES  EDITEURS 


OEUVRES  COMPLÈTES 


D'ERNEST   RENAN 


FORMAT    IN-8» 


•  » 


HisTOiBB  oÉnéRALB  DBS  LANOUBS  séuiTiQUBS.  —  4«  édUlion,  revue  et 

augmerUée.  — Imprimerie  impériale 1  volume. 

ViB  DB  JÉSUS.  13«  édition,  revue  et  augmentée 1  volume; 

Lbs  Apôtrbs. * 1  volume. 

Btudbs  d'histoirb  eblioibusb.  —  >6«  édition 1  volume. 

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Questions  coNTBMPORAiifEs. 1  volume. 

Le  Livre  de  Job,  traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur  l'âge  et  le 

caractère  du  poôme.  —  3«  édition l  volume. 

Le  Cantique  des  cantiques,  traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur 

le  plan,  l'âge  et  le  caractère  du  poôme.  —  2«  éditicn l  volume. 

De  l'origine  du  langage.  —  4«  édition 1  volume. 

ÂVERRoès  ET  l'avbrroIsub,  essai  historique.  —  2«  édition,  revue  et 

corrigée l  volume. 

Db  la  part  des  peuples  sémitiques  dans  l'histoire  de  la  civi- 
lisation, 5e  ediïtoiï. ; Brochure. 


i. paris.   —J.     CLATB,      imprimeur.     7,     RUE     S  AINT-B  EN  OiT. 


QUESTIONS 


CONTEMPORAINES 


PAR 


ERNEST    RENAN 

MEMBKE    DE    L*INSTITUT 


PARIS 

MICHEL  LÉVY  FRÈRES,  LIBRAIRES  ÉDITEURS 

RUE    VIVIENNE,    2    BIS,    ET    BOULEVARD    DES    ITALIENS,    15 
A     LA    LIBRAIRIE    NOUVELLE 

1868 

Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés 


î)U^     a-,    /â. 


/ 


PRÉFACE 


L'faomme  sérieux  ne  se  mêle  d'une  manière  active 
aux  affaires  de  son  temps  que  s'il  y  est  appelé  par 
sa  naissance  ou  par  le  vœu  spontané  de  ses  con- 
citoyens. Il  faut  une  grande  présomption  ou  beaucoup 
de  légèreté  de  conscience  pour  prendre,  de  gaieté  de 
cœur,  la  responsabiUté  des  choses  humaines  quand 
on  n'y  est  pas  obligé.  Mais  la  réflexion  spéculative 
n'implique  pas  la  même  témérité.  Chacun,  dails  sa 
mesure,  a  pour  devoir  de  songer  au  bien  public  et 
d'y  pousser  de  toute  sa  force.  Celui  qui  s'occupe  des 
sciences  historiques  est  particulièrement  tenu  à  ce 
genre  d'application.  Car,  bien  que  la  connaissance 
du  présent  soit  moins  instructive  que  celle  du  passé, 
le  présent  est  aussi  une  des  faces  de  la  réalité;  il 
mérite  d'être  étudié.  Laisser  un  pareil  soin  à  ceux 
qu'on  appelle  «  les  hommes  politiques  »  serait  chose 


II  PRÉFACE.      , 

fâcheuse.  L'homme  politique  estd'ordinaire  un  homme 
de  parti  et  de  passion.  \l  est  très-mal  placé  pour  juger 
les  ensembles,  comparer  les  temps  et  les  pays  divers, 
saisir  les  mouvements  à  longue  portée  et  prévoir 
l'avenir. 

J'ai  réuni  en  ce  volume,  pour  le  petit  nombre  de 
ceux  qui  portent  quelque  philosophie  dans  l'étude 
des  affaires  de  leur  temps,  une  série  d'articles  qui 
n'ont  les  uns  avec  les  autres  d'autre  lien  que  d'avoir 
trait,  d'une  façon  plus  ou  moins  directe,  aux  ques- 
tions et  aux  intérêts  de  notre  siècle.  La  politique 
générale,  les  questions  relatives  à  l'instruction  pu- 
blique,  l'organisation*  civile  des  cultes,  l'état  moral 
et  religieux  de  notre  pays  y  sont  brièvement  tou- 
chés. 

Dans  l'article  qui  est  consacré  à  la  politique  gé- 
nérâle,  j'ai  cherché  à  montrer  ce  qu'a  de  superficiel 
et  d'insuffisant  la'  constitution  sociale  sortie  de  la, 
Révolution,  les  dangers  auxquels  elle  expose  la 
France,  les  malheurs  qu'il  est  permis  de  craindre,  la 
nécessité  qu'il  y  a  d'élargir  l'esprit  français,  de  lui 
ouvrir  de  nouveaux  horizons,  de  le  soustraire  à  des 
erreurs  invétérées.  Toujours  grande,  sublimç  parfois. 


PRÉFACE.  III 

la  Révolution  est  une  expérience  infiniment  hono- 
rable pour  le  peuple  qui  osa  la  tenter;  mais  c'est  une 
expérience  manquée.  En  ne  conservant  qu'une  seule 
inégalité,  celle  de  la  fortune  ;  en  ne  laissant  debout 
qu'un  géant,  l'État,  et  des  milliers  de  nains;  en 
créant  un  centre  puissant,  Paris,  au  milieu  d'un  dé- 
sert  intellectuel,  la  province  ;  en  transformant  tous 
les  services  sociaux  en  administrations,  en  arrêtant  le 
développement  des  colonies  et  fermant  ainsi  la  seule 
issue  par  laquelle  les  États  modernes  peuvent  échap- 
per aux  problèmes  du  socialisme,  la  Révolution  a 
créé  une  nation  dont  l'avenir  est  peu  assuré,  une  na- 
tion  où^la  richesse  seule  a  du  prix,  où  la  noblesse  ne 
peut  que  déchoir.  Un  code  de  lois  qui  semble  avoir 
été  fait  pour  un  citoyen  idéal,  naissant  enfant  trouvé 
et  niourant  célibataire;  un  code  qui  rend  tout  viager, 
où  les  enfants  sont  un  inconvénient  pour  le  père ,  où 
toute  œuvre  collective  et  perpétuelle  est  interdite,  où 
les  unités  morales,  qui  sont  les  vraies,  sont  dissoutes 
à  chaque  décès,  où  l'homme  avisé  est  l'égoïste  qui 
s'arrange  pour  avoir  le  moins  de  devoirs  possible,  où 
l'homme  et  la  femme  sont  jetés  dans  l'arène  de  la 
vie  aux  mêmes  conditions,  où  la  propriété  est  conçue 


I 

IV  PRÉFACE. 


non  comme  une  cbose  morale,  mais  comme  l'équi- 
valent d'une  jouissance  toujours  appréciable  en  ar- 
gent, un  tel  code,  dis-je,  ne  peut  engendrer  que 
faiblesse  et  petitesse.  On  s'étonne  souvent  de  la  force 
que  possèdent  en  province  le  clergé,  l'épiscopat.  Gela 
est  bien  simple  ;  la  Révolution  a  tout  désagrégé  ;  elle 
a  brisé  tous  les  corps  excepté  l'Église;  le  clergé  seul 
est  resté  organisé  en  dehors  de  l'État.  Gomme  les 
villes,  lors  de  la  ruine  de  l'empire  romain,  choisirent 
pour  représentant  leur  évoque,  l' évoque  sera  bientôt, 
en  province,  seul  debout  au  milieu  d'une  société  dé- 
mantelée.  Avec  leur  mesquine  conception  de  la 
famille  et  de  la  propriété,  ceux  qui  liquidèrent  si 
tristement  la  banqueroute  de  la  Révolution,  dans 
les  dernières  années  du  xviii*  siècle,  préparèrent  un 
monde  de  pygmées  et  de  révoltés.  Ge  n'est  jamais 
impunément  qu'on  manque  de  philosophie,  de 
science,  de  religion.  Gomment  des  juristes,  quelque 
habiles  qu'on  les  suppose ,  comment  de  médiocres 
hommes  politiques,  échappés  par  leur  lâcheté  aux 
massacres  de  la  .Terreur,  comment  des  esprits  sans 
haute  culture  comme  la  plupart  de  ceux  qui  com- 
posaient la  tête  de  la  France  en  ces  années  déci- 


PRÉFACE.  '  V 

sives,  eussent-ils  résolu  le  problème  qu'aucun  génie 
n'a  pu  résoudre  :  créer  artificiellement  et  par  la  ré- 
flexion l'atmosphère  où  une  société  peut  vivre  et 
porter  tous  ses  fruits  ? 

Les  articles  consacrés  à  l'instruction  publique  for- 
ment la  plus  grande  partie  de  ce  recueil.  De  tous  les 
problèmes  de  notre  temps,  c'est  là  le  plus  important, 
celui  où  les  comparaisons  sont  le  plus  nécessaires. 
J'ai  pensé  qu'on  lirait  avec  intérêt  l'analyse  des 
jugements  que  les  Allemands  portent  sur  nos  institu- 
tions et  nos  méthodes.  Ce  jugement  est  trop  sévère, 
sans  doute,  mais  oh  en  peut  tirer  du  profit.  L'Uni- 
versité  de  France. a  trop  imité  les  jésuites,  leurs 
fades  harangues,  leurs  vers  latins  ;  elle  rappelle  trop 
les  rhéteurs  anciens  de  la  décadence.  Le  mal  fran- 
çais, qui  est  le  besoin  de  pérorer,  la  tendance  à  tout 
faire  dégénérer  en  déclamation,  une  partie  de  l'Uni- 
versité l'entretient  par  son  obstination  à  mépriser  le  , 
fond  des  connaissances  et  à  n'estimer  que  le  style' 
et  le  talent.  Ai-je  besoin  de  dire  qu'aucune  critique 
des  méthodes  universitaires  ne  diminue  mon  estime 
ni  mon  respect  pour  un  corps  qui  renferme  dans 
son  sein  tant  de  savoir  et  de  dévouement? 


VI  PRÉFACE. 

L'instruction  supérieure  m'a  paiiiculièrement 
préoccupé.  L'enseignement  supérieur  est  la  source 
de  l'enseignement  primaire.  Sacrifier  le  premier  au 
second,  c'est  commettre  une  faute,  c'est  aller  contre 
le  but  qu'on  se  propose.  Un  million  économisé  sur  la 
haute  culture  peut  arrêter  net  le  mouvement  intel- 
lectuel d'un  pays  ;  donné  à  l'instruction  primaire, 
ce  million  sera  de  peu  d'effet.  Il  faut,  pour  innover 
en  fsdt  d'instruction  populaire,  de  bien  autres  sacri- 
fices. L'instruction  primaire  n'est  solide  dans  un 
pays  que  quand  la  partie  éclairée  delà  nation  la  veut, 
la  comprend,  en  voit  l'utilité  et  la  justice.  Travaillez 
à  produire  des  classes  supérieures,  qui  soient  animées 
d'un  esprit  libéral  ;  sans  cela,  vous  bâtissez  sur  le 
sable; le  caprice  d'une  Chambre  malveillante  ou  peu 
éclairée  emportera  vos  fondations.  Pour  créer  une 
forêt,  il  ne  suflit  pas  de  planter  ;  il  faut  garantir  que 
les  plants  ne  seront  pas  arrachés.  Tant  qu'on 
n'aura  pas  détruit  en  France  cette  fausse  idée  que 
l'éducation  be  sert  qu'en  vue  de  la  position  sociale, 
que  cultiver  et  instruire  le  pauvre,  c'est  faire  naître 
m  lui  des  besoins  et  une  ambition  impossibles  à 
satisfaire,  rien  ne  sera  définitivement  conquis.  La 


PRÉFACE.  VII 

force  de  rinstruclion  populaire  en  l'Allemagne  vient 
de  la  force  de  l'enseignement  supérieur  en  ce  pays. 
C'est  l'université  qui  fait  l'école.  On  a  dit  que  ce  qui 
a  vaincu  à  Sadowa,  c'est  l'instituteur  primaire.  Non; 
ce  qui  a  vaincu  à  Sadowa,  c'est  la  science  germa- 
nique, c'est  la  vertu  germanique,  c'est  le  protestan- 
tisme, c'est  la  philosophie,  c'est  Luther,  c'est  Kant, 
c'est  Fichte,  c'est  Hegel.  L'instruction  du  peuple  est 
un  effet  de  la  haute  culture  de  certaines  classes.  Les 
pays  qui,  comme  les  États-Unis,  ont  créé  un  ensei- 
gnement populaire  considérable  sans  instruction  su- 
périeure sérieuse  expieront  longtemps  encore  cette 
faute  parleur  médiocrité  intellectuelle,  leur  gros- 
sièreté de  mœurs,  leur  esprit  superficiel,  leur  manque 
d'intelligence  générale. 

Il  est  traité  longuement'',  en  ce  volume,  du  Collège 
de  France,  de  sa  nature,  de  son  excellence.  C'est  là, 
pour  moi,  un  sujet  favori.  J'y  réfléchis  beaucoup 
vers  1860 ,  quand  différents  indices  purent  faire 
croire  qu'il  était  permis  d'espérer,  pour  les  choses 
libérales,  des  jours  meilleurs.  Dés  cours  oi:atoires 
comme  ceux  du  temps  de  la  Restauration  ne  me 
parurent  ni  possibles  ni  désirables.   Ces  sortes  de 


Tiii  PRÉFACE. 

cours ,  plus  propres  à  montrer  le  talent  du  profes- 
seur qu'à  former  le  jugement  et  le  caractère  de 
l'auditeur,  ont  fait  tort  à  l'esprit  scientifique  parmi 
nous.  Continués 'timidepent ,  ils  ne  peuvent  aboutir 
qu'à  une  grande  médiocrité.  En  outre ,  de  pareilles 
leçons  solennelles  supposent  la  liberté  politique  et 
un  état  de  l'esprit  public  qui  (je  le  dis  à  regret) 
n'est  pas  de  notre  temps.  On  ne  se  concilie  pas 
vite  une  jeunesse  qu'on  a  froissée  et  à  laquelle  on 
n'a  pas  su  inspirer  le  goût  des  choses  sérieuses  et 
des  fortes  études.  La  compression  et  l'hypocrisie  offi- 
cielle engendrent  la  turbulence  :  les  universités  alle- 
mandes ,  où  la  liberté  de  penser  est  absolue ,  ne 
connaissent  pas  les  scènes  de  trouble.  Je  crus  donc 
qu'à  défaut  des  brillants  exercices  du  temps  de 
la  Restauration ,  on  pouvait  songer  à  un  enseigne- 
ment plus  scientifique  que  littéraire,  plus  spécial 
qu'oratoire,  à  un  enseignement  tirant  sa  force  de 
sa  sincérité  absolue,  éloigné  de  toute  politique 
non  par  timidité,  mais  par  respect  de  la  vérité, 
ne  cherchant  pas  le  succès  dans  des  allusions ,  ne 
faisant  de  concessions  d'aucune  sorte.  Rêver  de  nos 
jours  la  Sorbonne  du  temps  de  MM.  Guizot,  Cousin, 


r' 


PRÉFACK.  IX 

Yillemàin,  serait  une  chimère  ;  mais  nous  pourrions 
avoir  demain,  autour  du  Collège  de  France,  un  mou- 
vement scientifique  que  Berlin  nous  envierait.  Je  mis 
mon  ambition  à  obtenir  par  les  voies  régulières, 
c'est-à-dire  par  le  suffrage  de  mes  confrères ,  une 
place  dans  ce  grand  chapitre  de  la  science  libre. 
Dans  un  discours  préliminaire ,  j'indiquai  la  ligne 
que  je  comptais  suivre,  avec  un  succès  qui  jusque- 
là  n'avait  pas  eu  coutuipe  d'accueillir  les  nomi- 
nations ministérielles^  et  avec  une  mesure  qu'on 
voulut  bien,  pendant  deux  jours,  reconnaître.  Le 
troisième  jour,*  des  personnes  qui  devraient  être  as- 
sez satisfaites  de  leur  privilège  pour  ne  pas  être 
jalouses  de  la  liberté  des  autres  me  firent  interdire 
la  parole.  Trois  ans  et  demi  plus  tard ,  sans  qu'on 
articulât  contre  nu)i  de  nouveaux  griefs,  je  fus  des- 
titué. On  trouvera  dans  le  présent  volume,  les  pièces 
de  cette  affaire.  Je  persiste  à  croire  qu'en  tout  cela 
je  n'ai  pas  eu  de  tort.  Je  n'ai  pas  fait,  comme  on  le  ré- 
pète, une  leçon  sur  Jésus-Christ  au  lieu  d'une  leçon 
d'hébreu.  Pour  me  conformer  à  l'usage,  j'ai  fait  une 
première  leçon  sur  le  rôle  historique  des  peuples 
dont  je  devais  enseigner  les  langues.  Consacrer  une 


\ 


X  PRÉFACE. 

phrase  profondément  respectueuse  à  Jésus  dans  une 
telle  leçon  n'était  pas  sortir  du  sujet.  Niera-t-on  que 
^Jésus  n'ait  eu  dans  l'histoire  des  peuples  sémiti- 
ques assez  d'importance  pour  mériter  une  brève 
mention  ?  Si  un  professeur  d'arabe ,  dans  sa  leçon 
d'ouverture,  consacrait  une  phrase  à  Mahomet,  l'ac- 
cuserait-on  de  sortir  de  son  sujet?  Qu'on  dise  que 
j'ai  manqué  d'habileté,  à  la  bonne  heure.  La  science, 
selon  moi,  ne  doit  pas  être  habile,  elle  doit  être  sin- 
cère. En  tout  cas,  si,  dans  cette  circonstance,  j'ai 
fait  preuve  de  peu  de  politique,  j'ai  montré  un  véri- 
table amour  de  mon  pays,  un  vrai  dévouement  à  la 
solide  culture  de  l'esprit,  un  vrai  désir  de  tirer  la 
jeunesse  de  l'état  mauvais  où  elle  est,  un  sentiment 
juste  de  la  dignité  du  Collège  de  France. 

Puisse-t-on  comprendre,  enfin,  la  nature  du  rôle 
que  l'État  doit  jouer  dans  l'enseignement  supérieur! 
Quand  l'État  a  choisi  le  sujet  que  les  corps  compé- 
tents lui  désignent  comme  un  homme  de  mérite,  sa 
responsabilité  est  à  couvert.  Ce  que  le  professeur  dit 
ensuite  ne  regarde  que  le  professeur.  Les  protestants, 
les  Israélites,  les  libres  penseurs  se  sont-ils  plaints 
qu'Ozanam  prêchât  à  la  Faculté  des  lettres  de  Paris 


PREFACE.  XI 

le  plus  pur  catholicisme?  Non  certes;  car  le  mérite 
d'OzaDam  était  reconnu.  On  avait  eu  raison  de  le 
nommer  ;  une  fois  nommé,  il  était  parfaitement  libre 
de  traiter  son  sujet  comme  il  l'entendait.  Mais,  quand 
un  protestant,  un  Israélite,  un  libre  penseur  arrive, 
par  le  choix  des  corps  compétents,  à  une  chaire,  il 
doit  être  libre  aussi  de  professer  ses  opinions.  Prenez 
garde  !  vous  mettez  le  non-catholique  en  dehors  du 
droit  commun,  vous  arrivez  à  classer  les  personnes 
par  religion  en  ce  qui  concerne  l'admissibilité  aux 
fonctions  publiques.  Quand  le  prédicateur  catholique 
nous  outrage,  nous  ne  nous  plaignons  nullement  de 
n'avoir  pas  le  droit   de   lui    répondre;  nous  ne 
tenons  pas  à  la  liberté  de  l'injure  :  aurions-nous 
ce  droit  (comme  l'égalité  le  voudrait),  nous  n'en 
userions  pas.  Mais  que  le  catholique  puisse  ensei- 
gner   hautement    son    opinion    daiîs   les    chaires 
laïques  de  l'État  et  que  nous  ne  puissions  ensei- 
gner la  nôtre  dans  ces  mêmes  chaires,  cela  n'est  pas 
juste.  La  loi  n'a  pas  dit  que,  pour  être  membre  de 
l'enseignement  supérieur,  il  faut  être  catholique. 
Ceux  qui  ne  le  sont  pas  seront  donc  réduits  ou  à  dis- 
simuler leur  sentiment  ou  à  se  voir  exclus  d'une 


XII  PRÉFACE. 

profession  ouverte  à  tous?  Voilà  les  conséquences  où 
Ton  est  amené ,  si  l'on  admet  que  l'État  est  respon- 
sable directement  de  tout  ce  qui  s'enseigne  dans  les 
chaires  qu'il  subventionne.  Ne  voit-on  pas  que  faire 
peser  sur  J'État  une  telle  responsabilité,  c'est  frapper 
de  nullité  tous  les  établissements  publics?  On  trou- 
vera  peu  d'hommes  supérieurs  qui  s'engageront  ainsi 
à  ne  déplaire  à  personne.  Un  tel  miracle  ne  pourrait 
être  accompli  que  si  le  professeur  consentait  à  gar- 
der un  silence  prudent  sur  tout  ce  qui  est  délicat, 
c'est-à-dire  justement  sur  ce  qui  vaut  la  peine  qu'on 
s'en  occupe.  La  médiocrité  seule  accepterait  un  tel 
programme.  Si  l'enseignement  supérieur  devait  être 
réduit  de  la  sorte  à  l'art  de  tout  émousser,  de  tout 
fausser,  mieux  vaudrait  l'abolir. 

On  invoque,  pour  justifier  ces  exigences,  les  égards 
qui  sont  dus  S  la  religion  de  la  majorité.  Que  ce  mot 
est  trompeur  !  quelles  déceptions  il  prépare,  et  qu'on 
sera  surpris  un  jour  de  voir  que  cette  majorité  n'é- 
tait  qu'une  apparence  !  Hais  supposons  qu'elle  soit 
réelle;  admettons  que,  si  l'ange  du  Seigneur  sondait 
la  foi  <le  tous  les  Français,  il  trouvât  la  plus 
grande  moitié  de  nos  concitoyens  composée  de  ca- 


PRÉFACE.  *  XIII 

tboliques  croyants  et  orthodoxes  ;  est-ce  une  raison 
pour  que  la  minorité  soit  mise  hors  la  loi?  Ne  serait- 
il  pas  à  craindre  que  cet  esprit  d'exclusion  ne  portât 
ses  fruits  ordinaires,  qui  sont  une  incurable  igno- 
rance, des  superstitions  énervantes ,  un  dédain  fu- 

« 

neste  de  l'étranger,  une  certaine  débilité  d'esprit? 
En  réalité,  sous  le  nom  de  «  religion  de  la  majo- 
rité » ,  on  reconstitue  une  religion  d'État  ou  du 
moins  une  religion  particulièrement  privilégiée. 
Dans  l'article  intitulé  De  Vavenir  religieux  des 
sociétés  modernes  y  j'ai  cherché  à  montrer  les  con- 
séquences d'un  tel  système  et  à  prouver  qu'une 
religion  protégée  par  l'État  est  aussi  peu  libre 
qu'une  religion  gênée  par  l'État.  Cet  article  parut 
en  1860.  La*  singulière  situation  où  s'est  placé  le 
catholicisme  venait  d'être  mise  en  relief  par  la  con- 
stitution du  royaume  d'Italie.  Je  hasardai  dès  lors 
sous  toutes  réserves  une  supposition,  savoir  que  le 
catholicisme  pouvait  être  à  la  veille  d'un  grand 
schisme,  dont  le  signal  serait  l'élection  simultanée  et 
indécise  de  deux  papes.  Je  ne  veux  pas  insister  sur 
cette  prédiction  plus  qu'il  ne  convient.  Ce  qui  s'est 
passé  depuis  m'a  cependant  bien  des  fois  suggéré  la 


xit  '  PRÉFACE. 

même  peasée.  La  papauté  a  suivi  les  errements  de 
la  royauté  française  :  elle  a  posé  la  pyramide  sur 
son  sommst,  au  lieu  de  la  laisser  sur  sa  base  ;  elle 
sera  pijinie  comme  la  royauté  par  un  subit  écroule- 
ment. Les  deux  fonctions  contradictoires  de  prince 
électif  d'un  petit  territoire  italien  et  de  chef  spirituel 
universel  pourront  bien  amener,  à  l'un  des  prochains 
conclaves,  ce  qu'ils  amenèrent  au  xiv®  siècle,  je  veux 
dire  une  double  élection,  l'une  répondant  aux  in- 
térêts romains  et  italiens ,  l'autre  aux  intérêts  ca- 
tholiques. Les  deux  partis ,  naturellement ,  préten- 
dront être  dans  le  droit  canonique,  et  les  règles  d'un 
conclave  sont  chose  si  compliquée,  que  l'on  trouvera 
de  part  et  d'autre  de  bonnes  raisons  à  faire  valoir. 
Or,  les  deux  papes  étant  nommés,*  le  schisme 
sera  incurable.  Il  aura  commencé  par  être  une 
simple  question  de  personnes  et  de  politique,  il 
deviendra  très-\âte  une  scission  sur  les  principes.  Les 
deux  papes  agiront  à  la  manière  des  deux  pôles  d'une 
pile  électrique,  attirant  à  eu?^  les  éléments  qui  leur 
seront  analogues.  Le  catholicisme  peut  être  com- 
paré à  l'eau.  C'est  un  corps  très-homogène,  non  un 
corps  simple.  Mettez-y  un  agent  de  séparation,  l'oxy- 


PRÉFACE.  XV 

gène  fuira  à  un  pôle,  Thydrogène  à  l'autre.  Le  catho- 
licisme ne  peut  désormais  avoir  d'hérésies  ;  mais  il 
n'en  est  que  plus  exposé  aux  schismes.  La  centrali- 
sation du  catholicisme  est  devenue  telle,  qu'un 
schisme  s'opérant  du  vivant  d'un  pape  est  chose  im- 
possible.  L'angoisse  des  consciences  séparées  serait 
trop  grande.  Mais  que  le  vrai  pape  devienne  douteux, 
.  que  les  consciences  de  part  et  d'autre  aient  des  rai- 
sons pour  croire  à  des  papes  diOTérents,  et  on  se 
précipitera  dans  la  séparation  en  parfaite  sûreté  de 
conscience.  Le  conclave  est  ainsi  une  porte  ouverte 
à  tous  les  hasards;  la  grande  faiblesse  de  la  papauté 
est  là.  Un  pape  assis  sur  la  chaire  de  saint  Pierre 
(tout  apocryphe  qu'elle  est)  peut  défier  les  attaques; 
mais  dans  les  interrègnes  rien  n'est  impossible.  On 
a  vu  un  conclave  nommer  pape  le  complaisant  du 
roi  qui  venait  de  souffleter  la  papauté;  on  a  vu 
le  pape  ainsi  nomn^é  (Clément  V)  biffer  sur  les  re- 
gistres du  Vatican  les  actes  du  pape  inflexible  et 
souffleté  (Boniface  VIII). 

Deux  des  articles  reproduits  en  ce  volume  appar- 
tiennent aux  premiers  essais  que  j'imprimai  dans 
la  Liberté  de  penser,  et  que  je  ne  renie  pas,  bien 


XVI 


PRÉFACE. 


que  j'aie  adopté  depuis  une  autre  manière  d'écrire. 
L'un  de  ces  articles  m'a  semblé  rendre  assez  bien 
les  sentiments  qu'un  jeune  homme  put  éprouver  du- 
rant les  funestes  années  qui  suivirent  1848,  années 
où  une  réaction  inintelligente  parut  adopter  pour 
devise  :  «  Laissez  toute  espérance.  »  Au  moment  où 
nous  voyons  se  reconstituer  sous  nos  yeux,  par  la 
coalition  de  tous  les  préjugés  français,  la  majorité 
que  nous  avons  connue  alors,  de  telles  pages  peuvent 
être  utiles.  Cette  honnête,  irréprochable,  mais  im- 
prévoyante et  superficielle  révolution  de  18&8  eut 
pour  conséquence,  au  bout  de  moins  d'un  an,  de 
donner  le  pouvoir  à  l'élément  le  plus  pesant,  le  moins 
clairvoyant,  le  plus  obstinément  conservateur  de 
notre  pays.  Une  échappée  se  fit  vers  1859  dans  cette 
atmosphère  comprimée,  par  les  vues  personnelles 
de  l'empereur  Napoléon  III,  lesquelles  étaient  loin 
d'être  simplement  négatives  comme  celles  de  ia  ma- 
jorité  conservatrice.  La  majorité  conservatrice  avait 
cru  rencontrer  dans  le  prince  Louis -Napoléon  l'in- 
strument le  plus  énergique  de  réaction  ;  mais,  peu 
pénétrante ,  elle  s'était  trompée  ;  il  se  trouva  que 
celui  qu'on  avait  choisi  pour  comprimer  toute  idée 


PRÉFACE.  XVII 

avait  des  idées  propres  et  des  plans  très-critiquables 
sans  doute  en  plusieurs  parties,  mais  fort  dififérents  de 
ceux  des  purs  conservateurs.  Après  avoir  servi  d'a- 
bord la  réaction,  l'empereur  Napoléon  III  obéit  à  ses 
instincts,  lesquels  n'étaient  pas  toujours  à  l'unisson 
du  vieil  esprit  français,  dans  ce  qu'il  a  de  borné  et 
d'exclusif.  Détruire  l'opinion  exagérée  qu'on  s'était 
faite  de  la  puissance  de  l'empereur  Nicolas  ;  tendre 
la  main  à  l'Italie  renaissante;  laisser  se  développer 
sans  opposition  et  en  un  sens  favoriser  le  mouvement 
inévitable  qui  fonde  sous  le  nom  de  Prusse  une  grande 
Allemagne  savamment  libérale,  destinée  à  compter 
pour  beaucoup  dans  la  direction  des  choses  humaines; 
préparer  doucement  la  modification  du^  pouvoir  tem- 
porel  des  papes  ;  atténuer  les  funestes  effets  de  la  loi 
sur  l'instruction  publique  imposée  en  1850  par  le 
parti  clérical  ;  essayer,  en  fait  de  commerce  et  d'in- 
dustrie, des  systèmes  qui  renferment  peut-être  quel- 
que chose  de  bon  ;  ouvrir  la  voie  à  ces  associations 
ouvrières  qui  sont  appelées  à  un  grand  avenir,  ce 
sont  là  autant  d'actes  contrsdres  à  l'esprit  des  con- 
servateurs français,  et  dont  peu  de  gouvernements 
chez  nous  auraient  voulu  prendre  la  responsabilité. 

h 


xviii  PRÉFACE. 

Gèux  qui,  n'étant  pas  engagés  dans  la  politique  ac- 
tive>  ont  le  droit  d'être  impartiaux  et  indulgents; 
ceux  qui,  traitant  Thumanité  en  malade,  évitent  de 
se^ montrer  difficiles  et  savent  pour  un  peu  de  bien 
owblier  beaucoup  de  mal,  purent  éprouver  quelque 
satisfaction  de  ces  victoires  remportées  sur  la  rou- 
tine. Des  fautes ,  dont  la  principale  est  de  n'avoir 
pas  proclamé  tout  d'abord  par  des  actes  irrévocables 
qw  la  France  ne  désire  pas  d'agrandissement  terri- 
torial (un  pays  comme  la  France,  loin  de  forcer  les 
gens^à  s'unir  à  lui,  devrait  se  faire  prier  pour  ad- 
mettre de  nouveaux  membres  dans  sa  communauté), 
deSïfantes  graves,  dis-je,  ont  changé  Fétat  des  choses. 
L'empereur  Napoléon  III  ayant  eu  pour  maxime  de 
réaliser  ses  idées  au  moyen  de  personnes  qui  ne  les 
partagent  pas,  et  avec  l'appui  de  la  majorité  conser- 
vatrice, laquelle  y  est  hostile,  on  devait  bien  pré- 
voir: qu'un  jour  la  majorité   conservatrice  et  le^s 
meiidares  du  gouvernement  de  l'empereur,  apparte- 
nant presque  tous  au  parti  de  1849 ,  se  retrouve- 
raient les  maîtres.  C'est  6e  parti  qui  a  fait  prononcer 
dansi  la  question  romaine  le  mot  «  Jamais  »  ;  c'est 
lui  qui.  cherche  à  détruire  le  royaume  d'Italie,  et  qui 


^ 


PRÉFACE.  xii 

par  ses  provocations  excite  ce  qu'il  y  a  de  dange- 
reux dans  le  patriotisme  allemancji.  On  se  trompe,  si 
l'on  croit  que  Ton  fondera  le  gouvernement  libéral  en 
France  par  la  présomption  et  l'ignorance,  par  l'aveu- 
glement sénile  et  la  folle  négation  des  plus  évidentes 
nécessités. 

L'article  sur  le  Libéralisme  clérical  parut  le  15  mai 
1848.  Je  n'avais  pas  voulu  jusqu'ici  le  reproduire, 
d'abord  parce  qu'il  est  écrit  avec  une  verdeur  qui 
ne  m'est  plus  habituelle,  et  aussi  parce  que  je  crai- 
gnais qu'on  n'y  vît  un  jugemsnt  malveillant  sur  le 
catholicisme,  auquel  je  dois  tant  de  reconnaissance. 
Les  catholiques,  depuis  quelques  années,  ont  beau- 
coup parlé  de  libéralisme;  je  n'ai  jamais  cessé  de 
penser  qu'un  catholique  quelque  peu  conséquent  ne 
peut  être  libéral  ;  mais  il  ne  faut  jamais  reprocher 
à  ses  adversaires  leurs  inconséquences,  quand  c'est 
pour  le  bien  qu'ils  sont  inconséquents.  J'étais  donc 
ravi  de  voir  démenti  mon  article  de  1848,  lorsque 
le  Syllabus  m'a  montré  que  cet  article  renfermait 
des  vues  assez  justes,  et  que,  du  moins,  je  m'y  étais 
montré  bon  théologien.  Le  Syllabus,  en  effet,  a  été 
l'éclatante  proclamation  de  la  thèse  que  je  soutenais, 


I 
I 


\\  PRÉFACE. 

savoir  que  le  catholicisme  et  le  libéralisme  sont  in- 
compatibles. Or,  apparemment ,  le  pape  sait  mieux 
que  nos  politiques  cléricaux  l'essence  du  catho- 
licisme. On  n'est  pas  catholique  malgré  le  pape, 
et,  quand,  dans  une  discussion  récente,  les  plus 
chauds  défenseurs  de  la  papauté  ont  tous  commencé 
par  déclarer  qu'ils  rejetaient  le  Syllabusy  les  théolo- 
giens ont  dû  sourire.  Pour  se  représenter  les  dogmes 
de  l'Église,  il  faut  étudier  les  décisions  des  papes  et 
des  conciles,  et  ne  pas  s'en  tenir  aux  commodes  inter- 
prétations de  laïques  qui,  n'ayant  pas  fait  de  théolo- 
gie, sont  mille  fois  hérétiques  sans  le  savoir  et  quel- 
quefois le  sachant.  Le  pape  est  bon  juge  en  matière 
de  foi  catholique.  Le  Syllabus^  qui  a  surpris  tant 
de  personnes,  ne  renferme  rien  de  nouveau  :  Pie  VII, 
Pie  VIII  et  Grégoire  XVI  avaient  fait  exactement  les 
mêmes  déclarations. 

On  se  tromperait  sur  les  intentions  qui  m'ont 
dirigé  dans  la  composition  et  la  réimpression  de  ces 
études,  si  on  y  voyait  le  moindre  effort  pour  aug- 
menter des  divisions  déjà  trop  profondes  et  aggraver 
une  situation'  déjà  grave.  Le  moyen  de  travailler  à  la 
concorde  est  non  de  dissimuler-  ses  opinions,  ce  qui 


PRÉFACE.  XXI 

est  une  injure  à  la  vérité,  mais  de  les  exposer  avec 
modération.  En  prêchant  à  son  pays  la  haute  éduca- 
tion morale  et  intellectuelle,  le  culte  pur,  non 
séparé  violemment  de  la  religion,  mais  indépen- 
dant de  la  religion,  on  travaille  au  bien  public. 
L'apparition  subite  et  triomphante  de  l'Allemagne 
dans  le  champ  de  la  grande  bataille  européenne 
a  inspiré  l'idée  d'imiter  les  armes  et  les  institutions 
militaires  qui  ont  produit  une  si  grande  supério- 
rité. Pour  les  armes,  rien  de  plus  simple.  Pour  les 
institutions  militaires,  la  difficulté  est  déjà  grande. 
Qu'on  prenne  garde  de  vouloir  en  tout  ceci  les  effets 
sans  la«  cause,  les  fmits  sans  l'arbre  et  les  racines. 
L'organisation  prussienne  est  le  fruit  d'un  esprit 
national  enté  sur  une  solide  philosophie.  Imiter 
l'organisation,  sans  imiter  l'esprit  qui  l'a  produite, 
serait  peu  sage.  On  pourrait  être  surpris  de  recueillir 
d'institutions  analogues  imposées  à  des  esprits  diffé- 
rents des  résultats  tout  divers.  Que  faut-il  donc  imi- 
ter? Les  écoles  allemandes,  les  universités  allemandes, 
l'éducation  morale.de  l'Allemagne,  la  façon  alle- 
mande de  traiter  les  questions  religieuses.  Quand  le 
baron  de  Stein  entreprit  à  partir  de  1808  la  régé- 


XXII  PRÉFACE. 

nération  de  la  Prusse,  il  commença  par  faire  de 
Berlin  la  capitale  intellectuelle  de  TAllemagne  du 
Nord  ;  il  nomma  Fichte  recteur  de  l'université  ;  il  y 
attira  des  hommes  comme  Wolf,  Schleiermacher, 
puis  Niebuhr,  de  Savigny.  La  force  d'une  société 
réside  en  deux  choses  :  d'abord,  la  vertu  populaire, 
ce  grand  réservoir  de  dévouement,  de  sacrifice, 
de  force  morale  instinctive,  que  les  races  nobles 
portent  en  elles,  comme  un  héritage  de  leurs  an- 
cêtres; en  second  lieu,  l'instruction  et  le  sérieux  des 
classes  supérieures.  La  guerre,  dans  les  temps  mo- 
dernes, étant  devenue  un  problème  scientifique  et 
moral,  une  affaire  de  dévouement  et  d'industrie 
savante,  est  en  somme  un  bon  critérium  de  ce  que 
•vaut  une  race.  Les  armées  ne  pouvant  plus  guère 
être  que  la  levée  en  masse  des  nations,  l^s  frais 
qu'elles  entraînent  étant  énormes,  le  principe  des 
grandes  nationalités  fondées  sur  im  réel  patriotisme 
sera  de  plus  en  plus  la  loi  du  monde.  Une  nation 
sans  élan,  sans  mobile  élevé,  sans  affection  pour 
son  gouvernement,  sera  bien  yite  lassée  de  ce  jeu 
terrible.  Le  perfectionnement  des  armes,  d'un  autre 
côté,  étant  devenu  une  des  mille  applications  de  la 


PRÉFACE.  xiiii 

science,  mettra  de  plus  en  plus  la  force  entre  les 
mains  de  la  raison,  qui  maîtrise  la  matière  et  crée 
par  l'instruction  un  peuple  digne  de  servir  l'esprit,  ta 
nation  la  plus  scientifique,  celle  qui  aura  les  meil- 
leurs mécaniciens,  les  meilleurs  chimistes,  les  corps 
officiels  les  moins  routiniers  et  les  moins  jaloux,  sera 
la  mieux  armée.  La  barbarie,  c'est-à-dire  la  force 
brute,  sans  intelligence,  est  vaincue  pour  toujoucs. 
La  victoire  définitive  sera  au  peuple  le  plus  instruit  jet 
le  plus  moral,  en  entendant  par  moralité  la  capadié 
de  sacrifice,  l'amour  du  devoir.  Le  pays  qui  peut 
fournir  le  plus  promptement  le  plus  de  citoyens  ar- 
més pour  la  cause  commune,  le  pays  qui  peut  suffire 
au  budget  le  plus  considérable,  le  pays  qui  obtient 
le  plus  de  résultats  au  meilleur  marché  possible,  )le 
pays  qui  supporte  le  droit  divin  sans  honte  et  l'iné- 
galité des  classes  sans  envie,  le  pays  qui  ne  songe  pas 
à  se  soulever  contre  sa  dynastie  nationale  est  le  plus 
vertueux,  le  plus  éclairé,  et  finira  par  devenir  le 
plus  libre.  La  vanité,  qu'on  décore  du  nom  d'hon- 
neur,  la  jalousie,  principe  de  l'amour  exagéré  de 
l'égalité,  sont  impuissantes  pour  faire  de  grandes 
choses,  même  chez  une  nation  spirituelle  et  pleine 


XXIV  PRÉFACE. 

de  ressources.  On  ne  fait  de  grandes  choses  qu'avec 
la  science  et  la  vertu.  Croyez  que  le  bon  patriote 
est  celui  qui  vous  prêche  le  sérieux,  l'amendement 
'  intellectuel  et  moral,  et  non  celui  qui  joue  le  sort  de 
sa  patrie  pour  montrer  son  éloquence  ou  son  ha- 
bileté. 

Relever  l'amour  du  vrai  et  du  solide  en  toute  chose; 
ne  rien  négliger  pour  former  une  nation  raisonnable, 
éclairée,  pratiquant  la  première  des  abnégations,  la 
plus  difficile ,  la  plus  méritoire,  qui  est  de  ne  pas 
trop  tenir  à  une  fausse  idée  de  l'égalité;  fonder  une 
éducation  virile  et  sérieuse,  ayant  pour  base  de  fortes 
études  spéciales  ;  inspirer  au  peuple  la  croyance  à  la 
vertu,  le  respect  des  hommes  savants  et  graves  ;  le 
détourner  des  révolutions,  remèdes  souvent  plus  fu- 
nestes  que  le  mal  qu'il  s'agit  d'extirper;  fdre  que 
chacun  aime  à  rester  à  son  rang,  par  résignation, 
.  par  fierté,  par  goût  de  l'honnête  ;  montrer  le  beau  où 
il  est,  c'est-à-dire  chez  tant  d'admirables  soldats, 
d'admirables  marins,  d'ouvriers  courageux,  d'pu- 
vrières  résignées,  qui  continuent  la  tradition  de  la 
vertu  ;  ne  pas  dire  au  pauvre  :  «  Enrichis-toi,  »  mais 
lui  dire  :  «  Console- toi  ;  tu  travailles  pour  l'humanité 


PRÉFACE.  XXV 

et  la  patrie  ;  »  lui  prêcher  le  bonheur  par  la  simpli- 
cité du  cœur  et  la  poésie  du  sentiment;  persuader 
à  l'homme  dû  peuple  que  ce  qui  le  rend  intéressant, 
c'est  d'être  respectueux  pour  les  grandes  choses 
morales  auxquelles  il  coopère  sans  pouvoir  toujours 
les  comprendre;  à  la  femme  que  ce  qui  fait  son 
charme,  c'est  d'être  dévouée  et  de  servir;  mais  se 
comporter  en  même  temps  de  telle  sorte  que  l'infé- 
rieur sente  bien  que  celui  qui  commande  remplit 
un  devoir  et  est  animé  d'jun  haut  sentiment  phi- 
losophique; présenter  comme  des  choses  funestes 
l'acrimonie,  l'envie,  la  déf^ance  systématique,  qui 
rendent  tout  gouvernement  impossible;  faire  com- 
prendre que  l'on  devient  un  aristocrate  par  le  mépris 
de  ce  qui  est  bas  et  vil;  décourager  de  toutes  les 
manières  le  mauvais  goût  public,  ce  fade  genre 
d'esprit,  cette  basse  littérature  de  turlupins  qui  est 
dévenue  à  la  mode  ;  opposer  une  digue  au  char- 
latanisme qui  nous  envahit  de  toutes  parts;  res- 
pecter hautement  le  sentiment  religieux,  mais  ne 
pas  attacher  la  destinée  morale  de  l'humanité  à  des 
formes  confessionnelles  qui  peuvent  périr,  tandis  que 
la  foi  vraie  ne  périra  pas  ;  par-dessus  tout,  respecter 


XXVI  PRÉFACE. 

la  liberté,  condition  essentielle  de  tout  bien;  voilà 
ce  qui  serait  la  bonne  politique.  Le  reste  ne  sera 
qu'expédient  d'une  médecine  aux  abois.  La  maladie 
de  ce  pays  est  profonde;  il  faut  toucher  à  l'essence 
même  de  son  tempérament. 

Les  forces  de  la  France  sont  infinies ,  mais  elles 
s'étouffent  faute  d'air  libre  et  d'espace.  Redoutons 
un  de  ces  accès  périodiques  où  notre  nation  comme 
en  délire  semble  vouloir  se  décapiter  elle-même,  et 
rejeter  hors  d'elle  la  partie  la  plus  noble  de  ses  en- 
fants. Réprimons  ces  accès  malsains  d'amour-propre 
national  qui  nous  font  croire  que  la  puissance  d'une 
nation  repose  sur  la  division  et  l'affaiblissement  de 
ses  voisins.  11  ne  faut  pas  pousser  le  principe  des 
nationalités  jusqu'à  la  subtilité  ni  jusqu'au  fana- 
tisme. Mais,  du  moment  qu'on  a  rejeté  le  principe 
du  droit  divin  des  dynasties,  il  n'y  a  plus  de  solide 
que  le  principe  du  droit  des  peuples  ;  or,  les  peuples 
n'ont  d'existence  qu'en  tant  qu'ils  sont  des  groupes 
naturels  formés  par  la  communauté  approximative 
de  race  et  de  langue,  la  communauté  de  l'his- 
toire, la  communauté  des  intérêts.   Au  lieu  de  se 
haïr  et  de  se  contrarier,  que  les  nations  s'étudient 


PRÉFACE.  XXVII 

les  unes  les  autres,  profitent  tour  à  tour  de  leurs 
expériences.  Les  deux  conditions  essentielles  du  salut 
du  monde  moderne,  les  deux  conditions  qui  feront 
(telle  est  ma  ferme  confiance)  que  la  destinée  de  notre 
civilisation  ne  sera  pas  de  disparaître,  comme  les 
civilisations  de  l'antiquité,  après  un  éclat  passager, 
sont,  d'une  part,  la  division  de  l'Europe  en  plusieurs 
États,  garantie  de  sa  literté,  et,  d'autre  part,  cette 
profonde  fraternité  qui  fait-  que  les  esprits  des  races 
les  plus  diverses  s'entendent  dans  la  grande  unité 
de  la  science,  de  l'art,  de  la  poésie,  de  la  reli- 
gion. C'est  la  Grèce,  à  la  fois  si  puissante  par  la 
solidarité  du  génie  et  si  divisée  en  politique,  qui  doit 
être  notre  modèle,  et  non  cet  empire  romain  qui  fit 
périr  la  civilisation  antique  sous  l'étreinte  de  son 
effrayante  unité. 

Dieu  me  garde  de  méconnaître  ce  qu'a  de  grand 
et  d'extraordinaire  le  rôle  de  la  France.  Faite  pour 
étonner  le  monde  par  ses  coups  de  génie  et  ses  ca- 
prices, la  France  ne  sait  pas  être  médiocre  et  bour- 
geoise. Si  on  veut  travailler  à  la  rendre  telle,  on  n'y 
réussira  pas  :  c'est  basse  et  méchante  qu'on  la  ren- 
dra; elle  tombera  au  dernier  rang,  si  elle  ne  travaille 


xxviii  PRÉFACE. 

à  quelque  œuvre  de  première  noblesse.  Ses  chi- 
mères sont  sa  gloire  et  sa  vie.  La  Révolution  a  jeté 
la  France  dans  un  état  de  crise  héroïque,  qui  parfois 
la  met  au-dessous  de  tous  et  lui  enlève  les  avan- 
tages des  gens  sensés,  mais  qui  la  marque  au  front 
pour  une  destinée  mystérieuse.  Je  ne  voudrais  pas 
que  Ton  coupât  cette  fièvre  divine  qui  fait  notre 
grandeur.  Mais  il  faut  prendre  garde  qu'un  accès 
n'emporte  le  malade.  Que  tous  mettent  en  commun 
leurs  réflexions,  amassées  en  des  champs  divers, 
pour  conjurer  ce  danger.  On  lit  dans  les  vieilles 
légendes  hébraïques  que  Rébecca,  sentant  les  deux 
enfants  qu[elle  portait  lutter  dans  ses  entrailles,  con- 
sulta le  Seigneur.  «  Deux  nations  sont  dans  ton  sein,  » 
lui  fut-il  répondu.  Dans  le  sein  de  notre  pays,  comme 
dans  celui  de  Rébecca,  se  battent  deux  peuples  dont 
l'un  veut  étouffer  Tautre.  Faut-il  que  l'un  abdique, 
cède  à  l'autre?  Non,  il  faut  que  tous  deux  se  sup- 
portent, et,  malgré  leurs  divisions,,  aient  un  culte 
commun,  celui  de  la  justice  et  du  bien,  inséparable 
de  celui  de  la  patrie.  Divisée  en  quatre  factions,  dont 
trois  sont  toujours  hostiles  à  celle  qui  règne,  la  France 
ne  dispose  jamais,  en  réalité,  que  du  quart  de  ses 


PRÉFACE.  XXIX 

forces;  et  pourtant  il  est  des  intérêts  permanents, 
supérieurs  aux  changements  de  dynastie,  qui  ne 
doivent  jamais  souffrir.  Le  galant  homme  qui  ne  vou- 
drait servir  qu'un  gouvernement  indiscuté  et  à  la 
formation  duquel  il  n'aurait  pas  contribué  est  réduit 

» 

à  se  tenir  à  l'écart.  Un  gouvernement  ne  peut  guère 
être  bienfaisant  qu'au  bout  de  dix  ou  quinzç  ans. 
Jusque-là,  il  appartient  non  aux  citoyens  honnêtes  et 
utiles,  mais  à  ceux  qui  l'ont  fondé  ou  vite  accueilli. 
Les  révolutions  avilissent  ceux  qui  en  profitent  et  qui 
sont  toujours  suspects  de  les  avoir  provoquées;  elles 
isolent,  annulent,  égarent  ceux  qui  leur  résistent. 
Funeste  cercle  vicieux ,  qui  ne  laisse  pas  de  choix 
entre  des  variations  pénibles,  entraînant  à  la  longue 
un  complet  avilissement  des  caractères,  et  une  raideur 
qui  vous  rend  malgré  vous  hostile  à  l'œuvre  publique! 
Leçon  terrible  pour  les  peuples  qui ,  incapables  du 
gouvernement  républicain,  détruisent  la  dynastie  que 
les  siècles  leur  ont  donnée  I  Si  l'on  n'y  prend  garde, 
le  temps  n'est  pas  loin  où  la  mort  de  chaque  souve- 
rain donnera  le  signal  d'une  guerre  civile,  où  le  pou- 
voir sera  le  prix  du  plus  audacieux,  où  la  nation  sera 
divisée  en  deux  parts,  l'une  composée,d'intrigantsde 


XXX  PRÉFACE. 

toute  sorte,  vivant  de  révolutions  et  de  restaurations; 
l'autre  composée  d'hannêtes  gens  ayant  pour  règle 
absolue  de  ne  pas  se  mêler  des  changements  de  gou- 
vernement, attendant,  mornes  chez  eux,  l'arrêt  du 
destin.  Mais  cet  état  de  choses  lui-même  sera  un 
paradis  auprès  de  ce  qui  suivra.  Noble?  d'abord,  puis 
faibles,  puis  méprisés,  les  honnêtes  gens  s'éteindront 
de  jour  en  jour,  et,  au  bout  de  cent  ans,  il  ne  restera 
plus  que  de  hardis  aventuriers  jouant  entre  eux  le  jeu 
sanglant  des  guerres  civiles  et  une  populace  pour  ap- 
plaudir le  vainqueur  du  jour.  Les  scènes  qui  accom- 
pagnaient les  changements  de  règne  dans  l'empire 
romain  au  i"  et  au  m®  siècle  se  reverront  alors.  Le 
matin  où  l'on  apprendra  qu'au  prix  de  la  mort  et  de 
l'exil  de  quelques  centaines  d'hommes  importants, 
un  coup  hardi  a  pacifié  l'avenir ,  les  gens  paisibles 
applaudiront.  L'homme  couvert  de  sang,  de  perfi- 
dies et  de  crimes  qui  arrivera  vainqueur  de  ses 
rivaux  sera  proclamé  sauveur  de  la  patrie.  Deux 
causes,  la  pression  de  l'étranger,  qui  ne  souffrira  pas 
qu'une  nation  s'écarte  trop  de  Tordre  commun  de 
l'Europe,  et  l'autorité  morale  des  évêques,  appuyés 
sur  le  parti  catholique ,  seront  seules  capables  de 


PRÉFACE. 


SXXl 


créer  un  lest  dans  ce  navire  ballotté.  Apparemment, 
ces  deux  interventions  ne  seront  pas  désintéressées. 
Dans  le  cercle  fatal  des  révolutions,  l'abîme  appelle 
l'abime.  11  y  a  des  exemples  de  nations  qui,  entrées 
dans  cet  enfer  de  Dante,  en  sont  revenues.  Mais  que 
dire  de  la  nation  qui,  après  en  être  sortie,  s'y  re- 
plonge deux  fois,  trois  fois? 


QUESTIONS 

CONTEMPORAINES 


PHILOSOPHIE 


DE     L  HISTOIRE     CONTEMPORAINE. 


C'est  presque  une  obligation  pour  rbomme  qui  a 
tenu  dans  sa  main  les  grandes  affaires  de  son  pays, 
de  rendre  compte  à  la  postérité  des  principes  qui 
ont  dirigé  ses  actes  et  de  l'ensemble  de  vues  qu'il  a 
porté  dans  le  gouvernement.  Peu  d'bommes  d'État  y 
ont  manqué,  et  il  n'est  pas  de  plus  précieux  docu- 
ments pour  l'histoire  que  ces  espèces  de  confessions 
où  les  acteurs  eux-mêmes  viennent  raconter  devant 
un  public  plus  calme  et  plus  désintéressé  les  faits 
dont  le  vrai  caractère  a  pu  échapper  d'abord  dans  le 
feu  de  la  passion.  L'éminent  historien  qui  a  montré  ' 
de  nos  jours  avec  tant  d'éclat  ce  que  peuvent  et 
ce  que  ne  peuvent  pas  l'instruction  et  le  talent  appli- 

« 

1 


2  PHILOSOPHIE 

qaés  à  la  direction  des  choses  humaines  pouvait 
moins  qu'un  autre  se  soustraire  à  ce  devoir;  mais, 
en  l'acceptant,  M.  Guizot  a  dérogé  sur  un  point 
essentiel  à  l'exemple  de  ses  illustres  devanciers  ^. 
D'ordinaire,  c'est  après  la  mort  de  l'auteur,  ou  du 
moins  quand  il  a  clsdrement  avoué  que  sa  carrière 
publique  est  finie ,  que  de  tels  écrits  se  produisent. 
On  croit  écarter  ainsi  la  plupart  des  motifs  .qui 
faussent  le  jugement  sur  l'histoire  contemporaine, 
et,  en  rendant  l'impartialité  au  lecteur  plus  £sicile, 
rendre  la  franchise  au  narrateur  plus  aisée.  Cette 
fois,  au  contraire,  c'est  au  milieu  d'une  activité 
toute  virile  que  l'homme  d'État  dont  le  tour  d'esprit 
et  le  caractère  ont  eu  l'influence  la  plus  décisive 
sur  son  pays  vient  exposer  ses  opinions  sur  les  luttes 
auxqpielles  il  a  pris  part.  Ce  n'est  pas,  comme  d'or- 
dinaire, du  tombeau,  c'est  d'une  retraite  d'où  n'est 
bannie  aucune  espérance,  que  sort  la  voix  qui  doit 
nous  apprendre  les  pensées  et  les  doctrines  dont 
les  conséquences  ont  pesé  si  gravement  sur  la  vie  de 
chacun  de  nous. 

On  aperçoit  tout  d'abord  combien  cette  circon- 
stance, en  apparence  insignifiante,  doit  mettre  de 
différence  entre  les  Mémoires  de  M.  Guizot  et  ceux 

1.  Mémoires  pour  servir  à  Vhistoire  de  mon  temps,  par  M.  Guizot; 
1. 1  et  n,  1858-1859.  Paris,  Michel  Lé^y  frères. 


DE   L'HISTOIRE    CONTEMPORAINE.  3 

que  nous  ont  laissés  la  plupart  des  hommes  d'État. 
Toute  confession  faite  ayant  le  temps  où  l'on  peut 
avouer  sans  crainte  qu'on  a  péché  ne  peut  que  res- 
sembler à  une  apologie.  Quelque  éloigné  qu'il  soit 
de  ces  empressements  vulgaires  auxquels  sont  livrés 
sans  défense  les  hommes  qui  tirent  leur  dignité  du 
dehors,  M.  Guizot,  comme  tous  les  grands  ambitieux 
(ce  mot  est  un  éloge  quand  l'ambition  est  justifiée), 
ne  reconnaît  pas  à  la  fortune  le  droit  de  prononcer 
des  exils  sans  retour.  Pour  lui,  les  affaires  publiques 
ne  sauraient  plus  être  un  ornement;  mais  elles  peu- 
vent toujours  être  un  objet  de  haute  préoccui)ation. 
Les  causes  qu'il  a  défendues,  attaquées,  compro- 
mises, se  disputent  la  victoire,  et  de  cette  victoire 
dépendra  le  jugement  définitif  qu'il  conviendra  de 
porter  sur  son  rôle  et  sur  son  influence.  C'est  dire 
assez  que  plus  d'une  fois  dans  ses  Mémoires  le  souci 
de  l'avenir  a  dû  peser  sur  l'explication  du  passé. 
La  politique  ne  comporte  guère  la  haute  impar- 
tialité de  rhistoire  ;  la  prétention  à  l'infaillibilité,  si 
blessante  aux  yeux  de  la  critique,  est  comme  une 
réponse  obligée  à  la  morgue  hypocrite  des  partis. 
L'aveu    candide   d'une   erreur  n'exciterait  qu'une 
snperbe  pitié  chez  la  vanité  jalouse  ou  la  médiocrité 
présomptueuse,  et,  si  quelqu'un  osait  dire  à  ces 
aveugles  détracteurs  :  a  Que  celui  d'entre  vous  qui 


4  PHILOSOPHIE 

est  sans  péché  me  jette  la  première  pierre,  »»  une 
troupe  de  fous  s'avanceraient  hardiment  pour  le 
lapider. 

Le  succè3  du  livre  de  M.  Guizot  l'excuserait  d'ail- 
leurs, s'il  avait  besoin  d'excuse  pour  le  dessein  hardi 
qu'il  a  conçu  de  fournir  lui-même  à  l'histoire  les 
pièces  sur  lesquelles  il  veut  être  jugé.  Nulle  part, 
l'enchaînement  des  principes  politiques  qui  l'ont 
guidé  durant  vingt-cinq  années  ne  s'est  montré  avec 
tant  de  suite  et  de  clarté.  L'esprit  libéral,  la  modéra- 
tion, le  respect  pour  les  opinions  diverses,  l'altière 
et  haute  sérénité  qui  respirent  dans  tout  le  livre,  sont 
la  meilleure  réponse  à  tant  de  regrettables  malen- 
tendus que  la  légèreté  de  la  foule  a  accrédités,  et 
que  la  fierté  de  M.  Guizot  a  dédaigné  de  rectifier.  Le 
style  des  Mémoires  a  ses  défauts;  comme  écrivain, 
M.  Guizot  ne  s'est  jamais  soucié  de  la  perfection.  Il 
n'a  reçu  du  ciel  en  partage  ni  l'expression  vive,  pro- 
fonde, animée  de  M.  Sainte-Beuve,  ni  la  richesse,  la 
vigueur,  la  saillie  de  M.  Michelet.  Ce  n'est  point  ce 
style  ailé,  cet  adorable  abandon  n'admettant  d'autres 
négligences  que  celles  mêmes  qui  sont  voulues,  cette 
trame  charmante  d'un  tissu  filé  d'or  et  de  soie  dont 
une  muse  savante  et  légère  semble  avoir  révélé  le 
secret  à  M.  Cousin.  Ce  n'est  pas  cette  correction  aus- 
tère, cette  haute  idée  de  la  rigueur  du  langage  fran- 


DE   L'HISTOIRE    CONTEMPORAINE.  5 

çais,  cette  étude  assidue  des  vieux  modèles,  qui  font 
la  solidité  du  style  de  M.  de  Sacy.  On  peut  être  un 
éminent  écrivain  et  ne  point  avoir  ces  qualités-là.  Sans 
parler  des  auteurs  tels  que  Chateaubriand,  de  Mais- 
tre,  qui  ont  brillé  par  la  passion  et  F  imagination, 
mais  qui  ne  sont  jamais  arrivés  à  une  notion  complète 
de  la  prose  française,  de  son  timbre,  de  son  ampleur 
harmonieuse  et  mâle,  parmi  nos  prosateurs  de  pre- 
mier ordre,  tels  que  Lamennais,  Augustin  Thierry, 
combien  en  est-il  qui  se  soient  toujours  astreints  à 
cette  inflexible  teneur  de  style,  fruit  d'une  perpé- 
tuelle attention  et  du  saint  tremblement  qui  fait  gar- 
der des  heures  et  des  jours  la  feuille  destinée  à  de- 
venir irrévocable?  J'ose  dire  qu'un  tel  effort  blesserait 
dans  certains  ouvrages,  où  toute  arrière-pensée  litté- 
raire est  déplacée.  La  diction  de  M.  Guizot,  quoique 
peu  châtiée,  a  ce  quelque  chose  de  sobre,  de  fort  et 
de  mesuré  qui  convient  aux  grandes  affaires.  Un  ton 
général  de  réserve  et  de  discrétion  donne  au  livre 
beaucoup  de  noblesse.  De  tous  les  écrivains  de  notre 
temps,  M.  Guizot  est  peut-être  le  plus  exempt  d'une 
certaine  coquetterie  de  mauvais  goût,  devenue  fort 
commune  depuis  que  les  idées  de  dignité  person- 
nelle et  de  convenance  se  sont  affaiblies  ;  nul  moins 
que  lui  ne  s'est  familiarisé  avec  le  public,  et  n'a 
encouragé  le  public  à  se  familiariser  avec  lui.  Ce 


6  PHILOSOPHIE 

mérite,  je  le  sais,  est  peu  apprécié  en  France.  La 
réserve,  la  timidité,  le  respect  de  soi  et  des  autres, 
signes  ordinaires  des  natures  sérieuses  et  distin- 
guées, paraissent  chez  nous  de  la  fierté.  J'ai  entendu 
des  personnes  traiter  comme  un  défaut  cette  froideur 
digne  et  sévère  de  M.  Guizot,  et  regretter  qu'il  ne 
cherche  pas  davantage  à  se  faire  aimer.  Pour  moi,  je 
l'en  félicite  :  d'ordinaire,  on  ne  se  fait  aimer  de  la 
foule  que  par  ses  petits  côtés  ou  ses  travers.  L'homme 
d'État  a  des  confessions,  non  des  confidences  à 
faire;  ceux  que  leurs  devoirs  mettent  en  rapport 
avec  lejpublic  ne  doivent  se  montrer  à  lui  que  comme 
des  abstractions. 


I. 


Laissons  de  côté  ces  précautions  vulgaires  aux- 
quelles il  faut  avoir  recours  quand  on  veut  parler, 
sans  le  blesser,  de  l'esprit  faux  qui  se  croit  im- 
peccable. A  la  hauteur  où  s'est  placé  M.  Guizot, 
l'éloge  et  le  blâme  perdent  toute  signification  per- 
sonnelle, puisque  l'homme  arrivé  à  représenter  une 
des  grandes  causes  qui  se  partagent  le  monde  n'est 


t^ 

s 


DE   L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  7 

coupable  que  de  la  loi  fatale  qui  condamne  chaque 
théorie  à  n'être  qu'à  moitié  légitime.  La  critique  n'est 
jamais  plus  à  l'aise  qu'avec  ceux  tjue  la  gloire  a  ainsi 
consacrés,  et  dont  la  seule  faute  est  de  n'avoir  pas 
résolu  le  problème  insoluble  que  l'humanité  offrira 
éternellement  à  ceux  qui  voudront  la  comprendre  ou 
la  gouverner.  Il  est  aussi  superficiel  de  reprocher  aux 
hommes  d'Ëtat  les  défauts  ou  la  caducité  de  leur 
œuvre ,  qu'il  le  serait  de  reprocher  à  Leibnitz  ou  à 
Hegel  de  n'avoir  pas  dit  le  dernier  mot  sur  l'homme, 
le  monde  et  Dieu.  Chaque  système  philosophique  et 
politique  est  un  grand  parti  pris,  qu'il  faut  juger, 
non  comme  représentant  la  vérité  et  le  droit  absolus, 
mais  comme  tenant  une  place  plus  ou  moins  élevée 
dans  l'ordre  moral.  Tout  ce  qui  est  grand  est  légitime 
à  sa  manière  ;  la  médiocrité  seule  n'a  pas  de  place 
dans  le  royaume  de  Dieu.  11  est  temps  de  renoncera 
cette  critique  presque  toujours  mesquine  qui,  croyant 
posséder  la  règle  du  vrai,  reproche  aux  hommes  de 
talent  ou  de  génie  de  n'avoir  pas  réalisé  ce  que, 
depuis  l'origine  de  la  pensée  humaine,  des  milliers 
de  présomptueux  ont  cru  tenir  sans  que  jamais  leur 
prétention  se  soit  trouvée  justifiée. 

Les  deux  premiers  volumes  de  Mémoires  publiés 
par  M.  Guizot  vont  de  1814  à  la  fin  de  1832.  Il  est  de 
notre  devoir  de  nous  borner  strictement  aux  années 


8  PHILOSOPHIE 

jusqu'ici  parcourues  par  Tillustre  historien,  et  d'at- 
tendre les  explications  qu'il  fournira  sur  l'époque  où 
son  rôle  devient  principal.  Je  n'ai  pas  d'opinion  arrê- 
tée sur  les  débats  compliqués  qui  ont  rempli  les  dix 
dernières  années  du  régime  parlementaire  en  France  ; 
d'autres  bien  mieux  que  moi  sauraient  juger  entre 
les  rivaux  de  ces  luttes  ardentes  et  apprécier  la  jus- 
tice ou  l'injustice  de  tant  d'accusations  contradic- 
toires. Je  ne  le  cache  pas  d'ailleurs,  tout  en  recon- 
naissant l'utilité  des  guerres  intérieures  du  gouver- 
nement parlementaire,  j'ai  peu  de  goût  pour  le 
détail  de  ces  combats.  En  fait  de  stratégie,  le  résultat 
seul  me  touche.  L'histoire  politique  n'est  pas  l'his- 
toire des  partis,  de  même  que  l'histoire  de  l'esprit 
humain  n'est  pas  l'histoire  des  coteries  littéraires. 
Au-dessus  des  partis,  il  y  a  ces  grands  mouvements 
dont  l'histoire  de  tous  les  temps  est  remplie,  mais 
qui  depuis  soixante  et  dix  ans  ont  pris  un  nom  et  une 
forme  particulière,  le  nom  et  la  forme  de  révolutions. 
C'est  là  l'objet  qui  doit,  dans  l'histoire  contempo- 
raine, fixer  l'attention  du  philosophe  et  de  l'obser- 
vateur. 

Des  deux  grandes  révolutions  que  M.  Guizot  em- 
brasse dans  son  récit,  la  première  est,  de  tous  les 
événements  de  notre  histoire,  le  plus  propre  à  faire 
réfléchir  sur  la  nature  des  sociétés  modernes  et  sur 


-\' 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  0 

leurs  lois  constitutives.  Négation  absolue  de  la  révolu- 
tion française,  la  Restauration  en  applique  cependant 
les  meilleures  maximes;  illibérale  en  appai'ence,  elle 
inaugure  parmi  nous  la  liberté  ;  œuvre  de  l'étranger, 
elle  ouvre  une  période  d'éveil  politique  et  d'esprit 
public  ;  représentée  souvent  par  des  hommes  d'une 
médiocre  portée  d'esprit,  elle  fonde  le  vrai  dévelop- 
pement intellectuel  de  la  France  au  xix^  siècle,  et 
reste  une  époque  chère  à  tous  ceux  qui  pensent.  11 
faut,  pour  comprendre  un  aussi  étrange  phénomène, 
se  bien  rendre  compte  des  nécessités  historiques  qui 
amenèrent  le  retour  de  la  maison  de  Bourbon.  Il  faut 
surtout  s'élever  à  une  vue  générale  des  faits  qui  éta- 
blissent une  si  profonde  différence  entre  la  civilisa- 
tion moderne  et  les  développements  brillants,  mais 
toujours  éphémères,  de  l'antiquité. 

Cette  différence  consiste,  selon  moi,  dans  un  point 
fondamental,  dont  les  conséquences  s'étendent  à 
l'ordre  social  tout  entier,  je  veux  dire  dans  une  ma- 
nière tout  opposée  de  concevoir  le  gouvernement. 
L'État  ancien,  qu'il  revêtît  la  forme  de  monarchie 
comme  en  Orient,  ou  celle  de  république  comme 
en  Grèce,  ou  celle  de  principat  militaire  comme  à 
l'époque  de  l'empire  romain,  est  toujours  absolu. 
On  partait  de  cette  idée,  que  la  communauté  peut 
tout  sur  ceux  qui  la  composent,  qu'il  n'y  a  pas  de 


10  PBILOSOPHIE 

résistance  légitime  contre  l'État,  que  l'individu  n'a  le 
droit  de  se  développer  que  selon  la  loi  de  l'État.  La 
liberté  pour  l'antiquité  ne  fut  guère  que  l'Indépen- 
dance nationale  ;  en  réalité,  on  n'était  pas  plus  libre 
à  Sparte  qu'à  Persépolis.  La  «  loi  n  valait  mieux  sans 
doute  que  H  volonté  du  «  grand  roi  «;  mais  elle 
n'était  pas  moins  tyrannique,  en  ce  sens  qu'elle  se 
mêlait  d'une  foule  de  choses  qui,  selon  nos  idées, 
ne  regardent  que  l'individu.  Chaque  État  de  l'anti- 
quité, ayant  de  la  sorte  un  principe  organique  très- 
étroit  et  très-exclusif,  traversait  avec  rapidité  les 
diverses  phases  de  la  vie  :  la  décadence  venait  fata- 
lement après  la  splendeur;  les  hégémonies  et  les 
dynasties  se  succédaient  selon  des  règles  en  quelque 
sorte  calculables,  et  le  monde  ancien  lui-même, 
dans  son  ensemble,  unit  par  s'abîmer.  Un  phéno- 
mène comme  celui  de  la  civilisation  moderne,  por- 
tant en  elle-même  un  germe  de  progrès  indéfini,  ou 
bien  comme  celui  de  la  France,  conservant  durant 
huit  cents  ans  une  même  dynastie,  toujours  très- 
puissante  malgré  des  périodes  de  revers,  est  sans 
exemple  parmi  les  États  de  l'antiquité. 

La  race  germanique,  en  brisant  les  cadres  de 
pire  romûn,  fit  la  plus  grande  révolution  poli- 
i  de  l'histoire  du  monde.  Ce  fut  la  victoire  de 
ividu  sur  l'État.  L'Empire,  par  son  despotisme 


-^ 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  1! 

administratif,  avait  tellement  affaibli  le  monde  civi- 
lisé, qu'il  suffit  d'une  imperceptible  minorité  pour 
l'abattre  :  une  poignée  de  braves  aventuriers  lui 
rendit  le  service  de  le  conquérir.  L'esprit  des 
peuples  germaniques  était  l'individualisnje  le  plus 
absolu  :  l'idée  de  1'  «  État  »  leur  était  complète- 
ment étrangère  ;  tout  reposait  chez  eux  sur  les  libres 
engagements,  sur  la  «  fidélité  »,  sur  la  ligue  pas- 
sagère des  individus  associés  pour  une  œuvre  com- 
mune. Le  dernier  terme  de  ce  principe  social  fut  la 
féodalité.  Quand  nous  aurons  une  bonne  histoire  des 
origines  de  la  noblesse  française,  on  verra  que 
chaque  centre  de  familles  féodales  correspond  à  un 
centre  de  colonisation  germanique,  et  que  la  plupart 
des  familles  vraiment  anciennes  de  France  remon- 
tent à  un  établissement  de  l'époque  carlovingienne. 
En  effet,  l'esprit  de  la  féodalité  est  l'esprit  germa- 
nique par  excellence.  L'homme  libre  ne  doit  au  roi 
que  ce  à  quoi  il  s'est  obligé;  il  est  dégagé  de  ses 
devoirs,  si  le  roi  n'observe  pas  les  siens;  lui  seul  est 
juge  de  ce  dernier  point,  et,  s'il  n'est  pas  satisfait  de 
son  suzerain,  il  peut  lui  faire  la  guerre  en  tout  hon- 
neur. Joinville  est  sans  contredit  le  type  de  la  loyauté 
chevaleresque;  on  sait,  de  plus,  quelle  affection  per- 
sonnelle il  avait  pour  saint  Louis;  écoutons-le  cepen- 
dant :  «  Il  arriva  qu'un  jour  un  sergent  du  roi  mit 


iâ  PHILOSOPHIE 

la  main  sur  un  chevalier  de  ma  bataille.  Je  m'en  allai 
plaindre  au  roi  et  lui  dis  que,  s'il  ne  m'en  fiEÛsait 
droit,  je  laisserais  son  service,  puisque  ses  sergents 
battaient  les  chevaliers.  11  me  fit  faire  droit,  et  le 
droit  fut  tel,  selon  les  usages  du  pays,  que  le  sergent 
vint  en  ma  herberge  deschaux  et  en  braies,  une  épée 
toute  nue  en  sa  main,  et  s'agenouilla  devant  le  che- 
valier, et  lui  dit  :  «  Sire,  je  vous  amende  de  ce  que 
«  j'^ai  mis  la  main  sur  vous,  et  vous  ai  apporté  cette 
«  épèe  pour  que  vous  me  coupîei  le  poing,  s'il  vous 
«  plaît*  "»  Et  je  priai  le  chevalier  qu'il  lui  pardonnât 
soa  mal  talent^  et  ainsi  fit-3.  i>  Conçoit-oa  un  des 
gêcéf^ux  de  Constantci  ou  de  Tbéodose  écrivant  à 
rempereur  que,  poor  quelques  mécontenteBcats  por- 
soane^  il  avait  réscia  d^abondooner  le  sertice  de 
rjEUt? 

Je  ae  veox  pas  axécoanaltre  la  part  que  lechristBk- 
nÀsOie  a  eue  iias  ceue  révolu^ca  par  les  progrès 
qa'l a  ùh  ilr^  i  La morall j?  jéaerale  et  par  le  se»- 
tûnent  tfc  respect  pour  îa  *f:gnrtê  Je  Ekomme  que 
ttîus  ses  ijgmes  cespirçuc  Ou  ne  saurait  dire  pour- 
feutc  jwi  lalibene  aau:iqtie  soit  son. oeuvre;  îl  âenble 
'  placOc  '£ua  ^or  mumencs  il  5  a  nuL  Ijont  gramSi  en 
appoiâcoa  avec  riiiuuliriiî  &  TEtac:^  qui  était  Te^^zit 
méam  as  TEîDgir^^  Itî  corù^ùamâote  âttàûsou  (imcant 
truiâ  âèdesv  la  rrrjieKaùuu  ie  la  o 


ji  ;:Hj;;j.*ii 


DE  L'HISTOIRE    CONTEMPORAINE.  13 

le  joug  officiel;  mais  pas  un  moment,  dans  là  lutte 
héroïque  qu'il  soutint,  on  ne  voit  poindre  une  idée 
politique.  A  partir  du  iv®  siècle,  époque  de  son  in- 
time alliance  avec  le  despotisme  romain,  il  montre 
une  préférence  marquée  pour  les  pouvoirs  absolus, 
quand  ceux-ci  consentent  à  se  faire  persécuteurs  à 
son  profit.  Durant  la  première  époque  de  l'invasion 
germanique,  et  même  sous  Charlemagne,  l'action 
du  clergé»  civilisatrice  en  un  sens,  corruptrice  en 
un  autre,  s'exerce  tout  entière  en  faveur  des  idées 
romaines  :  ce  sont  les  évêques  qui  donnent  aux  chefs 
germains  des  idées  de  souveraineté  auxquelles  ceux- 
ci  ne  songeaient  pas.  La  papauté,  à  partir  de  Gré- 
goire Vil,  rendit,  il  est  vrai,  des  services  à  la  liberté 
en  empêchant  la  formation  de  souverainetés  laïques 
trop  puissantes;  mais  elle  agissait  elle-même  au 
nom  d'un  principe  de  centralisation  universelle  qui, 
dans  son  ordre,  était  fort  tyrannique,  et  qui  le  fût 
devenu  bien  plus  encore,  s'il  eût  été  donné  aux  pon- 
tifes romains  de  se  faire  les  vrais  chefs  de  la  chré- 
tienté et  de  réaliser  l'espèce  de  khalifat  chrétien 
auquel  ils  aspiraient. 

On  aperçoit  sans  peine  la  nature  particulière  de 
la  royauté  qui  devait  sortir  de  ce  chaos  fécond.  Elle 
devait  être,  elle  fut  en  effet,  en  premier  lieu,  stric- 
tement héréditaire.  La  loi  de  succession  en  Orient  et 


12  PHILOSOPHIE 

la  main  sur  un  chevalier  de  ma  bataille.  Je  m'en  allai 
plaindre  au  roi  et  lui  dis  que,  s'il  ne  m'en  faisait 
droit,  je  laisserais  son  service,  puisque  ses  sergents 
battaient  les  chevaliers.  11  me  fit  faire  droit,  et  le 
dpit  fut  tel,  selon  les  usages  du  pays,  que  le  sergent 
vint  en  ma  herberge  deschaux  et  en  braies,  une  épée 
toute  nue  en  sa  main,  et  s'agenouilla  devant  le  che- 
valier, et  lui  dit  :  «  Sire,  je  vous  amende  de  ce  que 
«  j'ai  mis  la  main  sur  vous,  et  vous  ai  apporté  cette 
a  épée  pour  que  vous  me  coupiez  le  poing,  s'il  vous 
«  plaît.  »  Et  je  priai  le  chevalier  qu'il  lui  pardonnât 
son  mal  talent,  et  ainsi  fit-il.  »  Conçoit-on  un  des 
généraux  de  Constantin  ou  de  Théodose  écrivant  à 
l'empereur  que,  pour  quelques  mécontentements  per- 
sonnels, il  avait  résolu  d'abandonner  le  service  de 
l'État? 

Je  ne  veux  pas  méconnaître  la  part  que  le  christia- 
nisme a  eue  dans  cette  révolution  par  les  progrès 
qu'il  a  fait  faire  à  la  moralité  générale  et  par  le  sen- 
timent de  respect  pour  la  dignité  de  l'homme  que 
tous  ses  dogmes  respirent.  On  ne  saurait  dire  pour- 
tant que  la  liberté  politique  soit  son  œuvre  ;  il  semble 
'  plutôt  que  par  moments  il  y  a  nui.  Ayant  grandi  en 
opposition  avec  l'idolâtrie  de  l'État,  qui  était  l'esprit 
même  de  l'Empire,  le  christianisme  fut  bien,  durant 
trois  siècles,  la  protestation  de  la  conscience  contre 


N 


DE  L'HISTOIRE    CONTEMPORAINE.  13 

le  joug  officiel;  mais  pas  un  moment,  dans  la  lutte 
héroïque  qu'il  soutint,  on  ne  voit  poindre  une  idée 
politique.  A  partir  du  iv®  siècle,  époque  de  son  in- 
time alliance  avec  le  despotisme  romain,  il  montre 
une  préférence  marquée  pour  les  pouvoirs  absolus, 
quand  ceux-ci  consentent  à  se  faire  persécuteurs  à 
son  profit.  Durant  la  première  époque  de  l'invasion 
germanique,  et  même  sous  Charlemagne,  l'action 
du  clergé ,^  civilisatrice  en  un  sens,  corruptrice  en 
un  autre,  s'exerce  tout  entière  en  faveur  des  idées 
romaines  :  ce  sont  les  évêques  qui  donnent  aux  chefs 
germains  des  idées  de  souveraineté  auxquelles  ceux- 
ci  ne  songeaient  pas.  La  papauté,  à  partir  de  Gré- 
goire Vil,  rendit,  il  est  vrai,  des  services  à  la  liberté 
en  empêchant  la  formation  de  souverainetés  laïques 
trop  puissantes;  mais  elle  agissait  elle-même  au 
nom  d'un  principe  de  centralisation  universelle  qui, 
dans  son  ordre,  était  fort  tyrannique,  et  qui  le  fût 
devenu  bien  plus  encore,  s'il  eût  été  donné  aux  pon- 
tifes romains  de  se  faire  les  vrais  chefs  de  la  chré- 
tienté et  de  réaliser  l'espèce  de  khalifat  chrétien 
auquel  ils  aspiraient. 

On  aperçoit  sans  peine  la  nature  particulière  de 
la  royauté  qui  devait  sortir  de  ce  chaos  fécond.  Elle 
devait  être,  elle  fut  en  effet,  en  premier  lieu,  stric- 
tement héréditaire.  La  loi  de  succession  en  Orient  et 


14  PHILOSOPHIE 

dans  l'empire  romain  n'avait  jamais  été  rigoureuse- 
ment définie.  Grâce  au  culte  presque  superstitieux  de 
rhérédité,  la  civilisation  moderne  fut  préservée  de  ce 
régime  d'aventures  qui,  une  ou  deux  fois,  a  donné 
au  monde  des  années  de  bonheur,  mais^qui,  par 
les  défiances,  les  hésitations,  les  rivalités  qu'il  en- 
traîne, maintient  en  permanence  le  meurtre,  la  tra- 
hison, et  noie  la  société  qui  s'y  livre  dans  un  tor- 
rent de  sang.  —  La  royauté  fut,  en  second  lieu,  la 
conséquence  d'un  droit  personnel  et  comme  une 
extension  de  la  propriété.  La  souveraineté  du  peuple 
fondait  les  vieilles  républiques  et  les  vieux  despo- 
tismes.  Dans  ce  nouvel  ordre  politique,  il  n'est  plus 
question  d'une  telle  souveraineté.  Le  moyen  âge 
(j'excepte  les  scolastiques  pérîpatéticiens,  qui  co- 
piaient Aristote  sans  s'inquiéter  de  la  constitution 
réelle  des  États  de  leur  temps)  n'a  aucune  idée  de 
la  nation  envisagée  comme  source  du  pouvoir.  Le  roi 
est  propriétaire  de  sa  couronne,  et,  si  on  la  lui  retire 
sans  juste  motif,  on  le  blesse  dans  son  droit.  —  En 
troisième  lieu,  la  royauté  se  trouve  liée  par  des 
chartes  ou  obligations  librement  consenties,  à  l'exé- 
cution desquelles  on  peut  forcer  le  ror  par  la  guerre, 
par  le  refus  de  l'impôt  et  du  service  militaire.  —  En 
quatrième  lieu  enfin,  elle  est  fort  limitée  :  le  roi  s'oc- 
cupe de  bien  moins  de  choses  que  le  despote  ancien  ; 


DE  L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  15 

sa  cour  a  peu  d'importance  ;  il  n'a  qu'un  faible  bud- 
get ou  n'en  a  pas  du  tout  ;  il  laisse  librement  exister 
autour  de  lui  de  vraies  républiques,  Église,  univer- 
sités, ordres  religieux,  villes,  corporations  de  toute 
espèce.  Tous  sont  armés  contre  lui  de  privilèges  et 
de  coutumes  auxquels  le  souverain  n'ose  porter  at- 
teinte. L'honnête  Charles  V  mourut  la  conscience 
troublée  pour  avoir  levé  des  impôts  non  consentis  par 
les  états  et  entretenu  des  armées  permanentes.  L'évi- 
dente nécessité  des  temps  ne  suffit  pas  pour  le  ras- 
surer sur  la  légitimité  de  ces  actes,  que  tout  le  moyen 
âge  regardait  comme  attentatoires  aux  principes  du 
droit  chrétien. 

Une  conséquence  non  moins  importante  de  la 
transformation  de  l'Europe  par  les  races  qu'on  est 
convenu  d'appeler  barbares  fut  sa  division  en  un 
certain  nombre  d'États  fortement  constitués,  et  dont 
les  rivalités  ont  fait  avorter  tous  les  rêves  de  monar- 
chie universelle.  M.  Gervinus  a  comparé  avec  beau- 
coup de  raison  la  constitution  de  l'Europe  chrétienne 
à  ce  damier  de  petits  États  que  nous  présente  la  Grèce 
antique,  petits  États  dont  les  alliances  changeaient 
sans  cesse  et  parmi  lesquels  ne  purent  jamais  se 
former  que  des  hégémonies  passagères.  L'uniformité, 
c'est  le  despotisme,  et  réciproquement  le  despotisme 
complet  et  durable  n'est  possible  qu'avec  la  mçnar- 


16  PHILOSOPHIE 

chie  universelle,  la  république  chrétirane  ne  pouvant 
souffrir  qu'un  de  ses  membres  déroge  complètement 
aux  lois  de  l'ensemble.  La  division  de  l'Europe  est 
ainsi  devenue  la  garantie  de  sa  liberté  :  c'est  cette 
division  qui  a  rendu  possible  la  Réforme,  la  Philoso- 
phie ;  c'est  elle  qui  brisera  toutes  les  tyrannies  à  la 
façon  antique,  et  préservera  le  monde  moderne  de 
l'inévitable  ruine  réservée  aux  sociétés  qui  n'ont  pas 
de  contre-poids. 

Toute  la  supériorité  des  États  modernes,  tous  les 
motifs  d'espérer  en  leur  avenir,  se  résument,  selon 
moi,  en  ces  deux  points  :  1*  une  Europe  divisée,  et 
arrivée  à  un  état  d'équilibre  stable  ;  2*  une  organisa- 
tion de  la  royauté  qui  maintient  le  pouvoir  exécutif 
hors  de  toute  compétition,  arrête  les  ambitions  déré- 
glées, écarte  à  la  fois  les  tyrannies  momentanées  des 
pays  républicains  (tels  que  la  Grèce,  l'Italie  du  moyen 
âge),  et  le  césarisme  prétorien  de  l'époque  romaine. 
Le  roi  n'empêche  aucun  développement  légitime 
de  l'activité  humaine.  Non-seulement  il  ne  peut  riçn 
sur  la  propriété  privée,  mais  ce  n'est  que  par  un  abus 
des  temps  barbares  qu'il  s'occupe  de  la  religion;  16 
peu  de  tolérance  que  connut  le  moyen  âge  fut,  en 
somme,  un  bienfait  de  la  royauté.  Ce  dépôt  de  la 
continuité  d' une  nation  fait  une  fois  pour  toutes  entre 
les  mains  d'une  famille  en  quelque  sorte  séquestrée 


i  < 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  17 

au  profit  de  la  communauté,  cette  façon  de  retirer 
la  souveraineté  au  peuple  pour  l'hypothéquer  sur  un 
domaine  spécial,  sont  assurément  l'inverse  de  la 
théorie  rationnelle  de  l'organisation  des  sociétés.  Il 
en  sortit  néanmoins  des  États  d'une  solidité  mer- 
veilleuse. Tandis  que  le  tyran  antique  succombe  à 
la  première  faute  ou  au  premier  revers,  le  roi  de 
France  pouvait  être  un  homme  aussi  méprisable  que 
le  fut  Louis  XV,  il  pouvait  être  réduit  à  une  détresse 
aussi  profonde  que  le  fut  celle  de  Charles  VII,  sans 
que  personne  doutât  de  son  droit,  de  sa  fortune  et 
de  la  mission  qu'il  remplissait. 

L'Angleterre  seule,  je  le  sais,  a  pleinement  déve- 
loppé le  type  de  gouvernement  que  nous  venons 
d'esquisser;  c'est  là  seulement  que  la  féodalité  a 
porté  son  fruit,  qui  est  le  régime  parlementaire 
et  la  division  du  pouvoir.  Le  roi  de  France,  depuis 
Philippe  le  Bel,  en  s' appuyant  de  préférence  sur 
les  jurisconsultes,  représentants  4u  principe  ro- 
main, fait  une  guerre  acharnée  aux  souverainetés 
locales,  aux  libertés  provinciales,  Qt  cherche  à  éta- 
blir un  genre  de  souveraineté  fort  différente  de  celle 
de  saint  Louis.  Au  xvi®  siècle,  la  Renaissance  amène 
en  politique  comme  en  toute  chose  un  retour  encore 
bien  plus  caractérisé  vers  les  idées  de  l'antiquité. 
Les  publicistes  de  cette  époque.  Italiens  pour  la  plu- 

2 


48  PHILOSOPHIE 

part  ou  subissant  Tinfluence  de  l'Italie,  reprennent, 
soit  sous  forme  républicaine,  soit  sous  forme  absolu- 
tiste, les  principes  de  l'État  à  la  manière  grecque  ou 
romaine  :  les  uns  rêvent  des  utopies  démocratiques 
fondées  sur  une  conception  abstraite  de  l'homme  ; 
les  autres,  vrais  corrupteurs  des  princes,  se  font  ks 
fauteurs  de  la  grande  idolâtrie  de  leur  temps,  je  veux 
dire  de  l'adoration  sans  réserve  des  souverains  puis- 
sants. La  France  en  particulier,  suivant  son  goût 
pour  l'uniformité  et  cette  tendance  théocratique  que 
le  catholicisme  porte  en  lui,  arrive  à  réaliser  le  phé- 
nomène le  plus  étrange  des  temps  modernes,  cette 
monarchie  de  Louis  XIV,  sorte  d'imitation  d'un  idéal 
sassanide  ou  mongol,  qui  doit  être  tenue  pour  un  fait 
contre  nature  dans  l'Europe  chrétienne.  Le  moyen 
âge  l'eût  excommunié,  ce  despote  de  l'Orient,  ce  roi 
antichrétien,  qui  se  proclamait  le  seul  propriétaire 
de  son  royaume,  disposait  des  âmes  comme  des 
corps,  et  anéantissait  tous  les  droits  devant  l'or- 
gueil sans  bornes  que  lui  inspirait  le  sentiment  de 
son  identification  avec  l'État. 

Mais,  une  fois  la  notion  de  l'État  déchaînée,  on  ne 
compte  plus  avec  elle.  L'aberration  de  Louis  XIV 
entraine  comme  conséquence  immédiate  la  révolution 
française.  La  pure  conception  de  l'antiquité  reprend 
le  dessus.  L'État  redevient  souverain  absolu.  On  se 


N 


DE  L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  19 

laisse  aller  à  croire  qu'une  nation  doit  être  heureuse, 
pourvu  qu'elle  ait  un  bon  dôdé.  On  veut  avant  tout 
fonder  un  État  juste,  et  l'on  ne  s'aperçoit  pas  que 
Ton  brise  la  liberté,  que  l'on  fait  une  révolution  so- 
ciale  et  non  une  révolution  politique,  que  l'on  pose 
la  base  d'un  despotisme  semblable  à  celui  des  césars 
de  l'ancienne  Rome.  Le  monde  moderne  revenait  aux 
errements  antiques,  et  la  liberté  était  perdue  pour 
toujours,  si  le  mouvement  qui  entraînait  la  France 
vers  la  conception  despotique  de  l'État  fût  devenu 
universel.  Mais  la  révolution  française  ne  fut  pas  un 
fait  général  :  elle  créa  à  la  France  une  situation  fata- 
lement  hostile  à  l'égard  des  autres  puissances  de 
l'Europe.  Les  pays  où  dominait  l'élériient  germa- 
nique, et  auxquels  le  régime  administratif  et  mili- 
taire de  la  France  était  insupportable,  opérèrent  une 
vigoureuse  réaction.  En  revendiquant  leur  indépen- 
dance, ils  ramenèrent  la  France  à  la  pure  notion  de 
la  royauté,  dont  elle  s'était  écartée  depuis  des 
siècles,  et  qui,  il  faut  le  dire,  n'était  nullement  en 
accord  avec  quelques-uns  de  ses  instincts  les  plus 
secrets. 

Voilà  les  origines  de  la  Restauration,  et  dans  ces 
origines  on  aperçoit  sans  peine  le  principe  de  ses 
défauts  et  de  ses  avantages.  Elle  fut  un  retour  vers 
le  régime  qui  convient  le  mieux  aux  États  européens, 


20  •  PHILOSOPHIE 

mais  un  retour  inintelligent  et  antipathique  à  la 
France,  toujours  dominée  par  ses  idées  de  souverai- 
neté du  peuple,  par  ses  goûts  militaires.  Elle  fut  un 
gouvernement  civil  et  à  beaucoup  d'égards  libéral, 
mais  malgré  elle  et  malgré  la  France.  Elle  n'eut  rien 
de  militaire;  elle  fut  le  résultat  d'une  pression  de 
l'étranger  légitime  en  son  principe,  puisque  la  répu- 
blique européenne  possède,  comme  les  États-Unis 
-^'Amérique,  quoique  à  un  moindre  degré,  le  droit 
d'amphictyonie;  mais  elle  ne  vit  pas  que,  quand  l'âge 
des  entreprises  héroïques  est  passé  pour  un  grand 
pays,  il  n'y  a  qu'un  moyen  de  le  consoler  du  veuvage 
de  la  gloire,  c'est  la  noble  activité  du  dedans,  les 
luttes  de  la  tribune,  les  controverses  religieuses,  les 
sectes  littéraires,  l'éveil  des  esprits.  Elle  ne  pouvait 
vivre  sans  la  Charte,  car,  ainsi  que  le  dit  fort  bien 
M.  Guizot,  «  pour  la  maison  de  Bourbon  et  ses  par- 
tisans, le  pouvoir  absolu  est  impossible  :  avec  eux, 
la  France  a  besoin  d'être  libre  ;  elle  n'accepte  leur 
gouvernement  qu'en  y  portant  elle-même  l'œil  et 
h.  main.  »  Malheureuseiïient,  ni  Louis  XVIII  ni  ceux 
qui  l'entouraient  ne  comprirent  bien  la  nature  de 
ce  grand  pacte  ;  «  la  Charte  se  présenta  comme  une 
pure  concession  royale,  au  lieu  de  se  proclamer  ce 
qu'elle  était  réellement,  un  traité  de  paix  après  une 
longue  guerre,  une  série  d'articles  nouveaux  ajoutés 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  21 

d'un  commun  accord  aja  pacte  d'ancienne  union  entre 
la  nation  et  le  roi.  » 

C'est  surtout  dans  la  classe  qui  entourait  le  trône 
que  Terreur  était  profonde  et  que  toute  notion  vraie 
des  conditions  de  la  royauté  tempérée  fut  méconnue. 
Il  est  de  l'essence  des  États  modernes,  sortis  de  la 
féodalité,  de  posséder  une  aristocratie,  reste  des 
familles  autrefois  souveraines,  dont  le  rôle  consiste  à 
limiter  la  royauté  et  à  empêcher  le  développement 
exagéré  de  l'idée  de  l'État.  La  noblesse  française  a 
toujours  manqué  à  cette  vocation.  Brillante  et  légère, 
on  la  voit,  depuis  le  xiv*  siècle,  mettre  sa  gloire  à 
paraître  avec  éclat  à  la  cour  ;  «  servir  le  roi  »  fut 
toujours  pour  elle  le  devoir  suprême  :  erreur  énorme 
qui  a  faussé  notre  histoire  et  a  été  le  principe  de 
nos  malheurs!  S'il  ne  s'agit  que  de  «  servir  »,  il 
n'est  pas  besoin  de  nobles  pour  cela.  Louis  XI  y 
employait  des  valets,  les  despotes  d'Orient  y  em- 
ploient des  esclaTjes;  voilà  qui  est  conséquent.  L'a- 
ristocratie est  une  condition  de  liberté,  parce  qu'elle 
donne  aux  rois  des  serviteurs  d'office,  et  que  l'indé- 
pendance du  caractère,  la  plus  solide  de  toutes,  étant 
rare,  il  est  bon  qu'il  y  ait  des  indépendances  de  po- 
sition, afin  que  tous  ceux  qui  arrivent  aux  places 
élevées  ne  soient  pas  obligés  de  suivre  ces  voies  pé- 
nibles où  chacun  laisse  une  partie  de  sa  fierté,  quand 


,    I    <  I 

22  PHILOSOPHIE 

il  D*y  laisse  pas  une  partie  de  son  honneur.  Mais,  si 
les  serviteurs-nés  du  roi  sont  eux-mêmes  les  instru- 
ments les  plus  dévoués  du  pouvoir  absolu,  on  conçoit 
qu*à  Tavilissement  inséparable  du  despotisme  se 
joindra  dans  toihe  sa  force  l'odieux  du  privilège. 
L*Orient  est  gouverné  par  des  domestiques,  mais  du 
moins  ces  domestiques  ne  forment  pas  une  caste  à 
part.  L'importance  exagérée  de  la  cour  dans  l'an- 
cienne France  amena  une  véritable  perversion  des 
idées.  Versailles  fut  pour  la  noblesse  le  tombeau  de 
toute  vertu.  Ainsi  l'on  peut  dire  sans  injustice  que 
la  noblesse  a  été  le  vrai  coupable  de  notre  histoire  : 
elle  n'a  point  fondé  la  liberté;  par  son  manque 
d'aptitude  pour  les  affaires  et  son  impertinence 
envers  le  tiers  état,  elle  a  rendu  impossibles  ou  infé- 
conds les  états  généraux,  d'où,  selon  les  vraies  ana- 
logies de  rhistoire  moderne,  aurait  du  sortir  le 
régime  constitutionnel  de  notre  pays-  Elle  laissa  le 
rôle  de  Fopposilioa  aux  parlements,  dont  la  nature 
n'était  nullement  politique,  et  dont  Fînterventioa 
dans  tes  aflaires  de  r£tat  fut  en  géuéral  gauche, 
peu  éclairée  et  déuuée  de  toute  lêgîdmlîê. 

A  quelques  belles  exceptions  près,  la  noblesse  de 
la  Restauration  ne  fut  pas  plus  sa^  que  celle  de  Tan- 
den  rê^.au?.  Loin  quelle  ait  aidé  au  d-eveloppement 
d'uM  vie  pariemenuire  où  elle  aurait  ea  le  plus  beau 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  23 

* 

rôle,  par  un  étrange  renversement  on  la  vit,  plus 
royaliste  que  le  roi,  nier  ou  atténuer  de  toutes  ses 
forces  les  conséquences  libérales  de  la  Charte.  Tels 
étaient  son  ignorance  en  fait  d'histoire  générale  et  son 
aveuglement  sur  ses  véritables  devoirs,  que  la  plu- 
part de  ses  membres  s'imaginaient  que  la  mission 
naturelle  d'une  noblesse  est  de  soutenir  le  pouvoir 
absolu.  Ils  préféraient  une  servitude  dont  ils  étaient 
les  agents  à  des  libertés  qu'ils  auraient  partagées 
avec  les  autres  ordres  de  la  nation.  Le  droit  d'humi- 
lier la  bourgeoisie  fut  presque  le  seul  auquel  ils  sem- 
blèrent tenir.  Leur  alliance  avec  le  clergé,  assez  lé- 
gitime à  l'époque  où  le  haut  clergé  de  France  était 
en  quelque  sorte,  par  la  façon  dont  les  bénéfices  se 
distribuaient,  un^embre  de  la  noblesse,  devenait  un 
non-sens  depuis  que  le  clergé  avait  perdu  tout  carac- 
tère politique  et  avait  commepcé  à  se  recruter  dans 
les  classes  populaires.'La  déplorable  tradition  du  xvii' 
et  du  xvnl®  siècle,  Louis  XIV  et  sa  splendeur  menson- 
gère donnaient  le  vertige  à  tout  le  monde.  Oh  voulait 
être  delareligîon  du  roi,  sans  songer  que,  si  le  roiest 
libre  d'avoir  telle  opinion  qu'il  lui  convient  en  religion 
et  en  littérature,  son  action  dans  ces  sortes  de  choses 
doit  se  borner  à  ce  qui  convient  au  premier  particulier 
du  royaume  et  ne  dépasser  en  rien  les  limites  d'une 
propagande  toute  privée. 


24  PHILOSOPHIE 

La  noblesse,  je  le  sais,  n'était  pas  seule  coupable 
'  de  ces  réminiscences  du  passé  qui  troublaient  si  pro- 
fondément l'établissement  d'un  ordre  nouveau.  La 
nation  suivait  sa  tendance,  qui  est  de  préférer  la 
bonne  administration  et  l'égalité  sociale  à  la  liberté. 
Les  questions  de  classes,  toujours  si  fatales  aux  ques- 
tions politiques,  prenaient  une  importance  exagérée. 
Le  vrai  libéral  s'inquiète  assez  peu  qu'il  y  ait  au- 
dessus  de  lui  une  aristocratie,  même  dédaigneuse, 
pourvu  que  cette  aristocratie  le  laisse  travailler  sans 
obstacle  à  ce  qu'il  envisage  comme  son  droit.  A  ses 
yeux,  il  n'y  a  qu'une  égalité  solide,  l'égalité  devant 
le  devoir,  l'homme  de  génie,  le  noble,  le  paysan,  se 
relevant  par  une  seule  et  même  chose,  qui  est  la 
vertu.  Les  libéraux  du  temps  de  la  Restauration 
étaient  loin  de  comprendre  cette  abnégation.  De  là 
des  alliances  fâcheuses  avec  les  partisans  des  ré- 
gimes déchus,  parmi  lesquels  la  nouvelle  jeunesse 
devait  trouver ,  j'imagine,  bien  peu  de> distinction  et 
d'esprit.  M.  Béranger  surtout  créa  une  très-perfide 
combinaison,  où  l'esprit  bourgeois,  le  matérialisme 
grossier,  le  goût  du  despotisme,  pourvu  qu'il  se  co- 
lore d'apparences  nationales,  se  donnaient  la  main. 
Ce  qu'ily  eut  de  plus  regrettable,  c'est  qu'au  lieu  de 
lutter  contre  la  royauté  en  se  servant  des  armes 
légales,  les  mécontents  cherchaient  par  des  conspi- 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  25 

rations  à  renverser  l'ordre  établi.  Ces  attaques  contre 
le  principe  du  gouvernement  amenèrent  le  gouver- 
nement de  son  côté  à  commettre  une  erreur  grave. 
Il  confondit  la  répression  des  actes  séditieux,  qui 
n'a  en  soi  rien  d'illibéral,  avec  les  lois  destructives 
de  la  liberté,  lois  toujours  funestes  et  injustes, 
puisqu'elles  n'atteignent  guère  les  vrais  coupables, 
et  que,  pour  prévenir  la  faute  de  quelques-uns, 
elles  portent  atteinte  aux  droits  de  tous. 

Cette  disposition  acariâtre  de  la  nation  fut,  il  faut 
l'avouer,  la  cause  de  plusieurs  des  fautes  dont  on  a 
fait  peser  la  responsabilité  sur  le  gouvernement  de 
la  Restauration.  Le  peu  de  capacité  de  quelques-uns 
des  hommes  qu'elle  mit  à  la  tête  des  affaires  ne  fut 
un  mal  que  par  suite  de  l'esprit  administratif  de  la 
France,  et  parce  qu'on  s'est  habitué  dans  notre  pays 
à  demander  aux  gouvernements  plus  qu'ils  ne  peu- 
vent donner.  Je  ne  verrais  pour  ma  part  aucun  in- 
convénient à  ce  que  les  positions  élevées  de  l'État 
fussent  occupées  par  des  gentilshommes  bien  élevés 
et  assez  superficiels,  mais  à  une  condition,  c'est 
qu'ils  ne  s'occupent  de  leurs  fonctions  que  d'une  ma- 
nière sommaire.  S'il  se  laisse  simplement  guider  par 
Bon  instinct  général  d'homme  du  monde,  le  gentil- 
homme attentera  moins  à  la  liberté  que  l'adminis- 
ateur  de  profession  ou  le  parvenu  ;  mais  il  est  clair 


26  PHILOSOPHIE 

que,  si  le  gentilhomme  descend  à  dô  mesquines  tracas- 
series et  veut  imposer  ses  préjugés  à  tous,  il  resté  fort 
au-dessous  de  l'administrateur,  qui,  à  côté  de  Èes 
petitesses,  a  du  moins  de  l'aptitude  et  du  sérieux.  Ni  le 
gouvernement  niTopinion  ne  comprirent ceà  nuances,  "^ 
Les  libéraux  partaient  de  l'idée  fort  répandue  parttii 
nous  que  les  places  sont  dues  au  mérité,  et  que 
l'homme  de  talent  a  une  sorte  de  droit  naturel  à  être 
fonctionnaire  de  son  pays,  tandis  qu'en  réalité 
l'homme  de  talent  n'a  qu'un  droit  (et-ce  droit  lui  est 
commun  avec  tous):  c'est  de  se  développer  librement, 
c'est-à-dire  de  ne  pas  trouver  dans  le  gouvernement 
un  rival  jaloux  qui  l'opprime  ou  lui  fasse  une  concur- 
rence déloyale.  Le  gouvernèrent,  d'un  autre  c&té, 
avait  la  folle  prétention  de  former  les  espirità  à  son 
îinàge.  Pourquoi  l'inoffensif  Charles  X,  qui,  il  y  a 
trois  ou  quatre  siècles,  eût  été  ce  qu*on  appelait  un 
«  bon  roi  » ,  devint-il  si  impopulaire  ?  Pourquoi  ses 
petits  défauts,  sa  dévotion  étroite,  sa  frivolité,  son 
goût  un  peu  puéril  de  l'étiquette,  sa  tendance  à  is' en- 
tourer d'esprits  légers ,  devinrent-ils  des  malheurs 
publics? Hélas!  c'est  qu'on  lui  demandait  d'accomplir 
une  tâche  supérieure  aux  forces  d'un  homme  de  gé- 
nie, je  veux  dire  d'administrer  trente  millions  de  ci- 
toyens pour  leur  plus  grand  'bien.  M.  de  Polignac 
était  assurément  le  dernier  des  hotnmes  auxquels  il 


DE    L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  27 

fallait  songer  pour  résoudre  un  tel  problème.  Si  Ton 
fait  du  gouvernement  une  question  de  direction  uni- 
verselle de  l'esprit  de  la  nation,  il  faut  être  conséquent 
et  observer  le  système  chinois  jusqu'au  bout;  il  faut, 
dis-je,  qu'on  arrive  à  être  préfet  et  ministre  au  con- 
cours et  au  moyen  d'un  système  d'examens.  Il  y 
a  une  flagrante  contradiction  à  vouloir  qu'un  gou- 
vernement de  gentilshommes,  étrangers  par  leur 
état  à  toute  connaissance  spéciale,  soit  en  même 
temps  un  gouvernement  d'administrateurs  et  de 
mandarins. 

Telle  est,  selon  moi,  l'explication  de  cette  époque 
singulière,  digne  à  la  fois  de  tant  d'éloges  et  d'un 
blâme  si  sévère.  Elle  manqua  à  son  devoir  essentiel, 
qui  était  de  fonder  la  liberté.  La  Restauration  oublia 
que,  n'étant  pas  nationale,  elle  était  obligée  d'être 
libérale;  mais  elle  eut  le  bonheur  d'être  faible.  Le 
fonds  d'honnêteté  qui  était  dans  sa  nature  lui  in- 
terdit cette  tyrannie  savante  qui,  arrêtant  jusqu'à  la 
possibilité  d'une  opposition,  n'a  pas  besoin  de  recourir 
à  des  actes  de  violence.  Elle  fut  loyale  envers  ses 
ennemis,  en  ce  sens  qu'elle  les  combattit,  souvent 

les  écrasa  de  son  poids,  mais  jamais  ne  les  prévint 

...  <  .  , ,  ' 

en  les  désarmant.  La  plus  grande  gloire  des  gouver- 
nements  est  dans  ce  qu'ils  laissent  faire.  Dure  et  par- 
fois odieuse  dans  le  détail  de  ses  actes,  la  Restaura- 


28^  PHILOSOPHIE 

tion  se  fera  absojadre  de  Tavenir,  grâce  à  cette  pléiade 
d'hommes  distingués  qui  se  développa  sans  elle  et 
malgré  elle,  mais  dont  elle  ne  fut  ni  assez  forte  ni 
assez  adroite  pour  arrêter  le  développement.  On  ou- 
bliera la  commune  antipathie  qu'ils  lui  portèrent  pour 
lui  être  reconnaissant  de  ce  qu'elle  ne  les  a  pas 
étouffés.  Par  une  étrange  fortune,  elle  sera  félicitée 
d'avoir  laissé  grandir  ses  ennemis,  et  elle  bénéficiera 
de  ce  qu'elle  n'a  pu  empêcher. 

Telle  est  aussi  l'origine  de  la  position  singulière 
du  parti  légitimiste  et  de  la  contradiction  étrange  en 
vertu  de  laquelle  ce  parti  représente  à  la  fois  parmi 
nous  ce  qu'il  y  a  de  plus  excellent  et  de  plus  regret- 
table :  d'un  côté,  la  résistance  à^la  brutalité  des  faits 
au  nom  d'un  principe,  l'attachement  désintéressé  à 
une  abstraction  en  apparence  stérile;  de  l'autre, 
l'inanité  de  vues  et  d'idées,  le  refus  systématique  de 
se  prêter  aux  résultats  les  plus  acquis  de  l'esprit 
moderne.  Je  me  hâte  de  le  dire,  quiconque  est  fidèle 
à  son  opinion  rend  un  service  à  l'espèce  humaine  en 
préservant  le  monde  de  cette  légèreté,  pire  que  la 
barbarie,  qui  le  livre  au  caprice  de  tous  les  vents. 
Rien  ne  vaut  le  légitimiste  sincère,  maintenant  contre 
toute  espérance,  et  en  apparence  contre  toute  raison, 
son  culte  obstiné  du  droit  antique  ;  mais,  si  cette 
obstination  n'est  que  la  persévérance  dans  une  erreur 


ETE  L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  29 

historique,  si  c'est  au  despotisme  et  non  au  roi  que 
Ton  est  fidèle,  à  tel  point  que  la  seule  apparence  du 
pouvoir  absolu  suffise  pour  opérer  dejs  conversions 
qu'on  avait  déclaré  ne  pouvoir  faire  sur  l'autel  de  la 
liberté,  le  parti  légitimiste  est  sans  contredit  le  plus 
grand  obstacle  aux  destinées  de  notre  pays.  Certes  il 
serait  mieux  qu'une  nation  poussât  la  patience  et  la 
raison  jusqu'à  supporter  pour  l'amour  pur  du  droit 
les  plus  pénibles  épreuves;  mais  un  tel  héroïsme  sera 
toujours  rare  :  notre  pays  en  particulier  ne  comprend 
guère  qu'il  est  bon  parfois  de  sacrifier  l'esprit  à  la 
lettre,  et  qu'il  vaut  mieux  pour  un  malade  se  guérir 
lentement  et  péniblement  selon  les  principes  que  de 
dissimuler  le  mal  par  les  procédés  d'un  empirisme 
trompeur. 


II. 


La  résistance  au  coup  d'Ëtat  de  Juillet  fut,  au 
point  de  vue  du  droit  constitutionnel,  d'une  par- 

* 

faite  légitimité.  Les  ordonnances  portaient  atteinte 
au  pacte  fondamental  de  l'État.  L'esprit  étroit  et  subtil 
du  roi  Charles  X  et  de  ses  conseillers  put  seul  voir 


30  PHILOSOPHIE 


iy 


dans  Tarticle  14  un  prétexte  pour  une  telle  mesure. 
Jamais  on  ne  doit  supposer  qu'un  pacte  a  été  rédigé 
de  façon  à  le  rendre  illusoire.  Or,  il  en  aurait  été 
ainsi,  si  l'autétir  de  la  Charte  y  avait  inséré  un  article 
qui  eût  permis,  en  pleine  paix  et  sans  provocation  de 
la  part  de  la  nation,  de  suspendre  la  Charte  elle- 
môme.  Le  roi  et  ses  conseillers  en  avaient  si  bien  la 
conscience  qu'ils  se  préparèrent  à  cet  acte  déplo- . 
rable  comme  on  se  prépare  à  un  attentat.  Ils  se  cru- 
rent obligés  d'appeler,  pour  l'exécuter,  des  survivants 
d'un  autre  monde,  des  hommes  amnistiés  d'avance 
par  leur  imprévoyance  et  leur  légèreté.  On  cachait 
à  peine,  dans  le  parti  fanatique,  les  efforts  que  l'on 
faisait  pour  s'aveugler  et  s'exciter  à  l'audace*.  «  Ce 
qu'on  appelle  coup  d'État,  disaient  les  organes  avoués 
du  cabinet,  est  quelque  chose  de  social  et  de  ré- 
gulier, lorsque  le  roi  agit  dans  l'intérêt  général 
du  peuple,  agtt-il  même  en  apparence  contre  les 
lois.  » 

La  ^tuation  de  Charles  X  était  donc  celle  d'un  roi 
du  moyen  âge,  violant  les  lois  de  son  royaume, 
spoliant  ses  grands  vassaux,  abolissant  les  droits 
des  bonnes  villes,  d'un  Jean  sans  Terre,  par 
exemple,  déchirant  la  Grande  Charte  qu'il    avait 

i.  Guiiot,  U  I*',  p.  351. 


DE   L'HISTO^^E.  COj:>ïTEMPORAINE.  31 

donnée.  Tous  les  câsuistes  du  moyen  âge  sont  d'ac- 
cord pour  déclarer  que  dès  lors  la  4résistance  est 
légitime,  puisqu'en  violant  le  pacte,  le  roi  cesse 
d'être  roi  et  n'^st  plus  qu'un  tyran.  «  Dans  ce  cas, 
dit  énergiquement  saint  Thomas,  c'est  le  tyran  qui 
est  le  séditieux  * .  » 

Mais,  si  la  résistance  était  légitime,  jusqu'à  quel 
point  convenait- il  de  la  pousser?  Au  fond,  la  situajtion 
n'était  pas  aussi  nouvelle  qu'on  le  croit  d'ordinaire, 
a  Plus  d'une  fois,  dit  M.  Guizot,  les  nations  ont  eu  à 
lutter,  non-seulement  par  les  lois,  mais  par  la  force, 
pour  maintenir  ou  recouvrer  leurs  droits.  En  Aile- 
magne,  en  Espagne,  en  Angleterre,  avant  le  règne 
de  Charles  P',  en  France  jusque  dans  le  xvii®  siècle, 
les  corps  politiques  et  le  peupïe  ont  souvent  résisté 
au  roi,  même  par  les  armes,  sans  se  croire  en  néces- 
sité ni  en  droit  de  changer  la  dynastie  de  leurs 
princes  ou  la  forme  de  leur  gouvernement.  La  résis- 
tance, l'insurrection  même  avaient,  soit  dans  l'état 
social,  soit  dans  la  conscience  et  le  bon  sens  des 
hommes,  leur  frein  et  leurs  limites  ;  on  ne  jouait  pas 
atout  propos  le  sort  de  la  société  tout  entière.  Au- 
jourd'hui et  parmi  nous,  de  toutes  les  grandes  luttes 

1.  tt  Perturbatio  hujus  regiminis  (tyrannie!)  non  habet  rationem 
seditionis...  Magisautem  tyrannus  seditiosus  est  {Summa,  II*  II"", 
q.  Lxn,  art.  2). 


32  PHILOSOPHIE 

politiques,  on  fait  des  questions  de  vie  et  de  mort  ; 
peuples  et  partis,  dans  leurs  aveugles  emportements, 
se  précipitent  tout  à  coup  aux  dernières  extrémités; 
la  résistance  se  transforme  soudain  en  insurrection 
et  l'insurrection  en  révolution.  Tout  orage  devient 
déluge.  » 

En  d'autres  termes,  la  lutte  aurait  dû  être  une 
résistance,  non  une  révolution.  Certes  il  est  difficile  à 
distance  de  tracer  des  bornes  à  ces  hardis  élans  d'un 
peuple  auquel  le  pouvoir  a  donné  lui-même,  en  vio- 
lant la  loi,  le  signal  de  l'anarchie;  mais  l'arbitraire 
des  révolutions  est  aussi  fatal  que  celui  des  rois,  les 
actes  du  peuple  soulevé  comme  ceux  des  gouverne- 
ments doivent  être  soumis  à  un  sévère  examen.  Le 
premier  moment  où  il  semble  que  la  résistance  aurait 
dû  s'arrêter  fut  celui  où  M.  de  Sussy,  le  30  juillet, 
porta  de  Saint -Cloud  à  la  Chambre  le  retrait  des  or- 
donnances et  la  composition  d'un  nouveau  cabinet. 
Plusieurs  fois  les  Anglais  ont  ainsi  admis  à  résipis- 
cence leurs  rois  délinquants,  et  s'en  sont  bien  trou- 
vés. Il  serait  important  qu'on  pût  se  rendre  compte 
de  ce  qui  se  passa  à  cette  heure  décisive.  Malheureu- 
sement, les  procès-verbaux  de  la  réunion  sont  fort 
incomplets  et  n'ont  pas  de  caractère  officiel.  Us  lais- 
sent voir  que  la  défiance  de  la  Chambre  pour  ces 
concessions  reposait  sur  des  motifs  fort  graves.  Le 


DE   L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  33 

récit  de  M.  Guîzot\  confirmé  par  divers  témoignages, 
montre  aussi  que  le  roi,  en  retirant  son  imprudente 
provocation,  n'agissait  pas  avec  une  parfaite  droi- 
ture. Il  est  donc  difficile  de  blâmer  les  précautions 
que  prit  la  Chambre  en  cette  circonstance.  Un  roi 
qui  recule  dans  un  coup  d'État  qu'il  a  tenté  doit  subir 
la  peine  des  rois,  qui  est  l'abdication.  Le  roi,  en  rom- 
pant le  pacte  fondamental,  avait  remis  la  décision  de 
la  question  à  la  force  ;  il  avait  lancé  ses  soldats  dans 
la  rue  ;  c'était  un  duel  où  le  vainqueur  restait  maître 
de  pousser  sa  victoire  jusqu'au  point  où  il  le  jugeait 
nécessaire  pour  sa  sûreté. 

Mais,  après  l'abdication  de  Charles  X  et  la  claire 
désignation  d'Ain  successeur  contre  lequel  il  n'exis- 
tait aucun  motif  avoué  de  répulsion,  la  continuation 
du  divorce  avec  la  branche  aînée  était-elle  légitime 
et  opportune?  Je  ne  le  pense  pas.  Une  longue  ré- 
gence commençant  par  le  triomphe  des  idées  libé- 
rales offrait,  pour  fonder  le  régime  parlementaire, 
une  de  ces  occasions  comme  il  s'en  présente  bien  peu 
dans  la  destinée  des  nations.  Les  Anglais,  en  relé- 
guant dans  l'île  de  Wight  leur  roi  parjure  Jean  sans 
Terre,  eurent  bien  soin  de  prendre  pour  son  succes- 
seur son  fils  mineur  Henri  III.  A  part  un  petit  nombre 

1.  Tome  II,  p.  8-9. 


34  PHILOSOPHIE 

de  sages,  dont  la  conscieDce  me  semble  devoir  être 
merveilleasement  tranquille  S  tous  cédèrent  à  une 
erreur  fort  commune  en  notre  pays,  je  veux  dire  à 
une  préoccupation  exagérée  des  qualités  personnelles 
du  chef  de  TÉtat.  Égarée  par  une  décevante  ana- 
logie, qui  fait  répéter  à  beaucoup  de  personnes  que  la 
France  n'a  été  grande  que  sous  les  grands  souverains, 
l'opinion  publique  parmi  nous  se  laisse  volontiers 
aller  à  croire  que,  tant  vaut  le  roi,  tant  vaut  la  nation. 
Les  minorités,  les  régences,  moments  si  excellents 
pour  le  développement  du  régime  constitutionnel, 
sont  en  France  des  moments  dé3astreux.  Nous  vou- 
lons un  roi  qui  nous  gouveçae.  De  ce  que  telle  fa- 
mille nous  paraît  plus  digne  de  régner,  nous  con- 
cluons que  c'est  elle  qui  est  légitime,  comme  si  le 
pouvoir  était  une  récompense  ou  le  prix  d'un  con- 
cours. Npus  ne  songeons  pas  qu'une  race  mûrie  par 
le  temps,  nourrie  dans  la  pensée  de  ses  honneurs 
traditionnels,  préservée  par  le  sentiment  de  sa  ma- 
jesté des  inquiétudes  auxquelles  les  dynasties  nou- 
velles peuvent  difficilement  se  soustraire,  vaut  mieux 
pour  séquestrer  le  pouvoir  qu'une  race  jeune,  active, 


1.  Le  procë»-verbal  de  la  séance  da  30  juillet  ne  mentionne  qu'une 
seule  protestation  en  ce  sens,  u  M.  Villemain  déclare  qu'en  descen- 
dant dans  sa  conscience,  il  n'y  trouve  pas  la  conviction  que  le  droit 
de  changer  de  dynastie  lui  ait  été  confié  par  ses  commettants.» 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  35 

obligée  de  se  faire  sa  place  dans  le  monde.  Nous 
oublions  que  la  royauté  est  un  dépôt  qui  doit  être 
transmis,  comme  toute  chose  héréditaire,  par  le  fait 
de  la  naissance,  que  c'est  là  une  simple  question 
d'état  civil,  non  de  mérite,  et  que  faire  intervenir, 
quand  il  s'agit  de  la  succession  au  trône,  les  ques^ 
tiens  de  popularité  et  de  capacité,  c'est  attribuer  à 
la  personne  du  roi  une  importance  qu'elle  ne  doit 
avoir  que  dans  les  monarchies  absolues. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  me  fasse  le  complice  de  ce 
triste  parti  légitimiste  qui  a  eu  le  privilège  de  rendre 
la  légalité  odieuse,  et  auquel  on  ne  peut  donner  la 
main  qu'après  avoir  déclaré  qu'on  le  prend  pour  autre 
chose  que  ce  qu'il  croit  être  !  Je  ne  méconnais  pas 
les  réserves  imposées  au  théoricien  quand  il  s'agit 
d'un  temps  où,  par  la  faute  des  gouvernants  et  des 
gouvernés;  la  révolution  a  semblé  déjouer  à  plaisir 
les  solutions  les  mieux  concertées.  Il  ne  s'agit  ici  que 
de  regrets,  et  certes  un  tel  sentiment  est  bien  permis 
en  présence  du  divorce  fatal  qui  a  fait  du  droit  une 
utopie  et  a  réduit  les  sages  eux-mêmes  à  vivre  d'ex- 
pédients. La  responsabilité  de  cette  fatale  alterna- 
tive doit  peser  avant  tout  sur  le  pouvoir  qui  l'avait 
amenée.  L'opposition  libérale,  d'un  autre  côté,  mé- 
connaissait quelques-unes  des  conditions  de  la  royauté 
moderne.  Elle  renfermait  dans  son  sein  des  éléments 


30  PHILOSOPHIE 

fort  divers,  de  vieux  militaires  incapables  d'idées 
politiques,  des  sectaires,  des  badauds.  Le  peuple,  à 
la  courageuse  intervention  duquel  on  avait  dû  avoir 
recours,  était  bien  incapable  de  ce  degré  d'abnégation 
raffinée  qui  fait  que  le  philosophe  préfère  le  droit  abs- 
trait, même  quand  il  a  les  plus  fâcheuses  conséquences, 
à  la  révolution  qui  accomplit  sur-le-champ  ses  désirs. 
La  moyenne  de  l'opinion  était  trop  superficielle  pour 
sacrifier  à  des  vérités  métaphysiques  le  bien  palpable 
du  moment,  et  pour  résister  à  l'empressement,  en 
apparence  si  légitime,  de  faire  ce  qu'on  croit  le  meil- 
leur. Que  de  leçons  il  faut  pour  qu'un  pays  arrive  à 
comprendre  que  les  principes  généraux  sont  seuls  à 
longue  portée,  et  que  sans  eux  les  combinaisons  les 
plus  ingénieuses  sont  au  fond  aventure  et  hasard! 

On  voit  tout  d'abord  les  graves  conséquences  que 
la  dérogation  aux  lois  d'hérédité  commise  par  la 
révolution  de  Juillet  fit  peser  sur  la  dynastie  qui 
sortit  de  cette  révolution.  Le  roi  Louis-Philippe,  mal- 
gré ses  rares  qualités,  son  admirable  bon  sens,  sa 
haute  et  philosophique  humanité,  eut  constamment  à 
lutter  contre  la  position  délicate  que  lui  créaient  ses 
origines.  Flottant  entre  le  roi  élu  et  le  roi  légitime, 
il  se  vit  entraîné  à  des  démarches  indécises,  dont  sa 
dignité  souflTriU  Je  ne  dirai  pas  qu'il  manqua  à  ses 
promesses  :  il  n*eD  avait  pas  fait  ;  mais  on  peut  dire 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPaRAINE.  37 

qae  la  situation  les  avait  faites  pour  lui.  Il  est  cer- 
tain qu'il  se  prêta  d'abord  à  l'idée  d'une  origine 
toute  populaire;  il  vit  bien  ensuite  la  contradiction 
radicale  impliquée  dans  l'idée  d'un  roi  élu,  et  il  se 
rattacha  à  une  autre  théorie.  11  y  avait  là  cependant 
une  infidélité  réelle  au  principe  qui  l'avait  fait  roi. 
Fonder  une  dynastie,  c'est  abstraire  une  famille 
pour  l'opposer  à  la  nation  comme  une  force  indé- 
pendante, mais  limitée.  La  royauté  ne  sort  pas  d'un 
hôtel  de  ville.  Ceux  qu'on  a  appelés  «  camarades  » 
et  tt  chers  compatriotes  »  ne  deviennent  jamais  des 
sujets.  On  reçoit  le  roi  du  dehors,  on  ne  le  fait  pas. 
Le  prince  éclairé  et  habile  que  les  accidents  de  nos 
révolutions  bien  plus  que  son  propre  choix  avaicBt 
chargé  d'une  si  lourde  tâche  ne  sortit  jamais  de  ce 
dilemme  fatal  :  faible  quand  il  était  fidèle  à  ses 
origines,  blessant  quand  il  ne  l'était  pas,  il  se  lais- 
sait arracher  comme  des  concessions  les  actes  que 

l'opinion  dont  il  avait  reçu  l'investiture  réclamait 
» 

comme  des  droits,  et  il  n'en  recueillait  pas  le  béné- 
fice, car  on  sentait  trop  bien  qu'il  se  trouvait  humilié 
comme  roi  légitime  des  déférences  auxquelles  il  se 
prétait  comme  roi  élu. 

L'esprit  français  fut,  à  vrai  dire,  le  premier  cou- 
pable dans  cette  tentative  imprudente,  qui,  sous 
prétexte  de  rendre  la  royauté  populaire,  lui  enlevait 


38  PHiLOSOPHIE 

en  réalité  son  caractère  libéral.  Un  des  défaats  de 
la  France,  c*est  de  Yoaloir  que  ses  souverains  soient 
en  rapports  intimes  avec  elle.  Elle  aime  à  toucher 
ceux  qui  la  conduisent  ;  elle  veut  sentir  en  eux  une 
personne,  et  n*est  pas  blessée  de  ce  genre  de  £ami- 
liarité  du  supérieur  envers  1*  inférieur  qui  ressemble 
si  fort  à  de  l'impertinence.  Le  roi  conçu  comme  une 
sorte  de  personne  neutre  à  qui  Ton  impose  d'abdi- 
quer sa  personnalité  pour  le  bien  de  tous  est  la  chose 
du  monde  qui  est  chez  nous  le  moins  comprise.  On 
voit  sans  peine  combien  une  telle  disposition  d*esprit 
est  peu  favorable  au*  régime  constitutionnel.  Je  ne 
connais  pas  on  seul  roi  d'Angleterre  qui,  d*aprës 
cette  manière  de  juger,  eût  été  apprécié  en  France. 
La  royauté  constitutionnelle,  en  effet,  n'est  pas  une 
position  bien  faite  pour  développer  de  grands  talents 
et  acquérir  un  renom  brillant.  Cn  des  avantages 
de  cette  royauté,  c'est  précisément  qu  elle  est  pea 
enviable.  Le  souverain  y  est  le  personnage  sacrifié; 
il  n'agit  pas,  n'écrit  pas,  n'a  pas  de  cwrstts  ho- 
norwn  régulier,  pas  de  carrière.  Les  qualités  qu'il 
doit  posséder  sont  de  celles  que  les  sages  prisait 
par-dessus  tout,  mais  que  la  foule  ne  peut  apprécier. 
Cn  grand  ambitieux^  dans  un  tel  ^at  de  choses, 
désirera  bien  plutôt  d'être  ministre  que  d'être  roi. 
Le  roi  républicain,  sorte  de  chef  du  peuple  armé. 


DE   L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  39 

que  rêva  M.  de  la  Fayette,  n'a  rien  de  commun  avec 
cette  noble  et  pacifique  image  du  roi  antique,  qui, 
si  elle  eût  osé  se  montrer  sur  les  barricades,  eût 
semblé,  j'imagine,  une  apparition  des  temps  féodaux. 
De  tous  ceux  qui  essayèrent  de  donner  la  théorie 
d'une  situation  dont  le  malheur  était  précisément 
d'être  en  dehors  des  théories,  M.  Guizot  fut  sans 
contredit  celui  qui  déploya  le  plus  d'ingénieuse 
perspicacité.  Son  système  devint  peu  à  peu  celui 
du  roi  lui-même,  «  Le  roi  démêla  sur-le-champ, 
dit  M.  Guizot,  que  ma  façon  de  comprendre  et  de 
présenter  la  révolution  qui  venait  de  le  mettre 
sur  le  trône  était  la  plus  mon^^rchique  et  la  plus 
propre  à  fonder  un  gouvernement.  Il  ne  l'adopta 
point  ouvertement  ni  pleinement  :  il  avait,  pour 
agir  ainsi,  trop  de  gens  à  ménager;  mais  il  me 
témoignait  son  estime,  et  me  donnait  clairement  à 
entendre  que  nous  nous  entendions.  »  D'après  cette 
théorie,  le  roi  Louis-Philippe  eut  tort  d'aller  à 
l'hôtel  de  ville  chercher  une  consécration  popu- 
laire :  personne  ne  l'avait  fait  roi,  et  il  ne  devait  de 
reconnaissance  à  personne;  il  héritait  directement 
du  titre  de  la  Restauration,  et  devait  en  continuer  les 
traditions.  «  Amenés  par  la  violence,  dit  M.  Guizot, 
à  rompre  violemment  avec  la  branche  aînée  de  notre 
maison  royale,  nous  en  appelions  à  la  branche  cadette 


40  PHILOSOPHIE 

pour  maintenir  la  monarchie  en  défendant  nos  liber- 
tés. Nous  ne  choisissions  point  un  roi;  nous  traitions 
avec  un  prince  que  nous  trouvions  à  côté  du  trône, 
et  qui  pouvait  seul,  en  y  montant,  garantir  notre 
droit  public  et  nous  garantir  des  révolutions.  L'appel 
au  suffrage  populaire  eût  donné  à  la  monarchie 
réformée  précisément  le  caractère  que  nous  avions 
à  cœur  d'en  écarter;  il  eût  mis  l'élection  à  la  place 
de  la  nécessité  et  du  contrat.,.  J'étais  toujours  tenté 
de  sourire  quand  j'entendais  dire  du  roi  Louis- 
Philippe  «  le  roi  de  notre  choix  »,  comme  si,  en  1830, 
nous  avions  eu  à  choisir,  et  si  M.  le  duc  d'Orléans 
n'avait  pas  été  l'homme  unique  et  nécessaire...  Je 
montrai  dans  M.  le  duc  d'Orléans  ce  qu'il  était  en 
effet,  un  prince  du  sang  royal  heureusement  trouvé 
près  du  trône  brisé,  ^t  que  la  nécessité  avait  fait 
roi.  » 

M.  Guizot  a  parfaitement  raison  de  repousser 
l'élection  et  l'appel  au  suffrage  populaire  comme 
moyen  de  fonder  la  royauté  ;  ce  qui  sort  du  suffrage 
populaire  s'appelle  d'un  tout  autre  nom.  Le  chef  élu 
ou  représentant  la  souveraineté  du  peuple  sera  tou- 
jours trop  fort  pom*  accepter  le  rôle  modeste  de  la 
royauté  tempérée.  M-  de  la  Fayette,  en  prenant  sa 
noble  accolade  pour  une  investiture,  se.  trompait 
aussi  gravement  que  le  Sénat  de  1814,  imbu  des 


DE   L'HISTOIRE    COJîïEMPORAINE.  41 

idées  de  Técole  impériale,  en  déclarant  Louis  XVIII 
rappelé  par  le  «  vœu  de  la  nation  ».  Une  seule  chose 
désigne  le  roi,  c'est  la  naissance  :  le  mérite  et  le 
vœu  du  peuple  sont  pour  cela  de  faibles  fondements. 
Une  seule  chose  l'investit  de  sa  prérogative,  c'est 
son  -avènement,  impliquant  la  reconnaissance  des 
droits  constitutionnels  de  la  nation.  Mais  qui  ne  voit 
que,  pour  rester  conséquent  à  une  telle  manière  de 
concevoir  la  royauté,  il  n'était  pas  permis  de  tran- 
siger avec  l'hérédité?  Le  parti  légitimiste,  auquel 
M.  Guizot  me  semble  en  général  attribuer  trop  peu 
d'importance  historique,  resta  comme  une  protesta- 
tion fatale  qui  pesa  à  son  jour  d'un  poids  décisif. 
L'appel  au  peuple  changea  de  mains,  et  devint  l'arme 
de  ceux  qui  ne  jugèrent  pas  que  leur  volonté  eût 
été  exactement  interprétée. 

Pour  justifier  l'acte  hardi  par  lequel  les  droits  de 
la  branche  aînée  de  la  maison  de  Bourbon  furent 
tranférés  à  la  branche  cadette,  M.  Guizot  invoque  la 
nécessité.  Cette  nécessité  était  réelle ,  et  elle  suffit 
amplement  pour  absoudre  ceux  qui  s'y  soumirent; 
mais  un  tel  principe  impliquait  de  graves  consé- 
quences. La  racine  de  toutes  les  perturbations  dynas- 
tiques est  la  nécessité.  L'avantage  de  la  royauté 
héréditaire  est  précisément  d'écarter  ces  dange- 
reuses conjonctures  où  un  homme  peut  se  présenter 


42  PHILOSOPHIE 

comme  seul  capable  de  sauver  le  pays.  Si  c'est  par 
condescendance  pour  la  révolution  triomphante  et 
par  égard  pour  l'opinion  que  l'on  se  crut  obligé  à  une 
dérogation  aux  lois  fondamentales  de  l'État,  ne  sent- 
on  pas  quel  principe  de  caducité  on  introduisait  par 
là  dans  le  régime  nouveau?...  Et  qu'on  ne  dise  pas 
que  ce  sont  là  des  théories  spéculatives,  bonnes  pour 
les  casuistes  de  la  politique,  théories  que  l'homme 
d'action,  uniquement  attentif  aux  besoins  du  mo- 
ment, doit  dédaigner.  Les  principes  abstraits,  en 
apparence  sans  application  dans  le  monde,  sont  au 
fond  les  plus  grandes  réalités,  puisqu'ils  renferment 
la  logique  et  la  raison  des  faits.  Le  temps,  je  le  sais, 
a  des  remèdes  pour  toutes  les  blessures  :  le  droit  a 
commencé  par  être  le  fait,  et,  dans  un  pays  où  les 
événements  auraient  été  moins  assujettis  que  dans 
le  nôtre  à  une  rigoureuse  conséquence,  il  n'est  pas 
douteux  que  le  régime  le  plus  dévsirable  eût  été 
consacré  par  la  durée,  marque  assurée  du  vœu 
national.  La  durée  malheureusement  a  bien  des 
caprices.  Une  modération  exemplaire,  des  prodiges 
d'habileté,  de  nobles  dévouements  ne  purent  sauver 
un  gouvernement  sans  reproche  légal,  qui  se  débat- 
tait contre  un  mal  dont  il  n'était  pas  coupable.  Son 
honnêteté  même  ne  fut  qu'une  cause  de  faiblesse  de 
plus  dans  une  situation  qui  ne  pouvait  être  sauvée 


DE   L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  43 

que  par  l'audace.  La  plus  grande  faute  que  puissent 
commettre  les  personnes  réservées  est  de  se  mettre 
dans  des  positions  où  il  faut  pour  réussir  des  dé- 
fauts qu'elles  n'ont  pas.  Si  Louis-Philippe  eût  été 
un  tyran,  il  eût  duré  peut-être.  Honnête  comme 
il  l'était,  il  crut  devoir  se  retirer  devant  la  mani- 
festation même  la  plus  équivoque  de  la  volonté  na- 
tionale :  fatale  situation  des  peuples  qui  mettent 
en  question  leur  dynastie,  ou  plutôt  crime  des 
dynasties  qui  forcent  les  nations  à  douter  d'elles  ! 
L'avènement  d'un  prince  qui,  à  beaucoup  d'égards, 
ne  peut  être  comparé  qu'à  l'exemplaire  Charles  V,  ' 
inaugura  dans  les  questions  de  droit  constitutionnel 
le  dangereux  régime  de  l'a  peu  près,déchira  le  pacte 
d'unité  de  la  nation,  accoutuma  les  Français  à 
répondre  par  un  sourire  superficiel  quand  on  leur 
parle  de  questions  de  principes,  et  enracina  cette 
opinion  que  les  chartes,  les  traités,  les  constitutions, 
tous  les  serments  en  un  mot,  ne  sont  bons  à  res- 
pecter que  tant  qu'on  n'est  pas  asse^  fort  pour  les 
violer. 


4i  PHILOSOPHIE 


III. 


Avec  cette  blessure  au  cœur,  comment  le  gou- 
vernement du  roi  Louis-Philippe  fit-il  face  aux 
difficultés  nombreuses  qui  l'assaillirent  dès  les  pre- 
miers jours?  C'est  ce  qu'il  importe  maintenant  de 
rechercher.  Disons-le  bien  haut,  pour  ne  pas  être 
injuste  envers  une  famille  accomplie  et  des  hommes 
éminents,  ce  gouvernement  a  donné  à  la  France  les 
dix-huit  meilleures  années  que  notre  pays  et  peut- 
être  l'humanité  aient  jamais  traversées.  C'est  assez 
pour  le  défendre  contre  ceux  qui  ont  intérêt  à  croire 
qu'il  ne  fut  que  faible  et  bas;  ce  n'est  pas  assez 
pour  le  philosophe  qui,  envisageant  sur  une  longue 
échelle  la  portée  des  événements,  s'est  habitué  à  ne 
juger  les  faits  de  l'histoire  que  d'après  leur  influence 
définitive  sur  les  progrès  de  la  moralité  humaine 
et  de  la  civilisation. 

Fidèle  à  sa  théorie  sur  l'origine  des  droits  du  roi 
Louis- Philippe,  M.  Guizot  résume  en  un  mot  la  façon 
dont  il  comprenait  les  devoirs  du  gouvernement  sorti 
de  la  révolution  de  Juillet  :  deux  partis  se  dispu- 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE..  45 

taient  la  direction  du  pays,  le  parti  du  mouvement 
(que  M.  Guizot  appelle  ailleurs  celui  du  laisser  aller) 
et  celui  de  la  résistance  ;  le  second  parti  devait  être 
celui  du  roi  et  de  ses  ministres.  En  mettant  en  pra- 
tique cette  théorie,  M,  Guizot  ne  faisait  que  suivre  la 
ligne  qu'il  avait  toujours  préférée.  Le  23  novembre 
1829,  M.  delaFayette  écrivait  à  M.  Dupont  (de  TEure): 
«  M.  Guizot  est  plus  monarchique  et  moins  démo- 
crate, je  pense,  que  vous  et  moi,  mais  il  aime  la 
liberté.  11  sait  beaucoup,  s'exprime  avec  talent;  il  a 
de  l'élévation,  du  caractère  et  de  la  probité.  Avec 
une  administration  doctrinaire,  il  s'arrêterait  en  deçà 
de  nous;  jusque-là,  tous  les  projets  ministériels 
trouveront  en  lui  un  habile 'contrôleur  dans  le  sens 
libéral*.  »  Il  fut  après  la  révolution  de  Juillet  ce  qu'il 
s'annonçait  auparavant,  et,  comme  l'opinion  obéissait 
alors  à  des  empressements  souvent  désordonnés,  il 
pensa  qu'en  général  le  devoir  de  l'homme  d'État 
devait  être  de  résister  à  l'opinion. 

Je  ne  veux  point  faire  en  détail  la  critique  d'une 
conduite  que  d'impérieuses  fatalités  dominaient. 
J'avoue  cependant  que  la  formule  que  l'habile  théo- 
ricien de  la  révolution  de  Juillet  assigne  à  la  politique 
de  la  dynastie  nouvelle  me  paraît  impliquer  une  cer- 

1.  Mémotresdo  général  la  Fayette,  t.  VI,  p.  341. 


40  PHILOSOPHIE 

taine  confusion  d'idées.  La  tendance  à  beaucoup  gou- 
verner et  la  révolution  ne  sont  pas  deux  choses  con- 
traires; elles  vont  souvent  de  pair  :  c'est  la  liberté 
qui  est  l'opposé  de  Tune  et  de  l'autre.  Certes  le  lais- 
ser aller  est  toujours  mauvais.  Ce  qui  est  désordre, 
violence,  attentat  au  droit  d* autrui,  doit  être  réprimé 
sans  pitié.  Les  délits  contre  les  personnes  et  les  pro- 
priétés ne  sont  pas  plus  permis  en  un  temps  qu'en  un 
autre.  Le  sang  versé  pour  empêcher  la  plus  inoffen- 
sive illégalité  n'est  pas  à  regretter.  De  là  pourtant  à 
ce  principe  général  de  résistance  à  l'opinion,  que 
M.  Guizot  semble  donner  par  moments  comme  l'abrégé 
de  sa  politique,  il  y  a  loin.  Un  gouvernement  ne  doit 
ni  résister  systématiquement  à  l'opinion  ni  la  suivre 
aveuglément;  il  doit  protéger  les  droits  et  la  liberté 
de  tous.  Je  ne  comprends  pas  que  l'on  consente  à 
s'appeler  parti  du  mouvement  ou  parti  de  la  résis- 
tance;  ces  deux  mots  doivent  être  écartés.  Parlez- 
nous  de  droits  et  de  liberté,  et  il  n'y  aura  plus  d'é- 
quivoque, car  devant  ces  mots-là  les  idées  de  résis- 
tance et  de  révolution  disparaissent,  ou  du  moins 
perdent  leur  sens  odieux  et  subversif. 

Certes  il  est  des  cas  où  le  gouvernement  a  le  droit 
et  le  devoir  de  résister  à  l'opinion,  même  quand  il 
n'est  pas  douteux  que  cette  opinion  est  celle  de  la 
majorité.  C'est  bien  Topinion  qui,  durant  un  siècle  et 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  47 

demi,  a  poussé  le  gouvernement  à  tant  d'actes  d'une 
intolérance  tantôt  perfide,  tantôt  cruelle,  contre  la 
religion  réformée.  Le  gouvernement  qui  révoqua 
l'édlt  de  Nantes  et  ordonna  les  dragonnades  n'en 
fut  pas  pour  cela  moins  coupable.  La  recherche 
de  la  popularité  est  la  marque  du  souverain  ou  de 
l'homme  d'État  de  second  ordre.  Un  prince  accompli, 
remplissant  ses  devoirs  avec  discrétion,  froideur, 
réserve,  n'empiétant  sur  la  liberté  de  personne, 
n'ayant  pas  de  vues  propres,  ne  cherchant  à  se  faire 
aimer  que  dans  son  intimité,  ne  se  servant  pas  de  sa 
position  pour  se  faire  des  obligés  personnels,  un  tel 
prince,  dis-je,  ne  serait  que  modérément  populaire. 
Il  ne  faut  pas  néanmoins  que,  pour  se  soustraire  à  la 
tyrannie  de  l'opinion,  l'homme  d'État  se  croie  obligé 
de  ne  lui  rien  céder.  Je  sais  quel  charme  austère  il 
y  a  pour  les  fortes  natures  à  braver  la  médiocrité 
impuissante  et  à  provoquer  la  rage  des  sots.  Il  y  a 
des  personnes  pour  lesquelles  la  douceur  d'être 
aimé  n'approche  pas  de  la  douceur  d'être  hsû*.  L'an- 
tipathie des  esprits  superficiels  étant  une  marque 
sûre  pour  discerner  les  sages,  les  âmes  fières  croient 
voir  dans  l'impopularité  une  contre-épreuve  de  leur 
valeur  morale.  M.  Guizot  a  trop  savouré  cette  vo- 
lupté, contre  laquelle  la  plus  haute  philosophie  ne 
met  pas  toujours  en  garde.  Il  s'est  trop  laissé  aller 


48  PHILOSOPHIE 

à  la  joie  dangereuse  qu'on  éprouve  à  fi^ire  sentir 
son  dédain.  L'opinion  est  une  reine  à  sa  manière, 
mais  non  une  reine  absolue;  il  faut  lui  tenir  tête, 
quand  on  croit  le  devoir  faire,  mais  en  la  respectant 
et  en  prenant  dans  l'opinion  même  le  point  d'appui 
nécessaire  pour  l'attaquer. 

En  somme,  le  gouvernement  n'est  ni  une  machine 
de  résistance  ni  une  machine  de  progrès.  C'est  une 
puissance  neutre,  chargée,  comme  les  podestats  des 
villes  d'Italie,  de  maintenir  la  liberté  de  la  lutte, 
non  de  peser  dans  la  balance  pour  l'un  des  partis. 
Quand  l'opinion  force  le  gouvernement  à  agir  dans 
le  sens  qu'elle  désire,  elle  commet  une  injustice,  car 
elle  force  un  pouvoir  qui  devait  jouer  le  rôle  d'ar- 
bitre et  de  conciliateur  à  favoriser  une  direction  au 
détriment  de  toutes  les  autres;  elle  écrase  son  adver- 
saire en  invoquant  contre  lui  un  auxiliaire  redou- 
table, qui  deviendra  bientôt  son  maître  à  elle-même. 
La  France,  qui  n'a  pas  assez  de  foi  dans  la  liberté  et 
qui  croit  trop  volontiers  que  les  idées  s'imposent 
autrement  que  par  la  marche  naturelle  des  esprits, 
commet  souvent  cette  erreur.  S' imaginant  que  le  pro- 
grès s'opère  par  le  dehors  et  que  le  bien  peut  se 
décréter,  elle  est  satisfaite  quand  elle  a  semé  ses 
jardins  d'Adonis;  elle  se  fie  au  soleil  pour  faire  ger- 
mer ses  fleurs  sans  racines  :  elle  ne  voit  pas  que  le 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  49 

seul  progrès  désirable  consiste  dans  ramélioration 
des  âmes,  raffermissement  des  caractères,  l'élévation 
des  esprits. 

Combien  les  conditions  mêmes  du  gouvernement 
de  Juillet  lui  rendaient  difficile  ce  rôle  presque 
effacé,  sans  lequel  il  ne  peut  guère  y  avoir  de 
royauté  solide  ni  de  vraie  liberté!  Et  d'abord  le 
régime  nouveau  fut  et  ne  pouvait  manquer  d'être  le 
gouvernement  d'une  classe.  Dans  une  société  où  tous 
les  privilèges,  tous  les  droits  particuliers,  tous  les 
corps  ont  été  détruits,  il  ne  reste,  pour  constituer 
un  collège  de  notables,  qu'un  seul  signe,  la  richesse, 
dont  la  mesure  est  la  taxe  de  l'impôt.  Un  tel  système 
devait  évidemment  amener  ce  que  M.  Guizot  appelle 
avec  assez  de  justesse  un  «  torysme  bourgeois  ».  Au 
lieu  de  représenter  des  droits,  le  gouvernement  ne 
pouvait  plus  représenter  que  des  intérêts.  Le  maté- 
rialisme en  politique  produit  les  mêmes  effets  qu'en 
morale;  il  ne  saurait  inspirer  le  sacrifice  ni  par  con- 
séquent la  fidélité.  Le  tory  bourgeois  conçu  par 
M.  Guizot  est  trop  dominé  par  ses  intérêts  pour  de- 
venir un  homme  vraiment  politique.  On  dira  peut- 
être  que  ses  intérêts  bien  entendus,  en  lui  faisant 
sentir  le  besoin  de  la  stabilité,  suppléeront  aux  prin- 
cipes et  l'attacheront  solidement  à  son  parti  :  il  n'en 
est  rien.  Loin  de  lui  conseiller  la  fermeté,  sesinté- 

4 


50  PHILOSOPHIE 

rets  le  porteront  à  être  toujours  de  l'avis  du  plus 
fort.  De  là  ce  type  fatal  sorti  de  dos  révolutions, 
Tbomme  d'ordre  comme  on  l'appelle,  prêt  à  tout 
subir,  même  ce  qu'il  déteste,  cet  étemel  Fouché, 
avec  ses  perfidies  honnêtes,  mentant  par  conscience, 
et,  n'importe  qui  a  vaincu,  toujours  vainqueur.  On 
hésite  parfois  à  être  pour  lui  trop  sévère ,  on  peut 
soutenir  que,  d'ordinaire,  un  sentiment  assez  juste 
des  besoins  du  moment  l'a  dirigé  :  il  a  trahi  tous 
les  gouvernements,  il  n'a  pas  trahi  la  France;  mais, 
je  me  trompe,  il  l'a  trahie  en  inaugurant  le  règne 
de  l'égoîsme,  de  la  lâcheté  et  de  cette  funeste 
croyance  que  le  bon  citoyen  se  résigne  à  tout  pour 
sauver  ce  qu'il  regarde  comme  la  seule  chose  né- 
cessaire, l'intérêt  de  sa  classe  et  l'ordre  apparent  de 
l'État. 

L'Évangile  a  dit  avec  raison  :  «  Qui  veut  sauver 
sa  vie  la  perd.  »  L'intérêt  ne  saurait  rien  fonder, 
car,  ayant  horreur  des  grandes  choses  et  des  dévoue- 
ments héroïques,  il  amène  un  état  de  faiblesse  et  de 
corruption  où  une  minorité  décidée  suffit  pour  ren- 
verser le  pouvoir  établi.  Le  lendemain  de  ces  sortes 
de  surprise,  l'esprit  conservateur  est  en  quelque 
sorte  le  complice  des  violateurs  de  la  loi,  car,  se 
laissant  égarer  par  un  faux  calcul  et  ne  se  piquant 
pas  de  chevalerie,  il  trouve  plutôt  son  compte  à 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  51 

accepter  les  faits  illégaux  qu'à  les  combattre.  Ainsi, 
en  voulant  le  repos  à  tout  prix,  il  perd  justement  ce 
qu'il  voulait  acquérir  par  le  sacrifice  de  son  honneur 
et  de  sa  fierté. 

Le  torysme  bourgeois  ne  fonde  pas  la  stabilité;  il 
ne  fonde  pas  non  plus  la  liberté.  Ce  reproche  n'atteint 
pas  les  hommes  d'État  estimables  qui  déployèrent, 
pour  introduire  les  mœurs  libérales  parmi  nous, 
tant  de  talent  et  d'éloquence.  On  n'a  pas  écrit  sur 
les  droits  de  la  presse  de  plus  belles  et  de  plus  fortes 
pages  que  celles  qui  se  rencontrent  çà  et  là  dans  le 
livre  même  qui  fait  l'objet  de  notre  étude*.  Malheu- 
reusement, le  besoin  de  sécurité,  qui  forme  le  pre- 
mier instinct  des  sociétés  fondées  sur  l'intérêt,  fai- 
sait un  redoutable  contre -poids  à  ces  hautes  théories. 
Plus  frappés  de  l'abus  que  du  droit,  les  hommes  pra- 
tiques, dans  leurs  accès  «  d'ardent  égoïsme  »,  pour 
me  servir  d'une  expression  excellente  de  M.  Guizot, 
réclamaient  des  mesures  répressives  contre  ce  qui  les 
effrayait.  Deux  mois  après  la  révolution  de  Juillet, 
on  déclara  parfaitement  en  vigueur  les  deux  articles 
291  et  294  du  Gode  pénal  ainsi  conçus  :  «  Nulle  asso- 
ciation de  plus  de  vingt  personnes  dont  le  but  sera 
de  se  réunir  tous  les  jours,  ou  à  certains  jours  mar- 

i.  Tome  I*%  p.  50^  176, 282,  408  et  aaiy. 


^2  PHILOSOPHIE 

qués,  pour  s'occuper  d'objets  religieux,  littéraires» 
politiques  ou  autres,  ne  pourra  se  former  qu'avec 
l'agrément  du  gouvernement,  et  sous  les  conditions 
qu'il  plaira  à  l'autorité  publique  d'imposer  à  la  so- 
ciété. —  Tout  individu  qui,  sans  la  permission  de 
l'autorité  municipale,  aura  accordé  ou  consenti  l'usage 
de  sa  maison,  en  tout  ou  en  partie,  pour  la  réunion 
des  membres  d'une  association,  même  autorisée,  ou 
pour  l'exercice  d'un  culte,  sera  puni  d'une  amende 
de  16  à  200  francs.  »  Je  ne  veux  pas  nier  qu'une 
telle  législation  ne  fût  nécessaire  ;  je  fais  seulement 
remarquer  la  bizarrerie  d'un  peuple  qui  brise  une  dy- 
nastie pour  défendre  la  liberté,  et  qui,  peu  de  jours 
après,  est  amené  à  se  donner  de  telles  chaînes.  Je  ne 
pense  pas  qu'aucune  nation  de  l'antiquité  ou  du  moyen 
âge  ait  jamais  connu  une  loi  aussi  tyrannique.  Sup- 
posez une  telle  loi  dans  le  passé  :  ni  l'Académie,  ni 
le  Lycée,  ni  le  Portique,  ni  le  christianisme,  ni  la 
Réforme,  n'eussent  été  possibles,  car  ces  grands  mou- 
vements ont  sans  contredit  entraîné  des  réunions  de 
plus  de  vingt  personnes.  Cet  article-là,  appliqué  du- 
rant un  demi-siècle,  suffirait  pour  éteindre  dans  une 
société  toute  initiative  intellectuelle  et  religieuse. 
M.  Dupin  réclama  au  moins  les  droits  de  la  liberté 
religieuse,  il  ne  fut  pas  écouté;  on  admit  en  principe 
que  nul  n'a  le  droit  de  communiquer  sa  pensée  à  ses 


DE   L'HISTOIRE  CONTEMPOR AIKE«  53 

semblables  sans  la  permission  de  Fautorité,  et  qu'à 
moins  d'être  salarié  par  le  gouvernement,  on  ne  peut 
avoir  rien  de  bon  à  dire  au  public. 

Comment  a- t-il  pu  se  faire  qu'au  lendemain  d'une 
révolution  libérale,  une  telle  mesure  ait  été  prise  par 
des  hommes  fort  libéraux  ?  La  première  cause  d'une 
telle  législation  doit  sans  doute  être  cherchée  dans 
cette  déplorable  tendance  qu'ont  parmi  nous  les  asso- 
ciations populaires  à  se  changer  en  comités  de  gou- 
vernement.  Le  club  est  la  chose  du  monde  la  plus 
légitime,  tant  qu'il  reste  une  réunion  où  s'élaborent 
des  opinions  bonnes  ou  mauvaises  :  il  est  un  crime 
dès  qu'il  aspire  à  être  un  pouvoir  dans  l'État.  Mais  les 
amis  de  l'ordre  ne  s'arrêtèrent  pas  à  cette  distinction 
essentielle.  Ce  qu'ils  demandaient,  c'est  qu'on  «  mît 
un  terme  à  toutes  ces  réunions  qui  venaient  troubler 
la  tranquillité  publique  et  arrêter  les  opérations  com- 
merciales. »  La  liberté  paya  les  frais  de  l'industrie 
en  souffrance,  et,  pour  rétablir  les  affaires  de  quelques 
industriels,  on  trouva  tout  simple  d'établir  sur  la 
société  un  vaste  couvre-feu.  Qu'on  se  figure  l'éclat 
de  rire  qui  eût  accueilli  à  Florence  ou  à  Pise  une 
requête  des  négociants  demandant  la  suppresi^ion  de 
la  vie  publique,  parce  qu'elle  nuisait  à  leur  commerce. 
Nous  subissons  trop  la  tyrannie  de  ces  sortes  d'inté- 
rêts, tout  respectables  qu'ils  sont.  L'jÉtat  n'a  point  à 


54  PHILOSOPHIE 

se  mêler  de  la  fortune  privée  :  on  doit  à  l'industrie 
la  liberté  ;  mais  il  ne  faut  pas  lui  sacrifier  celle  des 
autres.  Chose  étrange  !  ce  fut  la  garde  nationale  quij 
de  son  propre  mouvement  et  sans  s'inquiéter  si  elle 
en  avait  le  droit,  envahit  les  clubs,  siffla  les  orateurs 
(fort  ridicules  en  effet,  j'en  suis  sûr),  et  accompagna 
les  assistants  de  huées  à  leur  sortie.  L'éducation  de 
la  liberté  était  si  peu  avancée,  qu'un  corps  constitué 
en  vue  de  la  défense  de  Tordre  commettait,  pour 
donner  satisfaction  à  ses  craintes,  un  acte  vingt  fois 
plus  séditieux  que  ceux  qu'il  voulait  empêcher. 

J'ai  insisté  sur  cet  exemple,  car  il  n'en  est  aucun 
qui  mette  aussi  bien  dans  tout  son  jour  la  fatale 
réciprocité  d'erreur  qui  existe  d'une  part  entre  la 
turbulence  populaire,  toujours  portée  à  peser  illéga- 
lement sur  l'État,  et  de  l'autre  la  timidité  exagérée 
qui  fait  croire  au  parti  conservateur  que  tout  mouve- 
ment d'opinion  doit  être  prévenu  comme  un  danger. 
Les  complots,  les  sociétés  secrètes  ont  presque  tou- 
jours leur  point  de  départ  dans  une  liberté  violée. 
L'Angleterre  n'a  pas  de  conspirateurs,  parce  qu'elle 
a  des  meetings,  —  Le  meeting^  dira-t-on,  c'est  le 
club,  et  le  club,  c'est  l'anarchie, — Le  club  est  l'anar- 
chie dans  un  état  de  choses  où,  pour  obtenir  ce  que 
l'on  désire,  il  faut  renverser  le  pouvoir  et  se  mettre 
à  sa  place.  Le  club  sera  ou  utile  ou  inoffensif  quand 


DE    L'HISTOIRE    COiNTEMPORÂINE.  55 

les  voies  légales  de  la  propagande  et  de  la  résis- 
tance seront  permises  à  tous.  Ouvrez  sur  tous  les 
points  du  volcan  social  des  foyers  partiels,  et  vous 
éviterez  ces  explosions  qui  ébranlent  le  monde. 
L'attente  est  insupportable  pour  la  minorité  opprimée 
qui  ne  voit  devant  elle  aucune  espérance;  elle  est 
presque  douce,  quand  on  peut  se  croire  sûr  de  triom- 
pher à  son  jour  par  la  force  de  Topinion.  Tout  est 
venin  sans  la  liberté;  Tordre  même  n'est,  sans  elle, 
qu'un  mensonge.  Dix-sept  ans  après  la  fermeture  du 
dernier  des  clubs  sortis  de  la  révolution  de  Juillet,  un 
misérable  enfantillage,  un  dîner  qu'il  aurait  dû  être 
permis  de  faire  à  la  seule"  condition  de  ne  pas  gêner 
la  voie  publique,  suffit  pour  anéantir  le  fruit  de  tant 
de  nobles  travaux,  et  pour  ouvrir  un  abîme  dont  nous 
sommes  loin  encore  d'avoir  entrevu  la  profondeur. 
Ainsi  on  combattait  la  révolution  par  les  moyens 
révolutionnaires  par  excellence.  On  était  violent  pour 
l'ordre,  séditieux  dans  la  modération.  On  fortifiait  le 
principe  d'où  sont  sorties  toutes  les  perturbations 
des  temps  modernes,  cette  défiance  de  la  liberté  qui 
porte  les  gouvernements  à  regarder  ce  qui  se  fait  en 
dehors  d'eux  comme  fait  contre  eux,  à  fermer  les 
voies  du  prosélytisme  régulier,  à  s'attribuer  la  régie 
de  l'opinion.  Que  peut  faire,  dans  un  tel  état  politique, 
l'homme  dévoué  avec  quelque  énergie  à  la  doctrine. 


56  PHILOSOPHIE 

vraie  ou  fausse,  qu  il  a  embrassée?  Une  seule  chose  : 
chercher  à  être  le  maître  du  gouvernement,  pour 
faire  prévaloir  par  la  force  Tidée  qu'il  n*a  pu  servir 
par  les  voies  pacifiques  de  la  discussion.  Tout  devient 
de  la  sorte  une  question  d'État.  La  plus  humble  am- 
bition est  obligée  de  revêtir  une  forme  politique.  Une 
machine  d'une  effrayante  puissance,  et  auprès  de 
laquelle  les  efforts  individuels  ne  sont  qu'un  atome, 
a  été  créée;  chaque  homme,  au  lieu  de  combattre 
pour  son  opinion  avec  ses  forces  isolées,  cherchera 
nécessairement  à  s'emparer  du  redoutable  levier  au 
moyen  duquel  le- premier  venu  soulève  le  monde. 
Saint  Paul,  de  nos  jours,  devrait  songer  à  être  ministre 
ou  tribun;  Luther  et  Calvin  seraient  obligés  de  se 
faire  conspirateurs. 

Toutes  les  critiques  qu'on  est  en  droit  d'adresser 
à  ceux  qui  dirigèrent  dans  les  premières  années  le 
gouvernement  issu  de  la  révolution  de  Juillet  se 
résument  de  la  sorte  en  un  mot  :  ils  aimaient  la  liberté, 
mais  ils  n'en  comprenaient  pas  bien  les  conditions. 
La  Révolution  et  l'Empire,  qui  n'avaient  pu  créer  au- 
cune institution  politique,  avaient  créé  en  revanche 
une  administration  singulièrement  étendue  et  com- 
pliquée. La  Restauration  conserva  dans  son  ensemble 
l'administration  impériale,  en  la  tempérant  par  un 
système  d'égards  et  de  considérations  personnelles 


DE   L'HISTOIBE  CONTEMPORAINE.  67 

qui  valait  mieux  qiie  l'égalité  dans  la  sujétion,  mais 
qui  ne  profita  guère  qu'à  la  ooblesse.  Ces  limites 
furent  regardées  par  les  libéraux  comme  des  abus, 
et  la  révolution  de  Juillet  fut  un  retour  pur  et  simple 
à  l'administration  impériale.  On  ne  vit  pas  qu'on 
cherchait  à  fonder  la  liberté  en  fortifiant  le  plus  grave 
des  obstacles  qui  s'opposent  à  la  liberté.  «  Là  où 
l'administration,  dît  très-bien  M.  Guizot,  est  libre 
comme  la  politique,  quand  les  affaires  locales  se 
traitent  et  se  décident  par  des  autorités  ou  des  in- 
fluences locales  et  n'attendent  ni  leur  impulsion  ni 
leur  solution  du  pouvoir  central,  qui  n'y  intervient 
qu'autant  que  l'exigent  absolument  les  affaires  géné- 
rales de  l'État,  en  Angleterre  et  aux  États-lJnis  d'A- 
mérique, en  Hollande  et  en  Belgique,  par  exemple, 
le  régime  représentatif  se  concilie  sans  peine  avec  ui 
régime  administratif  qui  n'en  dépend  que  dans  d'im 
portantes  et  rares  occasions.  Mais,  quand  le  pouvoi 
supérieur  est  chargé  à  la  fois  de  gouverner  avec 
liberté  et  d'administrer  avec  la  centralisation,  quw 
il  a  à  lutter  au  sommet  pour  les  grandes  affair^*^ 
l'État,  et  en  même  temps  à  régler  partout,  bou^ 
responsabilité,  presque  toutes  les  affaires  du  pi 
deux  inconvénients  graves  ne  tardent  pas  ù.  *i^^i>-' 
ou  bien  le  pouvoir  central,  absorbé  par  1"^  »>"' 
affaires  générales  et  de  sa  propre  défeuB^:.  '>''^'  "' 


58  PHILOSOPHIE 

affaires  locales,  et  les  laisse  tomber  dans  le  désordre 
et  la  langueur,  ou  bien  il  les  lie  étroitement  aux 
affaires  générales,  les  fait  servir  à  ses  propres  inté- 
rêts,  et   l'administration    tout  entière,   depuis  le 
hameau  jusqu'au  palais,  n'est  plus  qu'un  moyen  de 
gouvernement  entre  les  niains  des  partis  politiques 
qui  se  xîisputent  le  pouvoir,  »  Ce  qu'il  y  a  d'étrange, 
c'est  que  le  parti  qui  se  croyait  le  plus  libéral  était 
le  plus  porté  à  commettre  cette  faute.  M.  Guizot  en 
fut  d'abord  aussi  exempt  que  le  permettaient  les  cir- 
constances. «  Cherchez  des  hommes  qui  pensent  et 
agissent  par  eux-mêmes,  écrivait-il  le  là  septembre 
1830,  comme  ministre  de  l'intérieur,  à  M.  Amédée 
Thierry,  préfet  de  la  Haute-Saône.  Le  premier  besoin 
de  ce  pays-ci,  c'est  qu'il  s'y  forme  sur  tous  les  points 
dés  opinions  et  des  influences  indépendantes.  La 
centralisation  des  esprits  est  pire  que  celle   des 
affaires.  » 

Ces  excellents  principes  ne  furent  guère  suivis. 
L*État,  en  janvier  1848,  était  bien  plus  chargé  de 
fonctions  qu'en  juin  1830.  Les  progrès  du  budget 
durant  ces  dix-huit  années  le  prouvent;  or,  tout 
progrès  du  budget  correspond  à  quelque  diminu- 
tion de  liberté.  Il  y  aurait  une  souveraine  injus- 
tice à  comparer  le  genre  de  tyrannie  sorti  de  nos 
perfectionnements  administratifs  avec  les  tyrannies 


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62  PHILOSOPHIE 

révolutions  qu'en  réformant  cette  idée:  or,  on  ne  ré- 
forme ridée  exagérée  de  l'État  qu'en  la  corrigeant 
par  la  liberté.  La  lutte  et  l'agitation  sont  des  choses 
aussi  vieilles  que  l'humanité;  ce  qui  caractérise  notre 
siècle,  ce  sont  ces  brusques  et  complets  revirements 
qui  font  qu'aucun  gouvernement  ne  tombe  à  demi. 
L'édifice  qui  posait  autrefois  sur  une  foule  d'étais, 
dont  plusieurs  pouvaient  faiblir  en  même  temps  sans 
entraîner  sa  chute,  ne  porte  plus  que  sur  un  point; 
une  attaque  à  la  base  suffit  pour  jeter  par  terre  le 
colosse  dont  la  tête  a  été  démesurément  grossie.  Paris 
n'est  pas  coupable,  ainsi  qu'on  le  répète  souvent,  de 
cette  instabilité.  On  détruirait  le  caractère  révolu- 
tionnaire de  Paris  qu'on  ne  détruirait  pas  la  révolu- 
tion. On  n'arrêtera  la  révolution  que  le  jour  où  l'on 
amoindrira  et  divisera  les  gouvernements  trop  forts 
que  la  révolution  française  à  créé»,  le  jour  où  Ton 
cessera  d'envisager  les  travaux  publics,  l'instruction 
publique,  la  religion,  les  beaux-arts,  la  littérature, 
la  science,  le  commerce,  l'industrie  comme  des  bran- 
ches de  l'administration.  La  stabilité  des  gouverne- 


commencèrent,  Montesquieu,  Turgot,  politiques  de  premier  ordre  et 
vraiment  libéraux.  Il  tombe  sur  l'école  révolutionnaire  proprement 
dite,  qui  se  rattachait  surtout  à  Rousseau,  et  qui  a  donné  à  la  révo- 
lution française  son  caractère  définitif,  c'est-ànlire  sa  tendance  vers 
l'organisation  abstraite,  sans  tenir  compte  ni  des  droits  antérieurs 
ni  de  la  liberté. 


DE  L'HISTOIRE  CONTEMPORAINE.  63 

ments  (M.  de  Tocqueville  Ta  établi)  est  en  raison 
inverse  de  leur  puissance,  ou,  pour  mieux  dire,  de 
retendue  de  leur  action.  Qu'est-ce  que  le  pouvoirMe 
la  reine  d'Angleterre  comparé  à  celui  dont  furent 
investis  les  chefs  de  nos  différents  gouvernements? 
Et  pourtant  quel  est  celui  de  nos  gouvernants  depuis 
un  siècle  qui  s'est  assis  sur  son  trône  avec  autant 
de  sécurité  que  la  reine  d'Angleterre? 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  c'est  là  un  idéal  réservé 
pour  un  lointain  avenir,  qu'il  faut  encore  à  la  France 
une  longue  éducation  pour  être  capable  de  le  réali- 
ser. S'il  en  est  ainsi,  laissons  toute  espérance.  Si  la 
France  n'est  pas  mûre  pour  la  liberté,  elle  ne  le  sera 
jamais.  L'éducation  politique  ne  se  fait  point  par  le 
despotisme;  un  peuple  qui  a  longtemps  subi  le  sys- 
tème administratif  s'y  enfonce  toujours  de  plus  en 
plus.  Je  ne  me  fais  pas  d'illusion  sur  les  inconvénients 
qu'entraînerait  d'abord  un  régime  qui,  pour  être 
bienfaisant,  a  besoin  qu'on  en  sache  longtemps  at- 
tendre les  conséquences  ;  mais  je  crois  pouvoir  dire 
sans  paradoxe  que  le  mal  qui  résulte  de  la  liberté  vaut 
mieux  en  un  sens  que  le  bien  qui  résulte  du  régime 
administratif.  Le  bien  n'est  le  bien  que  quand  il  sort 
de  la  conscience  des  individus;  le  bien  imposé  du  de- 
hors aboutit  à  la  longue  au  mal  suprême,  .qui  est 
pour  une  nation  la  léthargie,  le  matérialisme  vulgaire, 


61  PHILOSOPHIE 

Tabsence  d'opinion,  la  nullité  officielle,  sous  Tempire 
de  laquelle  on  ne  hait  rien  ni  n'aime  rien.  L'institu- 
tion d'un  pouvoir  investi  du  droit  de  mettre  tout  le 
monde  d'accord,  d'écarter,  comme  l'on  dit,  les  causes 
de  division  entre  les  citoyens,  semble  au  premier  coup 
d'œil  un  précieux  bienfait.  Elle  n'a  qu'un  défaut,  c'est 
qu'au  bout  de  cinquante  ans,  elle  aura  cent  fois  plus 
exténué  la  nation  que  ne  l'aurait  fait  une  série  de 
guerres  civiles  et  religieuses.  Ces  guerres,  quelque 
déplorables  qu'elles  fussent,  rendaient  d'ordinaire  le 
peuple  plus  sérieux  et  plus  énergique.  L'administra- 
tion, au  contraire,  détruit  le  ressort  des  âmes  en  les 
assujettissant  à  une  tutelle  continue.  Le  clergé  seul 
a  pu  jusqu'ici  conserver  en  présence  de  cette  force 
envahissante  quelques  privilèges,  à  peu  près  comme 
Ton  vit,  aux  derniers  jours  de  l'empire  d'Occident, 
les  évêques  rester  debout  au  milieu  d'une  société 
tuée  par  l'administration;  mais,  quoique  le  clergé 
soit  un  bon  auxiliaire  dans  la  lutte  contre  le  despo- 
tisme, puisque  tout  despotisme  est  amené  forcément 
à  se  brouiller  avec  le  pouvoir  spirituel,  il  faut  avouer 
qu'en  général  ce  corps  ne  se  soucie  guère  que  de  sa 
propre  indépendance.  Le  catholicisme  d'ailleurs,  en 
accoutumant  l'homme  à  se  démettre  sur  autrui  d'une 
foule  de 'soins,  tels  que  l'éducation  des  enfants,  la 
charité  publique,  la  direction  de  sa  propre  conscience. 


DE  L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  65 

offre  en  général  de  graves  dangers  pour  la  liberté. 
On  arrive  ainsi  de  tontes  parts  à  regarder  la  liberté 
comme  la  solution  par  excellence  et  comme  le  renaède 
à  presque  tous  les  maux  de  notre  temps.  Bien  des  per- 
sonnes se  sont  habituées,  sur  la  foi  de  quelques  sec- 
taires, à  croire  que  la  liberté  ne  convient  qu'aux 
époques  où,  personne  n'étant  sûr  de  posséder  la  vé- 
rité, aucune  opinion  n'a  le  droit  de  repousser  les 
autres  d'une  manière  absolue.  C'est  là  une  grave  er- 
reur. La  liberté  est  en  tout  temps  la  base  d'une  so- 
ciété durable.  D'une  part,  en  effet,  la  vérité  ne  se 
démontre  qu'à  des  auditeurs  libres  ;  d'une  autre,  la 
possibilité  de  mal  faire  est  la  condition  essentielle  du 
bien.  Le  monde  moderne  ne  peut  échapper  au  sort 
des  civilisations  antiques  qu'en  laissant  à  chacun  le 
droit  entier  de  faire  valoir  à  sa  guise  le  talent  qu'il 
a  reçu  du  maître.  La  dignité  de  l'homme  est  en  rai- 
son  de  sa  responsabilité.  Que  chacun  tienne  donc  sa 
destinée  entre  ses  mains;  que  la  société  prenne 
garde,  en  prévenant  le  mal,  de  rendre  du  même  coup 
le  bien  impossible.  Quand  môme  il  faudrait  acheter 
de  nouveau  la  liberté  au  prix  de  la  barbarie,  plu- 
sieurs pensent  qu'elle  ne  serait  pas  trop  chèrement 
achetée;  car  seule  la  liberté  donne  aux  individus  un 
motif  de  vivre,  et  seule  elle  empêche  les  nations  de 
mourir. 


66  PHILOSOPHIE 

Les  Mémoires  de  M,  Guizot  jettent  beaucoup  de 
lumière  sur  ces  grands  problèmes  de  l'histoire  con- 
temporaine. Ni  par  son  livre  ni  par  ses  actes,  M.  Gui- 
zot n'est  arrivé  ni  n'arrivera  à  la  popularité.  Cette 
équivoque  récompense  est  chez  nous  réservée  à  des 
qualités  et  à  des  défauta  qui  ne  sont  pas  les  siens.  La 
France,  en  mesurant  la  gloire,  consulte  bien  plus  ses 
préférences  que  la  froide  justice.  La  gloire  est  pour 
elle  une  récompense  nationale,  et  non  un  jugement 
de  la  raison.  Avoir  une  doctrine  en  face  de  sa  vo- 
lonté est  presque  une  sédition.  La  France  veut  qu'on 
la  flatte  et  qu'on  partage  ses  fautes  ;  ce  qu'elle  par- 
donne le  moins,  c'est  d'avoir  été  plus  sage  qu'elle. 
Le  poète  frivole,  docile  écho  des  erreurs  de  la  foule, 
fut  son  idole;  le  penseur  austère  qui  chercha  à  s'éle- 
.ver  au-dessus  des  préjugés  de  son  temps  et  de  son 
pays  encourut  le  plus  grave  des  reproches ,  celui  de 
li'être  pas  «  national  ».  Coupable  ne  n'avoir  livré  au 
hasard  que  ce  qu'il  ne  pouvait  lui  soustraire,  et  d'a- 
voir songé  à  l'avenir  dans  un  pays  qui  fait  parfois  de 
la  prudence  un  crime  d'État,  M.  Guizot  (et  je  suppose 
qu'il  en  est  fier)  doit  paraître  à  peine  un  homme  de 
son  temps  à  ceux  pour  qui  le  patriotisme  consiste  à 
ne  rien  prévoir.  Ses  Mémoires  sont  un  éloquent  ap- 
pel de  ces  faux  jugements  au  tribunal  de  l'opinion 
impartiale.  Durant  les  dix-huit  années  qu'ils  embVas- 


DE   L'HISTOIRE   CONTEMPORAINE.  67 

sent  jusqu'ici,  les  fautes  de  M.  Guizot  furent  le  plus 
souvent  celles  de  l'opinion  dominante  ou  celles  de  la 
fatalité.  Les  livres  suivants  nousraconterontdes  fautes 
qui  lui  ont  été  personnelles.  Peut-être  verra-t-on  du 
moins  qu'elles  sortirent  comme  une  conséquence  des 
nécessités  de  la  situation,  et  que  ses  adversaires  en 
furent  souvent  aussi  coupables  que  lui. 


L'INSTRUCTION  SUPÉRIEURE 


-' 


SN    FRANCS. 


Entre  les  meilleurs  symptômes  de  notre  temps,  il 
faut  compter  le  goût  général  qui  s'est  manifesté  der- 
nièrement pour  les  exercices  de  l'esprit,  l'éveil  qui  en 
est  résulté  dans  le  public  éclairé  ou  aride  de  s'in- 
struire, les  facilités  accordées  par  l'administration  au 
développement  de  ces  utiles  essais.  Un  danger,  comme 
il  arrive  toujours,  s'est  révélé  à  la  suite  des  tenta- 
tives nouvelles.  Beaucoup  de  personnes,  et  des  plus 
sérieuses,  ont  cru  remarquer  que  la  démocratie,  en 
mettant  au  premier  rang  l'intérêt  des  classes  les  plus 
Dombreuses»  en  posant  comme  un  principe  que  ce 
que  tous  payent  doit  être  utile  à  tous,  Qnirait  par 
porter  un  grave  préjudice  aux  grandes  découvertes, 
à  celles  qui  prennent  naissance  dans  la  pensée  d'un 
petit  nombre  avant  de  devenir  le  bien  commun  de 
l'humanité.  11  est  certain  en  effet  que  la  haute  culture 
est,  à  quelques  égards,  une  chose  tout  à  fait  aristo- 


70  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

cratique.  Pour  y  prendre  part,  il  faut  des  études 
spéciales,  une  vie  entièrement  vouée  à  la  recherche 
et  à  la  méditation.  Pour  en  sentir  le  prix,  il  faut  une 
étendue  de  connaissances,  une  philosophie,  une  vue 
d'ensemble  sur  l'avenir  et  le  passé,  dont  très-peu  de 
personnes  sont  capables.  Si  un  jour  les  contribuables, 
pour  admettre  l'utilité  du  cours  de  mathématiques 
transcendantes  au  Collège  de  France,  devaient  com- 
prendre à  quoi  servent  les  spéculations  qu'on  y  en- 
seigne, cette  chaire  courrait  de  grands  risques.  Je 
crois  cependant  que  ces  inquiétudes  reposent  sur  une 
idée  inexacte  des  aspirations  du  peuple  dans  les  temps 
modernes.  Pas  plus  dans  l'ordre  des  choses  de  l'es- 
prit que  dans  l'ordre  politique  et  social,  le  peuple 
n'est  capable  d'analyser  ce  qu'il  veut;  mais  il  veut^ 
avec  j  ustesse.  Ce  que  l'influence  démocratique  favo- 
risera sera,  j'imagine,  très-aristocratique.  L'art  que 
le  peuple  encouragera,  ce  sera  le  grand  art  et  non 
les  mièvreries  où  se  complaisent  les  époques  fati- 
guées. La  littérature  que  le  peuple  inspirera  sera  une 
littérature  noble  s' adressant  aux  hauts  sentiments, 
et  non  une  littérature  frivole,  consistant  en  jeux  d'es- 
prit et  en  tours  de  force  d'exécution.  Le  style  que  le 
peuple  voudra  sera  le  français  de  grand  aloi,  simple, 
naturel,  non  cette  langue  maniérée,  variable  à  tout 
vent  de  doctrine,  que  la  fantaisie  individuelle  essaye 


EN    FRANCK.  71 

de  créer.  J'espère  de  même  que  la  démocratie  future, 
sans  entrer  dans  le  détail  de  la  science,  en  saisira 
d'instinct  l'esprit  et  la  portée.  Elle  éprouvera  devant 
les  savants  le  même  sentiment  que  les  barbares  éprou- 
vaient à  l'égard  des  saints  à  l'époque  mérovingienne, 
un  sentiment  de  respect  et  d'étonnement,  comme  de- 
vant un  secret  qu'on  ne  perce  qu'à  demi.  Le  peuple 
comprendra  que  le  progrès  de  la  recherche  positive 
est  la  plus  claire  acquisition  de  l'humanité,  et  que 
cette  acquisition  importe  avant  tout  à  ceux  qu'elle 
délivre  et  ennoblit.  Un  monde  sans  science,  c'est  l'es- 
clavage, c'est  l'homme  tournant  la  meule,  assujetti 
à  la  matière,  assimilé  à  la  bête  de  somme.  Le  monde 
amélioré  par  la  science  sera  le  royaume  de  l'esprit, 
le  règne  des  fils  de  Dieu. 

Le  principal  motif  qui  porte  d'excellents  juges  à 
craindre  pour  la  haute  culture  les  influences  de  la 

démocratie,  c'est  l'opinion    très-répandue  que  la 

« 

science,  quand  elle  veut  se  faire  accepter  du  grand 
nombre,  est  obligée  de  se  rapetisser.  La  vérité  est  qu'il 
y  a  deux  manières  de  rendre  la  science  accessible  à 
tous  :  c'est  de  la  prendre  par  son  très-grand  ou  par 
son  très-petit  côté.  Le  milieu,  qui  est  l'ordre  des  dé- 
ductions spéciales,  échappe  à  quiconque  n'a  pas  d'é- 
tudes préalables.  Les  hommesd'exposition  commettent 
d'ordinaire  la  faute,  pour  se  mettre  au  niveau  de  leur 


72  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

public,  de  se  rabattre  sur  les  anecdotes,  les  analogies 
superficielles,  les  expériences  voyantes,  les  mesquines 
ap^ications  ;  mais  on  réussirait  beaucoup  mieux  en 
attaquant  les  plus  hauts  sommets,  où  toutes  les  vé- 
rités se  rencontrent  comme  en  un  foyer  et  devien- 
nent en  quelque  sorte  de  droit  commun.  Dans 
Tordre  des  choses  religieuses,  morales,  philoso- 
phiques, je  ne  suis  pas  d*avis  qu'il  faille  initier 
la  foule  à  nos  distinctions,  à  nos  subtilités;  mais  je 
maintiens  qu'il  n'y  a  pas  de  vérité  si  fine,  si  déli- 
cate, que  tous  ne  puissent  la  comprendre.  Le  travail 
par  lequel  on  rend  populaires  les  résultats  philoso- 
phiques est,  non  pas  un  amoindrissement,  mais 
une  traduction.  C'est  une  erreur  capitale  que  de 
traiter  le  peuple  comme  un  enfant  :  il  faut  le  trai- 
ter comme  une  femme.  Un  discours  tenu  devant  des 
femmes  est  meilleur  que  celui  qu'on  tient  en  leur  ab- 
sence, car  il  est  assujetti  à  plus  de  règles,  il  obéit  à 
des  exigences  plus  sévères.  Ce  qu'on  écrit  pour  le 
peuple  doit  aussi  se  distinguer  du  reste  en  étant  plus 
châtié.  On  peut  lui  tout  dire,  mais  à  la  condition  de 
ne  rien  dire  qu'il  ne  comprenne ,  et  surtout  de  ne 
rien  dire  qui  puisse  être  mal  compris . 


EN    FRANCE.  7S 


i. 


Rien  de  grand  jusqu'ici,  non-seiileinent  en  France, 
mais  dans  aucun  pays  du  monde,  ne  s^^est  passé  tout 
à  fait  en  dehors  de  TÉtat.  Notre  temps  est  arrivé,  pour 
la  première  fois,  à  concevoir  une  organisation  sociale 
où,  l'initiative  individuelle  ayant  toute  liberté,  l'État, 
réduit  à  un  simple  rôle  de  police,  ne  s'occuperait  ni 
de  religion,  ni  d'éducation,  ni  de  littérature,  ni  d'art, 
ni  de  morale,  ni  d'industrie.  Cest  là  un  idéal  vers 
lequel  il  faut  tendre,  quand  bien  même  il  serait  im- 
possible de  l'atteindre  entièrement.  Le  premier  ar- 
ticle de  notre  foi  politique,  sociale,  philosophique,  re- 
ligieuse, c'est  la  liberté,  et  la  liberté  signifie  pour 
nous  l'abstention  de  TÉtat  en  tout  ce  qui  n'est  pas 
intérêt  social  immédiat  ;  mais  un  second  point  sur 
lequel  je  ne  pense  pas  que  deux  hommes  judicieux 
puissent  différer,  c'est  qu'un  tel  idéal  est  fort  éloigné 
encore,  et  que  le  moyen  de  l'ajourner  indéfiniment 
serait  justement  une  trop  prompte  abdication  de 
l'État.  Il  est  peu  conforme  à  notre  système  que  l'État 
s'occupe  d'éducation,  et  pourtant  je  ne  crois  pas 


74  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

qu'un  seul  libéral  réclame  pour  demain  la  suppression 
du  ministère  de  l'instruction  publique.  L'essentiel  est 
qu'en  rien  l'influence  de  l'État  ne  soit  exclusive.  Or, 
grâce  à  l'esprit  d'individualisme  qui  a  jeté  dans  le 
monde  civilisé  de  si  fortes  racines,  le  bon  ou  le  mau- 
vais vouloir  d'un  gouvernement  ou  même  de  tous 
les  gouvernements  pour  les  choses  de  l'esprit  n'a 
plus  qu'une  importance  assez  secondaire.  Le  goût  et 
les  opinions  personnelles  de  Louis  XIV  étaient  la  loi 
de  son  époque.  Au  xviii*  siècle,  les  hommes  qui 
tenaient  à  exercer  une  action  sur  leur  temps  étaient 
obligés  de  tenir  grand  compte  d'un  Frédéric,  d'une 
Catherine.  Le  public  européen  est  devenu  de  nos 
jours  le  véritable  souverain  intellectuel.  Dans  un  si 
vaste  monde,  les  intrigues  et  le  charlatanisme  sont 
de  nulle  conséquence.  L'étendue  fait  le  même  effet 
que  le  temps;  à  cent  ans  de  distance,  tous  les  mé- 
rites sont  remis  à  leur  place  :  de  même  l'Europe  éclai- 
rée ne  se  trompe  pas  longtemps  sur  la  valeur  des 
hommes  et  des  idées.  Ce  juge  incorruptible,  insaisis- 
sable, est  le  vrai  Mécène  ;  on  le  gagne  par  de  bonnes 
raisons,  et  non  en  lui  faisant  la  cour. 

Pour  tout  ce  qui  peut  s'appeler  art  ou  littérature, 
la  question  du  patronage  de  l'État  est  d'une  solution 
relativement  facile.  Une  réforme  qui  supprimerait  un 
tel  patronage  sur  la  poésie,  les  ouvrages  d'imagina- 


EN    FRANCE.  75 

tioQ,  la  peinture,  la  musique,  la  sculpture,  serait  à 
rheure  qu'il  est  presque  mûre.  Le  véritable  encoura- 
gement ici,  c'est  la  liberté.  L'art  et  la  littérature  vé- 
ritables d'un  temps  sont  ceux  que  ce  temps  fait  vivre, 
car  un  temps  n'encourage  jamais  que  la  littérature 
et  l'art  qui  répondent  à  son  sentimen^et  à  ses  be- 
soins.  Une  telle  littérature  peut  être  fort  mauvaise, 
si  le  siècle  est  mauvais  ;  mais  c'est  la  littérature  du 
siècle.  Maintenir  artificiellement  et  bon  gré  mal  gré, 
en  dehors  du  public,  des  genres  qu'il  ne  demandé 
pas,  est  assez  stérile,  car  cela  ne  produit  jamais  d'œu- 
vré  franche  et  vraie.  Il  arrive  d'ailleurs  presque  fata- 
lement que  ces  encouragements,  n'étant  pas  réclamés 
par  les  vrais  artistes,  qui  trouvent  leur  récompense 
dans  leur  entente  avec  le  goût  public,  ne  vont  qu'à 
la  médiocrité,  et  contribuent  à  jeter  dans  les  carrières 
nobles  des  personnes  sans  vocation  qui  n'y  voient 
qu'un  métier. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  point,  sur  lequel  il  faudrait 
encore  éviter  les  solutions  hâtives  et  trop  radicales, 
on  ne  saurait  nier  que  la  culture  supérieure  de  l'es- 
prit ne  constitue  un  véritable  intérêt  d'État.  L'État  a 
un  intérêt  de  premier  ordre  à  posséder  des  savants 
dans  les  sciences  physiques  et  mathématiques.  Ces 
sciences  ont  amené  et  amèneront  encore  des  révolu- 
tions capitales  dans  la  guerre,  l'industrie,  le  com- 


\  • 


76  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

merce,  T administration,  i  l'beure  qu'il  est,  il  y  â  au 
monde  deux  classes  de  nations  :  les  unes  qui  ont  des 
savants»  les  autres  qui  n'en  ont  pas.  Ces  dernières 
sont  aussi  abaissées  sous  le  rapport  politique  que 
sous  le  rapport  intellectuel.  L'Orient  musulman  a 
tenu  tête  à  l^Occident  et  même  Ta  vaincu  jusqu'au 
xvi*'  siècle,  c'est-à-dire  jusqu'à  l'avènement  de  la 
science  moderne.  Le  monde  musulman  s'est  tué  en 
étouflant  dans  son  sein  le  germe  de  la  science  au 
XIII®  siècle.  Ce  que  je  viens  de  dire  des  sciences  ma- 
thématiques et  physiques,  on  peut  le  dire  des  sciences 
historiques.  Ces  sciences  ne  sont  autre  chose  que'  la 
recherche  des  lois  qui  ont  présidé  jusqu'ici  au  déve- 
loppement de  l'espèce  humaine.  Elles  sont  la  base 
des  sciences  sociales.  Sans  elles,  il  n'y  a  que  des  es- 
prits sans  solidité,  sans  vivacité,  sans  pénétration. 
L'Oriental  est  inférieur  à  l'Européen,  bien  moins  en- 
core parce  qu'il  ne  connaît  pas  la  nature  que  parce 
qu'il  ne  connaît  pas  l'histoire.  La  grande  cause  de 
cette  inféviorité  des  États-Unis  dont  on  a  peine 
d* abord  à  se  rendre  compte,  qui  est  réelle  cepen- 
dant ,*  c'est  l'absence  de  grandes  institutions  pour 
les  choses  de  l'esprit,  telles  que  les  universités,  les 
académies,  les  aristocraties  intellectuelles  de  nos  capi- 
tales européennes.  11  n'est  pas  indifférent  à  l'État  que 
les  esprits  soient  imiversellen>ent  lourds  et  grossiers. 


EN    FRANCE.  77 

Ajoutons  qu'en  fait  de  science  les  objections  qu'on 
peut  opposer  au  rôle  de  l'État  dans  les  choses  de 
goût  ne  peuvent  être  reproduites.  Il  y  a  de  graves 
inconyénients  à  ce  que  l'État  ait  une  opinion  en  fait 
d'art,  en  fait  de  poésie.  11  faut  pour  cela  qu'il  ait  un 
dogme,  qu'il  soit  classique  ou  romantique,  qu'il 
prenne  parti  dans  des  choses  absolument  libres  et  re- 
levant du  choix  de  chacun.  En  patronnant  la  science, 
aU  contraire,  l'État  ne  tranche  aucune  opinion  con- 
troversée. Il  s'agit  de  recherches  positives,  sujettes 
sans  doute  à  mille  discussions,  mais  où  le  goût  in- 
dividuel n'est  pour  rien.  L'État  n'est  pas  obligé  de 
veiller  à  ce  qu'il  y  ait  toujours  des  gens  s' occupant 
de  faire  des  épopées  ou  des  tragédies,  mais  il  est 
obligé  de  veiller  à  ce  qu'il  y  ait  toujours  des  gens 
poursuivant  l'investigation  scientifique.  En  encou- 
rageant ces  investigations,  il  ne  prend  parti  pour  au- 
cune école,  il  sert  seulement  le  mouvement  général 
de  l'esprit.  Dans  une  société  beaucoup  plus  perfec- 
tionnée et  où  la  haute  culture  serait  bien  plus  répan- 
due, de  tels  encouragements  seraient  inutiles  ;  mais 
dans  notre  société  ils  sont  indispensables.  La  science 
n'est  le  plus  souvent  cultivée  que  par  des  personnes 
obligées  de  vivre  de  leur  travail.  Or,  la  science,  source 
de  tout  progrès,  est  par  elle-même  improductive. 
Elle  enrichit  celui  qui  met  en  œuvre,  mais  non  le  vé- 


78  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

ritable  inventeur.  Ni  Newton  ni  Leibnitz  n'ont  tiré 
aucun  avantage  pécuniaire  de  leur  invention  du  cal- 
cul différentiel.  Les  vrais  créateurs  de  la  chimie  n'ont 
pas  profité  des  immenses  fortunes  industrielles  que 
leurs  découvertes  ont  fait  faire.  Cela  est  juste,  car  ils 
ont  eu  la  gloire.  En  tout  cas,  cela  est  inévitable.  11 
faut  donc  que  la  société  intervienne  pour  réparer  cette 
injustice  nécessaire,  dont  elle  bénéficie;  je  dis  mal, 
pour  faire  des  avances  en  une  entreprise  dont  elle 
touchera  les  fruits. 

Le  moyen  âge,  qui  n'avait  pas  l'idée  de  l'État,  pro- 
cédait ici  par  de  tout  autres  voies.  Le  développement 
intellectuel  et  moral  appartenait  en  principe  à  l'É- 
glise ;  mais  la  maîtrise  des  choses  de  l'esprit  arriva 
bientôt  à  former  dans  le  sein  de  l'Église  un  ordre  in- 
dépendant. Les  universités,  qui  d'abord  relevaient 
directement  de  l'autorité  ecclésiastique,  s'affranchi- 
rent peu  à  peu  en  s' appuyant  sur  la  royauté,  et  for- 
mèrent une  espèce  de  pouvoir,  en  partie  ecclésiasti- 
que, en  partie  laïque,  qui  représenta  la  culture  d'État. 
Le  XII*  et  le  xiii*  siècle  furent  l'époque  florissante  de 
ce  grand  mouvement,  qui  rendit  célèbres  dans  le 
monde  entier  la  montagne  Sainte-Geneviève ,  le  clos 
de  Garlande,  les  échoppes  de  la  rue  du  Fouarre.  Ce 
fut  un  mouvement  fort  original,  surtout  dans  ses  com- 
mencements, une  vraie  renaissance,  mais  qui  ne  sut 


EN    FRANCE.  19 

pas  porter  des  fruits  durables.  Au  xiv*  et  au  xv*  siè- 
cle, les  universités  sont  en  pleine  décadence,  envahies 
par  le  pédantisme,  uniquement  préoccupées  de  l'en- 
seignement, ne  faisant  presque  rien  pour  le  progrès 
de  l'esprit  humain.  La  vraie  et  grande  renaissance, 
celle  que  l'Italie  a  la  gloire  éternelle  d'avoir  fondée, 
se  fait  en  dehors  des  universités.  Bien  plus,  elle 
compta  dans  les  universités' ses  ennemis  les  plus 
acharnés;  elle  ameuta  les  docteurs  de  toute  espèce. 
Elle  fut  l'œuvre  de  Florence,  non  de  Padoue,  des 
gens  du  monde,  non  des  professeurs.  Ni  Pétrarque, 
ni  Boccace,   ni  Bacon,   ni  Descartes,  ne  sont  des 
hommes  d'université.  L'université  de  Paris  en  parti- 
culier, au  XVI®  siècle,  atteignit  le  dernier  degré  du 
ridicule  et  de  l'odieux  par  sa  sottise,  son  intolérance, 
son  parti  pris  de  repousser  toutes  les  études  nou- 
velles. Il  fallut  que  la  royauté,  qui  par  sa  puissante 
tutelle  avait  presque  affranchi  l'université  de  l'Église, 
prît  sous  sa  protection,  contre  l'université,  le  mou- 
vement scientifique,  et,  par  le  Collège  de  France 
au  XVI*  siècle,  par  les  académies  au  xvii%  créât 
un  contre-poids  à  ces  habitudes  de  paresse,  à  cet 
esprit  de  négation  malveillante  dfent  les  corps  pu- 
rement enseignants  ont   beaucoup  de  peine  à  se 
préserver. 

Le  mouvement  scientifique  en  France  a  eu  ainsi 


80  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

pour  patron  la  royauté.  Nous  n'avons  pas  à  recher- 
cher si  ce  pati'onage  fut  toujours  éclairé.  Dans  notre 
pensée,  la  royauté,  par  T extermination  du  protestan- 
tisme, causa  aux  fortes  études  bien  plus  de  dommage 
qu'elle  ne  leur  fit  de  bien  par  ses  faveurs.  Le  pro- 
testantisme français  sous  Henri  IV  et  Louis  XIII  avait 
été  une  merveilleuse  école  de  philologie  et  de  criti- 
que historique.  La  France  protestante  était  en  train 
de  faire  dans  la  première  moitié  du  ivii*  siècle  ce  que 
l'Allemagne  protestante  fit  dans  la  seconde  moitié 
du  XVIII*.  Il  en  résultait  pour  tout  le  pays  un  ad- 
mirable mouvement  de  discussion  et  de  recherches. 
C'était  le  temps  des  Gasaubon,  des  Scaliger,  des  Sau- 
maise.  La  révocation  de  Fédit  de  Nantes  brisa  tout 
cela.  Elle  tua  les  études  de  critique  historique  en 
France.  L'esprit  littéraire  étant  seul  encouragé,  il  en 
résulta  une  certaine  frivolité.  La  Hollande  et  l'Alle- 
magne, en  partie  grâce  à  nos  exilés,  eurent  presque 
le  monopole  des  études  savantes.  Il  fut  décidé  dès 
lors  que  la  France  serait  avant  tout  une  nation  de 
gens  d'esprit,  une  nation  écrivant  bien,  causant  à 
merveille,  mais  inférieure  pour  la  connaissance  des 
choses,  et  exposét  à  toutes  les  étourderies  que  l'on 
n'évite  qu'avec  l'étendue  de  l'instruction  et  la  matu- 
rité du  jugement. 

Le  régime  des  universités  du  moyen  âge  avait  à 


EN   FRANCE.  81 

peu  près  disparu  en  Francd^  au  xvm®  siècle*.  Ce  ré- 
gime se  continuait  en  Angleterre,  en  Allemagne,  en 
Hollande,  en  Suède,  et  dans  tous  ces  pays  il  est  venu 
jusqu'à  nos  jours.  On  ne  peut  dire  qu'en  Angleterre 
un  tel  régime  ait  produit  des  résultats  de  premier 
ordre.-  Oxford  et  Cambridge  ont  eu  au  xvii®  et  au 
xviii®  siècle  des  hommes  éminents,  mais  n'ont  été  le 
théâtre  d'aucun  grand  mouvement.  Ces  vieilles  insti- 
tutions ont  fini  par  s'endormir  dans  une  routine,  une 
ignorance  ,  un  oubli  des  grands  intérêts  de  l'esprit, 
qu'on  eût  pu  croire  incurables,  si  l'Angleterre  ne  pos- 
sédait dans  ses  libertés,  dans  l'éveil  et  l'activité  des 
individus,  le  remède  à  tous  les  maux.  C'est  en  Alle- 
magne que  le  régime  des  universités  porta  des  fruits 
merveilleux.  On  peut  dire  que  l'Allemagne  a  fait  dans 
l'ordre  des  choses  de  l'esprit  ce  que  l'Angleterre  a 
fait  dans  l'ordre  politique.  L'Angleterre  a  tiré  de  la 
féodalité,  ailleurs  insupportable  et  tyrannique,  la 
constitution  la  plus  libérale  qui  ait  jamais  existé. 
L'Allemagne  a  tiré  des  universités,  ailleurs  aveugles 
et  obstinées,  le  mouvement  intellectuel  le  plus  riche, 
le  plus  flexible,  le  plus  varié,  dont  l'histoire  de  l'es- 

1.  Les  jésuites  l'avaient  taé.  Les  collèges  de  l'université  eux- 
mêmes  imitaient  plus  ou  moins  les  collèges  des  jésuites.  Le  sys- 
tème d'éducation  française  créé  après  la  Révolution  sous  le  nom 
d'  «  Université  n  tient  en  réalité  beaucoup  plus  des  jésuites  que  des 
anciennes  universités. 

6 


82  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

prit  humain  ait  gardé  le  souvenir.  La  division  de  T Al- 
lemagne en  petites  principautés  et  l'esprit  particulier 
du  luthéranisme,  plus  doux,  plus  tolérant,  plus  dé- 
gagé que  le  calvinisme  des  symboles  absolus ,  pro- 
duisirent, en  ce  qui  concerne  la  science  libre,  des 
résultats  admirables  et  un  mouvement  intellectuel 
dont  les  renaissances  du  xii®  et  du  xvi*  siècle  n'ap- 
prochèrent pas.  Pendant  que  la  France,  avec  ses  gens 
du  monde  et  ses  gens  d'esprit,  créait  la  philosophie 
du  XVIII®  siècle,  expression  dernière  d'un  bon  sens 
superficiel,  sans  méthode,  sans  possibilité  de  progrès, 
l'Allemagne,  avec  ses  docteurs,  créait  l'histoire,  non 
l'histoire  anecdotique,  amusante,  déclamatoire  ou 
spirituelle,  dont  la  France  avait  fort  bien  eu  le  se- 
cret, mais  l'histoire  envisagée  comme  le  parallèle  de 
la  géologie,  l'histoire  recherchant  le  passé  de  l'hu- 
manité, de  même  que  la  géologie  recherche  les  trans- 
formations de  la  planète.  Il  fallait  d'abord  reconsti- 
tuer les  textes  anciens,  dont  les  critiques  du  xvi*  siè- 
cle, hommes  éminentâ  pour  la  plupart,  mais  condam- 
nés à  une  œuvre  trop  hâtive,  avaient  supprimé  les 
difficultés  et  souvent  altéré  les  détails.  11  fallait  décou- 
vrir des  sources  nouvelles,  principalement  au  moyen 
de  l'étude  de  l'Orient.  11  fallait  surtout  interpréter  les 
témoignages  antiques,  en  peser  la  valeur,  en  discuter 
l'authenticité,  se  placer  dans  le  milieu  intellectuel 


EN   FRANCE.  83 

OÙ  vivait  r  écrivain  et  'où  se  formèrent  les  traditions, 
pour  les  contrôler  et  les  comprendre.  Voilà  ce  que 
l'Allemagne  fit  ou  refit  dans  vingt  écoles  savantes 
avec  une  suite,  une  persistance,  une  pénétration  mer- 
veilleuses. Certes  la  France  y  avait  amplement  con- 
tribué. D'abord,  dans  sa  grande  période  scientifique, 
de  François  P*^  à  Louis  XIll,  elle  avait,  comme  je  l'ai 
déjà  dit,  préludé  à  ce  que  l'Allemagne  réalisa  plus 
tard.  Même  au  xviii*  siècle,  l'Académie  des  inscrip- 
tions et  belles-lettres  compta  cinq  ou  six  hommes 
vraiment  éminents,  qui  fondaient  la  critique  à  leur 
manière,  manière  en  un  sens  supérieure  à  celle  de 
l'Allemagne;  mais  ils  étaient  isolés.  En  fait  de  cri- 
tique, le  plus  spirituel  des  hommes  ne  sortait  pas 
des  contre-sens  naïfs  ou  puérils  de  la  vieille  école. 
Voltaire  ne  comprenait  ni  la  Bible,  ni  Homère,  ni 
Fart  grec,  ni  les  religions  antiques,  ni  le  christia- 
nisme, ni  le  moyen  âge.  Il  faisait  une  œuvre  excel- 
lente, il  fondait  la  tolérance,  la  justice,  le  bon  sens 
public  :  inclinons-nous  devant  lui,  nous  vivons  de  ce 
qu'il  a  fondé  ;  mais  dans  l'ordre  de  la  pensée  il  a  peu 
de  chose  à  nous  apprendre.  Il  n'était  pas  dans  la 
tradition  de  la  grande  culture;  il  n'est  sorti  de  lui 
aucune  série  vraiment  féconde  de  recherches  et  de 
travaux.  Voltaire  n'a  pas  fait  d'école.  Je  vois  ce  qui 
est  sorti  de  Descartes,  de  Newton,  de  Kant,  de  Nie- 


84  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

buhr,  des  Schlegel,  des  Humboldt,  mais  Don  ce  qui 
est  sorti  de  Voltaire, 

De  nos  jours,  bien  qu'en  décadence,  le  mouvement 
des  universités  allemandes  est  encore  très-brillant, 
et  constitue  la  part  principale  du  travail  sérieux 
de  l'esprit  humain.  Dans  les  sciences  physiques 
et  mathématiques,  ces  grandes  écoles  ont  peut-être 
des  rivales;  mais  dans  les  sciences  historiques  et  phi- 
lologiques leur  supériorité  est  telle,  que  l'Allemagne, 
en  ces  études,  peut  être  considérée  comme  rendant 
plus  de  services  que  tout  le  reste  de  l'Europe  ensem- 
ble. La  vaste  reconstitution  des  textes  grecs  et  latins 
qui  s'est  faite  depuis  cinquante  ans  est  l'œuvre  de 
l'Allemagne.  La  philologie  comparée  est  la  création 
de  l'Allemagne.  La  critique  historique  lui  doit,  sinon 
sa  création,  du  moins  ses  plus  larges  applications.  Je 
ne  vois  que  l'archéologie  et  les  voyages  scientifiques 
où  sa  gloire  soit  égalée.  Une  université  allemande  de 
dernier  ordre,  Giessen  ou  Greifswald,  avec  ses  petites 
habitudes  étroites,  ses  pauvres  professeurs  à  la  mine 
gauche  et  effarée,  ses  privatdocent  hâves  et  faméli- 
ques, fait  plus  pour  l'esprit  humain  que  l'aristocra- 
tique université  d'Oxford,  avec  ses  millions  de  revenu, 
ses  collèges  splendides,  ses  riches  traitements,  ses 
fellows  paresseux.  Dieu  me  garde  de  médire  de  l'An- 
gleterre !  tfans  les  sciences  physiques  et  mathéma- 


EN    FRANCE.  85 

tiques,  elle  a  des  hommes  de  premier  ordre.  En  toute 
chose,  elle  compense  par  la  grandeur  des  efforts  in- 
dividuels la  faiblesse  des  directions  officielles;  mais 
dans  les  sciences  historiques  et  philologiques,  le  peu 
de  disposition  de  l'esprit  anglais  pour  comprendre 
ce  qui  n'est  pas  lui,  la  pesanteur  de  son  gros  bon 
sens  pratique,  qui  n'est  guère  de  mise  en  ces  études, 
lui  créent  une  réelle  infériorité.  On  dirait  que  l'apti- 
tude pour  les  sciences  dont  nous  parlons  est  en  rai- 
son inverse  de  l'aptitude  à  la  politique.  Je  voulus  un 
jour  lire  Macaulay  ;  ces  partis  tranchés,  cette  façon 
de  n'aimer  pas  ses  ennemis,  ces  préjugés  avoués,  ce 
manque  d'impartialité,  cette  absence  de  la  faculté  de 
comprendre  les  choses  contraires,  ce  libéralisme  qui 
n'est  pas  de  la  largeur  d'esprit,  ce  christianisme  si 
peu  chrétien,  me  blessèrent.  Telle  est  la  pauvre  es- 
pèce humaine  qu'il  y  faut  des  esprits  étroits.  Peut- 
être  l'impuissance  politique  de  l'Allemagne  est-elle 
la  condition  de  sa  supériorité  intellectuelle*.  C'est 
parce  que  l'esprit  français  a  le  charmant  privilège  de 
s'élever  mieux  qu'aucun  autre  au-dessus  des  préju- 
gés  de  caste,  de  secte,  de  métier,  de  spécialité,  qu'il 


1.  L*Allemagne  a  certes,  l*an  dernier,  fort  bien  secoué  «on  im- 
puissance* Mais  la  question  se  pose  à  Tinverse  :  rentrée  de  TAUe- 
magne  dan»  le  champ  de  Tactivité  politique  et  militaire  ne  serait-elle 
pas  son  abaissement  intellectuel 


86  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

étonne  si  souvent  le  monde  par  ses  contradictions, 
ses  défaillances,  ses  singuliers  retours. 


II. 


La  révolution  française,  en  faisant  table  rase  des 
institutions  du  passé,  en  ne  laissaTît  subsister  en  face 
l'un  de  l'autre  que  l'individu  et  l'État,  se  donna  la 
tâche  difficile  de  tout  créer  à  nouveau  sur  le  modèle 
de  la  pure  logique.  Tout  ce  que  faisaient  autre- 
fois l'Église,  les  universités,  les  ordres  religieux,  les 
villes,  les  provinces,  les  corporations,  les  classes 
diverses,  l'État  dut  le  faire.  Il  serait  facile  de  mon- 
trer qu'en  cela  la  Révolution  n'innova  guère,  qu'elle 
ne  fit  que  suivre  la  voie  ouverte  par  la  royauté  du 
XVII®  siècle.  Quoi  qu'il  en  soit ,  le  principe  fut  ap- 
pliqué avec  beaucoup  de  rigueur  dans  l'ordre  qui 
nous  occupe.  L'État  nouveau  accepta  l'héritage  de  la 
vieille  Université;  il  enseigna.  Il  eut  des  écoles  de 
tous  les  degrés,  depuis  l'école  de  village  jusqu'à  l'é- 
cole scientifique  de  l'ordre  le  plus  élevé.  Dn  tel  sys- 
tème, se  combinant  avec  la  nature  particulière  de 
l'esprit  français,  produisit  des  résultats  singulière- 


EN    FRANCE.  87 

nient  originaux,  et  qu'il  est  bon,  à  la  distance  où 
nous  sommes,  d'étudier  dans  leur  ensemble.  Je 
m'abstiendrai  de  tout  jugement  sur  l'enseignement 
primaire  et  secondaire,  non  que  j'en  méconnaisse 
la  capitale  importance,  mais  parce  que  l'instruction 
supérieure  a  des  intérêts  à  part,  et  qui  suffisent  pour 
le  moment  à  nos  réflexions. 

L'enseignement  supérieur,  tel  qu'il  sortit  de  la 
Révolution  (sous  ce  mot,  je  renferme  l'Empire,  suite 
et  développement  naturel  du  mouvement  qui  l'avait 
précédé),  se  composait  de  trois  séries  d'établisse- 
ments :  1**  d'écoles  spéciales  chargées  de  transmettre 
certaines  connaissances  d'une  nécessité  absolue  pour 
l'État  (l'École  polytechnique  par  exemple) ,  2**  d'éta- 
blissements de  science  pure  uniquement  chargés 
d'augmenter  le  trésor  des  vérités  acquises  et  de  con- 
tinuer la  tradition  de  la  recherche  savante  (Collège 
de  France,  Muséum),  3'  des  facultés  des  lettres 
et  des  sciences,  chargées  de  répandre  un  enseigne- 
ment plus  élevé  que  celui  des  collèges,  sans  aucune 
vue  d'application  immédiate,  sans  autre  but  que  la 
culture  désintéressée  de  l'esprit. 

L'admission  dans  les  écoles  spéciales  étant  assu- 
jettie à  certaines  conditions,  ces  écoles  possédèrent 
tout  d'abord  un  public  déterminé.  Leurs  amphithéâ- 
tres, tout  en  s' ouvrant  parfois  avec  beaucoup  de  li- 


88  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

béralité  à  quiconque  en  exprimait  le  désir,  eurent 
un  auditoire  fixe,  compétent,  ayant  prouvé  qu'il  pos- 
sédait les  connaissances  préalables.  Il  n'en  fut  pas  de 
même  des  établissements  scientifiques  et  des  facul- 
tés. Comme  la  gratuité  absolue  était  et  devait  être  la 
loi  de  ces  établissements,  on  adopta  pour  l'admis- 
sion du  public  le  régime  le  plus  singulier.  Les  portes 
furent  ouvertes  à  deux  battants.  L'État ,  à  certaines 
heures,  tint  salle  ouverte  pour  des  discours  de  science 
et  de  littérature.  Deux  fois  par  semaine,  durant  une 
heure,  un  professeur  dut  comparaître  devant  un  au- 
ditoire formé  par  le  hasard,  composé  souvent  à  deux 
leçons  consécutives  de  personnes  toutes  difl'érentes.  Il 
dut  parler  sans  s'inquiéter  des  besoins  spéciaux  de  ses 
élèves,  sans  s'être  enquis  de  ce  qu'ils  savent,  de  ce 
qu'ils  ne  savent  pas.  Quel  enseignement  devait  résul- 
ter de  telles  conditions?  On  l'entrevoit  sans  peine. 
Les  longues  déductions  scientifiques,  exigeant  qu'on 
ait  suivi  toute  une  série  de  raisonnements,  durent 
être  écartées.  L'auditeur  vient  ou  ne  vient  pas  au 
cours  selon  ses  occupations  ou  son  caprice.  Faire 
une  leçon  qui  suppose  nécessairement  que  l'élève  a 
assisté  àla  leçon  précédente,  qu'il  s'est  préparé  avant 
de  venir,  c'est  faire  un  calcul  qui  sera  sûrement 
couronné  de  peu  de  succès.  Que  signifie,  dans  un 
tel  régime,    ce   mot  terrible  «  avoir  peu  de  suc- 


EN    FRANCE.  89 

ces  »  ?  C'est  avoir  peu  d'élèves  ;  en  d'autres  termes,  ce 
qui  est  le  signe  d'un  enseignement  vraiment  supé- 
rieur devait  devenir  une  sorte  de  reproche.  Laplace, 
s'il  eût  professé  dans  de  pareils  établissements,  n'au- 
rait certainement  pas  eu  plus  d'une  douzaine  d'audi- 
teurs. Ouverts  à  tous,  devenus  le  théâtre  d'une  sorte 
de  concurrence  dont  le  but  est  d'attirer  et  de  retenir 
le  public,  que  seront  les  cours  supérieurs  ainsi  en- 
tendus? De  brillantes  expositions,  des  «  récitations  » 
à  la  manière  des  déclamateurs  de  la  décadence  ro- 
maine. Qu'en  sortira- t-il?  Des  hommes  véritablement 
instruits,  des  savants  capables  ^e  faire  avancer  la 
science  à  leur  tour?  Il  en  sort  des  gens  amusés 
durant  une  heure  d'une  manière  distinguée,  il  est 
vrai,  mais  dont  l'esprit  n'a  puisff  dans  cet  enseigne- 
ment aucune  connaissance  nouvelle. 

Certes  de  nombreuses  exceptions  protesteront  con- 
tre l'épidémie  du  bel  esprit,  conséquence  nécessaire 
d'un  tel  système.  Un  Eugène  Bumouf  mettra  sa  gloire 
à  avoir  six  ou  huit  élèves  venus  des  quatre  coins 
de  l'Europe,  et  auxquels  il  enseigne  les  textes  les 
plus  difficiles,  textes  que  lui  seul  sait  comprendre  et 
expliquer  ;  mais  pour  cela  il  faudra  être  un  héros  de  la 
science.  Dans  un  grand  nombre  de  cas,  le  savant  so- 
lide portera  envie  à  son  confrère  superficiel  qui,  par 
une  parole  aisée,  par  des  aperçus  faciles  à  saisir,  par 


90  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

des  leçons  détachées  dont  chacune  fait  un  tout,  saura 
mieux  attirer  et  retenir  la  foule.  Une  sorte  de  rivalité 
souverainement  déplacée  s'établira,  rivalité  où  le  sa- 
vant consciencieux,  celui  qui  aspire  à  enseigner  à  ses 
auditeurs  quelque  chose  de  positif,  aura  nécessaire- 
ment le  dessous.  Ce  qu'il  faut,  c'est  que  l'oisif  qui  en 
passant  s'est  assis  durant  un  quart  d'heure  sur  les  siè- 
ges d'une  salle  ouverte  à  tous  les  vents  sorte.content 
de  ce  qu'il  a  entendu.  Quoi  de  plus  humiliant  pour  le 
professeur,  abaissé  ainsi  au  rang  d' un  amuseur  public, 
constitué  par  cela  seul  l'inférieur  de  son  auditoire, 
assimilé  à  l'acteur  antique  dont  le  but  était  atteint 
quand  on  pouvait  dire  de  lui  :  Saltavit  et placuil^? 
La  surprise  de  l'Allemand  qui  vient  assister  à  ces 
cours  est  très-grande.  Il  arrive  de  son  université,  où 
il  a  été  habitué  à  entourer  son  professeur  d'un  grand 
respect.  Ce  professeur  est  un  Hofraih\  il  voit  le  prince 
à  certains  jours!  C'est  un  homme  grave,  ne  disant 
que  des  paroles  remarquables,  se  prenant  fort  au  sé- 
rieux. Ici,  tout  est  changé.  Cette  porte  battante,  qui 
durant  tout  le  cours  ne  cesse  de  s'ouvrir  et  de  se 
fermer,  ce  va-et-vient  perpétuel,  cet  air  désœuvré 
des  auditeurs,  le  ton  du  professeur  presque  jamais 
didactique,  parfois  déclamatoire,  cette  habileté  à  re- 

1.  Inscription  d'Antibes. 


EN    FRANCE.  91 

chercher  les  lieux  communs  sonores  qui  n'apprennent 
rien  de  nouveau,  mais  qui  font  infailliblement  écla- 
ter les  marques  d'assentiment ,  tout  cela  lui  paraît 
étrange  et  inouï.  Les  applaudissements  surtout  ex- 
citent son  plus  haut  étonnement.  Un  auditoire  attentif 
n'a  pas  le  temps  d'applaudir.  Cet  usage  bizarre  lui 
montre  de  plus  qu'il  s'agit  ici  non  d'instruire,  mais  de 
briller.  Jl  s'aperçoit  qu'il  n'apprend  rien,  et  se  dit  à 
lui-même  qu'en  Allemagne  il  ne  souscrirait  pas  à  ce 
cours.  Dans  un  cours  assujetti  à  une  rétribution,* 
ce  qu'on  veut  pour  son  argent,  c'est  de  la  science 
positive,  ce  sont  des  résultats  précis.  On  ne  paye  pas 
pour  écouter  un  homme  qui  n'a  d'autre  but  que  de 
vous  prouver  qu'il  sait  bien  parler.  Wilhelm  Schle- 
gel,  m'a-t-on  dit,  voulut,  àl'imitation  de  la  manière 
française,  faire  à  Bonn  de  ces  cours  oratoires;  il  n'eut 
aucun  succès.  Personne  ne  voulut  se  déranger  pour 
entendre  des  récitations  brillantes,  dont  le  but  prin- 
cipal était  de  montrer  l'esprit  du  professeur,  et  dont 
le  résultat  le  plus  clair  était  qu'on  se  dît  à  la  sortie  : 
«  lia  du  talent.  » 

Le  talent,  tel  fut  en  effet  le  but  suprême  de  la  cul- 
ture nouvelle  inaugurée  sous  le  double  régime  de  la 
publicité  absolue  et  de  la  gratuité.  Deux  circonstances 
importantes  donnèrent  à  cette  direction  un  caractère 
encore  plus  tranché.  La  Révolution,  loin  d'interrom- 


92  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

pre  les  traditions  des  sciences  physiques  et  mathé- 
matiques, avait  semblé  leur  donner  un  nouvel  élan. 
11  n'en  fut  pas  de  même  dans  l'ordre  qu'on  appelle 
c(  des  lettres»,  et  qu'on  appellerait  beaucoup  mieux 
l'ordre  des  sciences  historiques  et  philologiques.  Dans 
cet  ordre,  la  France,  à  la  fin  du  xviii®  siècle,  était  fort 
abaissée.  La  Révolution  acheva  de  la  décapiter.  Vers 
1800,  la  France  n'avait  réellement  que  deu^  savants 
éminents  dans  les  études  dont  nous  parlons,  Silvestre 
de  Sacy  et  d'Ansse  de  Villoison;  encore  ces  deux 
hommes,  de  premier  ordre  comme  hellénistes  et 
orientalistes,  étaient-ils  dénués  de  toute  philosophie. 
Les  études  historiques  et  littéraires,  tenant  à  des 
choses  bien  plus  délicates  que  les  sciences  physiques 
et  mathématiques,  ne  pouvaient  se  développer  sous 
l'Empire  :  elles  ne  prirent  chez-nous  un  essor  brillant 
que  sous  la  Restauration  ;  mais  le  pli  était  donné. 
L'interruption  fâcheuse  que  la  Révolution  avait  ame- 
née dans  les  études  savantes  devait  porter  ses  fruits 
pendant  plus  d'un  demi-siècle.  Une  certaine  faiblesse 
dans  l'enseignement  des  langues  et  de  l'histoire  fut 
la  conséquence  de  cette  interruption.  A  part  quelques 
hommes  éminents,  peut-être  supérieurs  à  tout  ce  que 
l'Europe  produisait  dans  le  même  ordre,  l'école  fran- 
çaise, en  fait  de  lettres  savantes,  resta  médiocre.  Ce 
ne  fut  ni  l'esprit,  ni  la  pénétration,  ni  les  habitudes 


EN    FRANCE.  93 

laborieuses  qui  lui  manquèrent,  ce  fut  la  tradition. 
Une  quantité  énorme  de  force  se  perdit  faute  de 
direction;  des  efforts  surhumains  furent  dépensés 
pour  acquérir  ce  que  l'étudiant  d'une  bonne  uni- 
versité allemande  ou  hollandaise  apprend  en  quel- 
ques mois. 

La  nature  particulière  de  l'esprit  français  contri- 
bua bien  plus  encore  à  faire  pencher  notre  enseigne- 
ment supérieur  vers  les  exercices  oratoires.  La  maî- 
trise de  l'esprit  français,  au  moins  depuis  Louis  XIV, 
est  bien  plus  dans  la  forme  que  dans  le  fond  des 
choses.  Nulle  part  on  n'écrit  si  bien  qu'en  France; 
nulle  part  on  n'hérite  d'un  si  précieux  trésor  de  bon 
langage,  de  si  excellentes  règles  de  style  ;  formé  par 
des  générations  d'incomparables  artisans  de  la  pa- 
role, notre  idiome  est  comme  un  guide  excellent  de 
la  pensée,  la  contenant,  la  mesurant,  parfois  la  limi- 
tant, mais  toujours  lui  donnant  un  relief,  une  clarté 
qu'aucune  langue  n'égale.  Les  Italiens  ont  un  privi- 
lège analogue,  et  sont  après  les  Français  la  nation 
qui  écrit  le  mieux.  Certes  je  suis  loin  de  dire  que 
ce  don  de  lucide  exposition  exclue  la  solidité  des  re- 
cherches :  la  perfection  serait  de  réunir  les  deux  qua- 
lités; mais  la  perfection  est  rare,  et  les  dons  des  na- 
tions sont  presque  toujours  exclusifs.  Avec  sa  langue 
puriste  à  l'excès,  l'Italie  devait  aboutir  aux  sonnets  et 


94  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

à  l'élégant  radotage  des  académies  du  xviii*  siècle. 
Le  danger  de  la  France  dans  Tordre  intellectuel  est 
de  devenir  une  nation  de  parleurs,  et  de  rédacteurs, 
sans  souci  du  fond  des  choses  et  du  progrès  réel  des 
connaissances.  L'institution  à  laquelle  la  France  a 
confié  le  recrutement  de  son  corps  enseignant  dans 
l'ordre  secondaire  et  supérieur,  l'École  normale,  a 
été,  pour  la  division  des  lettres,  une  école  de  style, 
non  une  école  où  l'on  apprend  des  choses.  Elle  a 
produit  des  publicistes  exquis,  des  romanciers  atta- 
chants, des  esprits  raffinés  en  des  genres  fort  divers, 
tout  enfin,  excepté  des  hommes  possédant  une  solide 
connaissance  des  langues  et  des  littératures.  L'en- 
seignement grammatical  en  particulier,  base  de  la 
philologie,  y  a  toujours  été  systématiquement  abaissé. 
Sous  prétexte  de  s'en  tenir  à  des  vérités  générales  de 
morale  et  de  goût,  on  a  enfermé  les  esprits  dans 
le  lieu  commun.  Les  esprits,  quand  il  s'en  est  trouvé, 
ont  pris  leur  revanche,  et  sûrement  aucun  sémi- 
naire* d'Allemagne  n'a  produit  d'hommes  comme 
M.  Prevost-Paradol,  M.  About,  M.  Taine.  Telle  est  , 
la  France,  compensant  d'un  bond  son  arriéré,  sa- 
chant tout  sans  avoir  rien  appris,  réalisant  par  les 
dons  heureux  et  faciles  de  son  génie  ce  que  les 

1.  Séminaire  est  en  Allemagne   à  peu  près  synonyme  d'école 
normale. 


EN   FRANGE.  95 

autres  obtiennent  à  force  d'application  et  de  travail. 
Serait-il  juste  d'oublier,  en  effet,  ce  que  le  système 
d'instruction  supérieure  dont  nous  venons  de  criti- 
quer certaines  parties  eut  par  moments  de  brillant  et 
de  glorieux?  Peut-on  oublier  ces  professeurs  illustres 
qui,  dans  la  première  moitié  de  ce  siècle,  donnèrent 
à  la  chaire  profane  un  éclat  sans  égal  ?  Ce  fut  là  une 
manifestation  tout  à  fait  originale  de  l'esprit  français, 
à  laquelle  aucune  autre  nation  n'a  rien  à  comparer. 
Mais  les  institutions  doivent  être  combinées  en  vue 
de  durer.  Il  faut  que ,  dans  un  système  embrassant 
des  centaines  de  personnes,  la  médiocrité  ait  sa  place 
et  puisse  produire  des  fruits.  Un  élève  même  secon- 
daire de  M.  Bœckb,  de  M.  Bopp,  de  M.  Karl  Ritter, 
rend  des  services,  est  un  homme  utile ,  qui  compte 
dans  le  mouvement  scientifique  du  temps,  et  travaille 
pour  sa  part  à  polir  une  des  pierres  qui  entrent  dans 
l'édifice  du  temple  éternel;  mais  qu  est-ce  qu'un  élève 
médiocre  de  M.  Cousin,  de  M.  Guizot,  de  M.  Ville- 
main,  de  M.  Michelet?  Le  genre  d'enseignement  inau- 
guré par  ces  hommes  supérieurs  ne  pouvait  convenir 
qu'à  eux.  Il  n'en  pouvait  sortir  un  mouvement  fécond 
de  recherches*.  De  brillantes  généralités,  enseignées 

1.  M.  Coasin  et  M.  Michelet  ont  provoqué  des  vocations  histori- 
ques et  de  sérieuT  travaux  ;  mais  ce  n'est  point  par  leurs  cours  de 
la  Sorbonne  ou  du  Collège  de  France  qu'ils  les  ont  provoqués. 


96  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

avec  le  plus  rare  talent ,  attirent  un  auditoire ,  mais 
ne  forment  pas  d'élèves.  Dans  un  pays  comme  la 
France,  où  la  contagion  du  succès  est  dangereuse,  la 
vogue  de  tels  cours  devait  avoir  de  fâcheux  résultats. 
Elle  devait  nuire  aux  enseignements  spéciaux.  Des 
facultés,  où  il  était  à  sa  place,  renseignement  oratoire 
devait  gagner  les  établissements  scientifiques  pro- 
prement dits.  On  dut  être  amené  à  mesurer  l'excel- 
lence d'un  cours  au  nombre  de  ses  élèves.  Tel  savant 
de  premier  ordre,  dont  le  nom  sera  attaché  dans  des 
siècles  à  des  découvertes  capitales,  se  vit  préférer 
l'agrégé,  formé  par  de  longs  exercices  aux  habiletés 
de  la  parole.  Ce  qu'on  appela  un  sujet  de  grande  es- 
pérance fut  lé  jeune  homme  habile  dans  l'art  de  l'ex- 
position, mais  le  plus  souvent  incapable  de  faire  faire 
à  la  science  un  progrès,  de  travailler  utilement  sous 
une  direction,  ou  même  de  se  tenir  au  courant  des 
connaissances  acquises.  La  recherche  pure  en  souffrit 
d'irréparables  dommages.  Il  fut  trop  souvent  de  bon 
goût  d'accueillir  par  une  feinte  incrédulité  les  ré;5ul- 
tats  nouveaux  et  les  recherches  de  première  main, 
qu'on  qualifiait  de  témérités  de  la  critique  allemande. 
Par  ce  dédain  superbe ,  on  se  donnait  un  air  de  su- 
périorité, et  du  même  coup  on  excusait  sa  paresse 
d'esprit.  L'homme  voué  à  l'exposition,  en  effet,  n'aime 
pas  qu'on  change  ses  partis  pris  et  ses  phrases  toutes 


EN  FRANCE.  07 

faites.  Moins  soucieux  du  vrai  que  de  la  forme,  ce 
qu'il  voudrait,  ce  seraient  des  thèses  convenues  à  la 
façon  de  la  Chine,  où  Ton  enseigne,  dit-on,  une  fausse 
astronomie  en  la  sachant  fausse,  parce  qu'elle  est  celle 
des  bons  auteurs.  L'Histoire  universelle  de  Bossuet 
n'a  plus,  dans  l'état  actuel  des  études  historiques, 
aucune  partie  qui  tienne  debout  ;  mais  le  livre  est 
classique  :  tant  pis  pour  l'histoire.  Mommsen  aura 
beau  faire,  il  n'aura  pas  raison  contre  ce  beau  style 
et  ces  habitudes  enracinées. 

Je  ne  me  plains  pas  qu'un  tel  esprit  existe.  Il  est 
utile,  nécessstire  peut-être  ;  mais,  selon  moi,  il  a 
beaucoup  trop  envahi  l'enseignement  supérieur.  lien 
est  résulté  un  véritable  abaissement  pour  les  recher- 
ches de  première  main.  Toute  culture  qui  tourne  sur 
elle-même  sans  se  renouveler  dégénère  forcément  en 
déclamations  de  rhétorique.  Il  ne  faut  pas  croire 
qu'un  corps  enseignant  puisse  impunément  n'être  ni 
peu  ni  beaucoup  un  corps  savant.  On  enseigne  mal 
ce  dont  on  n'a  pas  le  sentiment  vif  et  direct.  Un 
exemple  rendra  ma  pensée.  Les  textes  de  l'antiquité 
sont  venus  jusqu'à  nous  à  travers  mille  accidents  qui 
en  ont  rendu  la  reconstitution  dans  une  foule  de  cas 
douteuse  et  toujours  pleine  de  difficultés.  Les  pre- 
mières éditions  des  classiques ,  faites  au  xv«  siècle , 
se  bornant  presque  toutes  à  reproduire  lettre  pour 

7 


98  L'INSTRUCTION  SUPÉRIEURE 

lettre  un  seul  manuscrit,  étaient  illisibles.  Les  édi- 
teurs savants  du  xvi®  siècle,  hommes  de  goût  et  sur- 
tout préoccupés  de  faire  jouir  les  anciens  de  la  vogue 
qu'ils  méritaient,  voulurent  donner  au  public  des  édi- 
tions où  l'on  ne  s'aheurtât  pas  à  chaque  ligne  contre 
des  non-sens.  Ils  corrigèrent,  parfois  avec  bonheur, 
mais  souvent  avec  une  effrayante  hardiesse,  voulant 
à  tout  prix  que  le  texte  qu'ils  offraient  au  public  fût 
tiet  et  clair.  La  comparaison  de  tous  les  manuscrits 
était  alors  impossible,  et  puis  on  était  pressé;  il  fallait 
répondre  à  la  juste  avidité  que  le  public  témoignait 
pour  tant  de  chefs-d'œuvre.  En  réalité,  pendant  deux 
cents  ans,  les  textes  classiques  que  les  écoles  admirè- 
rent et  commentèrent  furent  des  textes  fort  altérés, 
où  les  rhéteurs  du  Bas-Empire  et  les  philologues  de 
la  Renaissance  avaient  collaboré  pour  une  bonne  part. 
Quelle  fut ,  dans  la  grande  enquête  qui  s'ouvrit  en 
Allemagne  vers  la  fin  du  dernier  siècle ,  la  méthode 
suivie  par  la  critique?  La  même  que  celle  qu'on  ob- 
serve dans  la  restauration  des  œuvres  d'art.  Une  foule 
de  statues  antiques  avaient  été,  au  xvi®  siècle, 
réparées  et  retouchées ,  car  ce  qu'on  se  proposait  à 
cette  époque,  ce  n'était  nullement  de  voir  les  œuvres 
de  l'antiquité  telles  qu'elles  étaient  venues  jusqu'à 
nous  :  c'était  de  montrer  des  œuvres  belles,  que  rien 
ne  déparât.  Quand  un  goût  plus  exercé  s'introduisit 


EN    FRANCE.  99 

dans  l'étude  de  l'art  ancien,  on  se  hâta  d'enlever  ces 
additions  malencontreuse.  On  a  fait  de  même  pour 
le9  textes.  Orâce  aux  facilités  qu'offrent  maintenant 
les  grandes  collections  de  manuscrits  centralisées  daD9 
les  capitales,  on  a  institué  un  vaste  travail  de  coU$i^ 
ûw  ;  au  moyen  de  règles  sûres,  on  est  reoaionté  ai^ 
plus  ancien  texte  qu'il  soit  possible  d'atteindre  ;  on  a 
fait  justice  des  corrections  maladroites  des  éâitûtti::0 
moderaes.  Or,  voici  ce  qu'il  y  a  de  bîeu  remarquable* 
Le  département  des  manuscrits  de  la  BibliqUièque 
impériale  est  la  plus  précieuse  collection  que  Yojx 
possède  pour  les  textes  de  l'antiquité  latine.  Sont-ce 
les  professeurs  de  l'Université  de  France  qui  ont 
fait  u^age  de  tels  trésors?  Nullement.  Ce  sont  de3 
colonies  d'Allemands  et  de  Hollandais  qui  ont  exploité 
ce  vaste  dépôt  et  en  ont  cueilli  tout  le  fruit.  Des  col- 
lôotions  de  classiques,  où  rien  n'était  épargné  ^QU^  1^ 
i^port  de  la  typo^aphie,  se  sont  faites  en  France^ 
sans  qu'on  se  soit  avisé  d'aller  rue  de  Richelieu  jdM^r- 
cher  les  moyens  d'améliorer  les  textes.  Ce  tri^vail 
même,  exécuté  par  l'Allemagne  et  la  HoUand/e  fivec 
une  si  rare  patience,  l'école  uniTer$itaire  V9.  prei^que 
vu  de  mauvais  œil.  11  a  été  de  règle  de  dire  que  les 
Allemands  u  changent  les  textes  )> ,  quand  en  réaUté 
ils  ne  font  qu'essayer  de  les  retrouver.  Autant  vau- 
drait pcétendre  qu'on  change  un  beau  X9i>\im  ^ 


400  L'INSTROCTION    SUPÉRIEURE 

maître  en  le  dégageant  de  mauvais  repeints.  La  rou- 
tine, du  reste,  est  toujours  la  même.  Quand  l'Aristote 
grec,  l'Aristote  véritable,  parut,  il  eut  une  longue 
lutte  à  soutenir  contre  l'Aristote  apocryphe  des  uni- 
versités. Les  professeurs  se  plaignirent  ;  habitués  à 
s'en  tenir  à  des  cahiers  d'école  qui  n'avaient  pas 
cent  ans  et  qui  étaient  en  possession  de  présenter  les 
vraies  doctrines  du  philosophe,  ils  traitèrent  celui-ci 
en  intrus  lorsqu'il  osa  se  présenter  avec  le  texte  au- 
thentique de  ses  ouvrages.  Combien  de  fondateurs, 
s'ils  revenaient,  seraient  ainsi  fort  mal  reçus  de  ceux 
qui  prétendent  enseigner  en  leur  nom  I 

Je  sais  que  des  restrictions  nombreuses  sont  ici 
nécessaires;'  mieux  que  personne  j'ai  pu  apprécier 
ce  que  valent  quelques-uns  de  nos  maîtres,  et  je  dé- 
clare bien  haut  qu'il  n'est  pas  une  seule  des  asser- 
tions  précédentes  qui  ne  fût  fausse,  si  on  la  prenait 
dans  un  sens  absolu  ;  mais  presque  tous  les  vrais  sa- 
vants que  compte  dans  son  sein  le  corps  enseignant 
seront  eux-mêmes,  j'imagine,  d'accord  avec  moi  pour 
regretter  de  voir  la  direction  qu'ils  donnent  si  peu 
suivie.  L'enseignement  de  nos  facultés  des  lettres, 
dans  son  ensemble ,  est  moins  celui  de  la  science 
moderne  que  celui  des  rhéteurs  du  iv®  ou  du  v*  siè- 
cle, et  souvent  je  me  figure  que,  si  les  grammairiens 
contemporains  d'Ausone  entraient  dans  les  salles  de 


I 


EN    FRANCE.  iOi 

notre  haut  enseignement,  ils  croiraient  entrer  dans 
leur  école.  Paris  est  un  centre  si  brillant,  qu'on  ne 
s'aperçoit  pas  de  cette  lacune  ;  mais,  si  l'on  passe  à 
la  province,  quel  désert!  A  part  quelques  honorables 
exceptions,  il  ne  sort  des  facultés  de  province  rien 
d'original,  rien  de  première  main.  Une  ou  deux  ten- 
tatives qui  se  sont  produites  pour  former  ou  continuer 
des  écoles  provinciales,  bien  que  révélant  une  acti- 
vité louable,  ont  décelé  un  manque  de  sérieux,  une 
puérilité,  une  fausseté  de  jugement,  qui  attristent. 
Strasbourg  seul,  par  suite  de  ses  institutions  protes- 
tantes, a  gardé  une  forte  tradition  d'études  propres 
et  de  solides  méthodes.  A  cela  près,  toute  la  produc- 
tion scientifique  va  de  plus  en  plus  se  concentrant  à 
Paris.  On  ne  cherche,  on  ne  trouve  que  là.  Cette  bril- 
lante Alexandrie  sans  succursales  m'inquiète  et  m'ef- 
fraye. Aucun  atelier  de  travail  intellectuel  ne  peut 
être  comparé  à  Paris;  c'est  une  ville  faite  exprès 
pour  l'usage  des  gens  d'esprit;  mais  qu'il  faut  se  dé- 
fier de  ces  oasis  au  milieu  d'un  désert!  Des  dangers 
perpétuels  les  assiègent.  Un  coup  de  vent,  une  source 
tarie,  quelques  palmiers  coupés,  et  le  désert  reprend 
ses  droits. 

N'hésitons  donc  pas  à  le  dire  :  il  y  a  là  une  infé- 
riorité dont  il  importe  de  se  préoccuper.  Dans  les 
voies  nouvelles  où  est  entré  l'esprit  européen  depuis 


tôt  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

cent  aûs«  la  Franoe  cesserait  de  gqtter  son  râûg*  m 
elle  s'en  tenait  à  ses  vieilles  traditions  de  spirituelle 
légèreté.  Admettons  que  la  France  soit  aujourd'hui 
aussi  spirituelle  qu'elle  Tétait  autrefois;  il  est  bieâ 
sûr  au  moins  que  son  genre  d'écrit  â*esi  pas  aussi 
goûté*  Ce  n'est  plus  cet  esprit  qui  fait  la  loi  en  Eo- 
rope.  Le  groupe  nombreux  d'hommes  intelligents  qui 
travaillent  avec  ardeur  et  Succès  à  tirer  l'Angleterre 
de  ses  habitudes  arriérées  est  tottrné  tout  entier  du 
oôtéderAUemagne^  L'Italie,  laGrèoe,  qui  s'éveillent, 
ne  vont  pas  à  l'école  de  la  France  ;  elles  vont  à  l'école 
de  l'Allemagne.  La  Russie  y  est  depuis  cent  ans  et  j 
reste.  Or,  c'est  justement  le  privilège  de  la  France  de 
savoir  se  plier  à  tout  et  d'exceller  môme  en  ce  qu'elle 
emprunte.  La  France,  à  l'heure  qu'il  est,  est  assez 
ignorante  :  elle  croit  qu'on  lui  dit  des  choses  hardies 
quand  où  lui  parle  de  choses  élémentaires;  mais, 
qu'on  ne  è'y  trompe  pas,  demain  elle  sera  pas- 
sée maîtrèéâe.  On  dirait  une  femme  qui  d'abord  vous 
écoute  sans  vous  comprendre,  puis  tout  à  coup  vous 
prouve  par  un  mot  juste,  vif,  profond,  qu'elle  a  tout 
compris,  et  qu'en  un  moment  elle  a  deviné  ce  qui 
vous  a  coûté  de  longs  efforts.  En  une  heure,  la  France 
peut  ain^  réparer  toutes  ses  fautes  passées.  Il  y  a 
dans  le  naïf  étonnement  que  lui  inspirent  les  nou- 
velleë  études  quelque  chose  de  si  spirituel,  qu'un 


£N  FRANCE.  i03 

pédant  mâmeen  serait  désarmé.  Seulement,  ne  nous 
imaginons  pas  que,  pour  soutenir  notre  réputation , 
nous  soyons  obligés  d'être  superficiels.  Nos  pères  ne 
l'étaient  pas  tant  qu'on  le  dit  ;  eu  tout  cas,  ils  l'étaient 
sans  effort.  La  légèreté  a  un  premier  charme  ;  mais 
il  n'y  faut  pas  trop  appuyer.  Gardons-nous  de  ce  que 
madame  de  Staël  a  quelque  part  appelé  le  pédantisme 
de  la  légèreté. 


III. 


En  soumettant  ces  réflexions  aux  personnes  qui 
s'occupent  des  choses  de  Tesprit,  on  n'a  nullement 
prétendu  faire  la  critique  d'aucune  administration.  Ce 
qui  est  arrivé  est  arrivé  fort  logiquement  ;  personne 
n'en  est  responsable,  et  en  tout  cas  ceux  qui  peuvent 
le  plus  justement  s  en  laver  les  mains  sont  ceux  qui 
n'ont  fait  que  recueillh'  l'héritage  d'un  long  passé.  En- 
core moins  a-t-on  voulu  demander  des  réformes,  ou 
môme  en  indiquer.  Je  crois  peu  à  l'efficacité  des  rè- 
glements ;  non  qu'ils  soient  indifférents,  mais  rare- 

s 

ment  le  bien  qui  résulte  des  réformes  compense  l'in- 
convénient de  changer  ce  qui  est  établi.  Je  conçois 
une  administration  idéale  qui  ne  ferait  pas  un  seul 


i04  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

arrêté  nouveau,  et  se  bornerait  à  un  choix  de  person- 
nes. Les  hommes  sont  tout  ;  les  règlements,  très-peu 
de  chose.  Les  conditions  de  notre  enseignement  su- 
périeur tiennent  d'ailleurs  si  profondément  aux  lois 
fondamentales  de  la  société  française  sortie  de  la  Ré- 
volution, qu'il  ne  faut  songer  à  aucune  modification 
radicale.  Limiter  la  gratuité  et  la  publicité  absolues 
de  cet  enseignement  semblerait  illibéral.  Le  trans- 
porter hors  de  Paris,  créer  en  France  des  villes  d'é- 
tude, des  Gœttingue,  des  Heidelberg,  paraîtrait  à 
plusieurs  une  pensée  si  folle,  qu'il  est  inutile  de  la 
discuter.  Or,  toute  la  direction  qu'a  prise  en  France 
le  système  de  l'enseignement  supérieur  est  la  suite 
de  ces  trois  ou  quatre  conditions  fondamentales.  Faut- 
il  donc  renoncer  à  voir  la  France  dotée  de  ces  grands 
établissements  scientifiques  qui  font  la  gloire  des 
pays  étrangers?  Non,  sans  doute.  Les  cadres  existent; 
une  administration  éclairée,  également  attentive  à 
toutes  les  parties  de  ses  attributions ,  persuadée  que 
le  devoir  de  l'État  est  double,  qu'il  doit  à  la  fois 
répandre  les  connaissances  et  les  étendre,  une  telle 
administration ,  dis-je ,  saurait  tirer  parti  des  res- 
sources infinies  que  la  France  possède.  Deux  ou 
trois  circonstances  récentes  me  semblent  de  nature 
à  faciliter  cette  tâche  et  à  élever  chez  nous  le  niveau 
•  de  l'enseignement  supérieur. 


J 


EN   FRANCE.  105 

Je  mets  sur  la  première  ligne  la  liberté  accordée 
en  principe  à  un  enseignement  libre,  d'un  caractère 
à  la  fois  attrayant  et  élevé,  de  se  former  à  côté  de 
celui  de  l'État.  Si,  comme  on  doit  l'espérer,  cette 
excellente  institution  est  destinée  à  prendre  des  dé- 
veloppements, on  en  peut  attendre  les  plus  heureux 
effets  *.  Tout  éveil  est  salutaire,  et  telle  est  la  mira- 
culeuse efficacité  de  la  liberté,  qu'elle  profite  à  tous, 
même  à  ceux  dont  elle  semble  blesser  les  privilèges. 
Dans  mon  opinion,  personne  ne  retirera  plus  d'avan- 
tages de  ces  sortes  de  cours  libres  que  l'enseignement 
de  l'État.  La  charge  d'amuser  et  d'instruire  un  pu- 
blic aimable  et  spirituel  étant  devenue  ce  qu'elle  doit 
être,  c'est-à-dire  une  industrie  libre,  permise,  en- 
couragée même,  les  titulaires  des  grandes  chaires 
seront  plus  à  l'aise  pour  vaquer  à  leurs  austères 
devoirs.  L'État  ne  doit  l'amusement  à  personne. 
Il  doit  l'instruction  élémentaire  à  tous;  il  doit  de 
plus  la  haute  instruction  destinée  à  un  petit  nom- 
bre, mais  dont  les  bienfaits  retombent  sur  tous.  On 
peut  sérieusement  espérer  que  les  établissements 
d'instruction  supérieure  gagneront  à  être  ainsi  débar- 
rassés d'un  public  qui  les  faussait.  Rendus  à  leur 
vraie  destination,  qui  est  de  continuer  la  tradition  de 

1.  Ceci  fut  écrit  en  1864.  Les  espérances  qu'on  formait  alors  ne  se 
sont  guère  réalisées. 


iOe  L'INSTRUCTION  SUPÉRIEURE 

la  ha4ite  culture,  ils  songeront  moins  à  attirer  la  foule 
qu'à  faire  des  élèves.  L'idée  de  l'autorité  scientifique, 
qui  manque  si  profondément  en  France,  s'étendra  et 
se  fortifiera. 

Une  distinction  d'ailleurs  s'établira  de  plus  en  plus. 
Que  les  chaires  de  facultés  continuent  à  avoir  pour 
but  principal  de  répandre  les  vérités  acquises,  la 
science  déjà  faite,  nous  n'y  voyons  pas  d'inconvé- 
nient; mais  qu'on  ne  sacrifie  pas  à  ce  besoin  légitime 
d'une  exposition  élégante  et  claire  la  science  en  voie 
de  se  faire,  l'enseignement  dont  le- but  principal  est 
de  découvrir  des  résultats  nouveaux.  Que  le  Collège 
de  France  redevienne  ce  qu'il  fut  au  xvi®  siècle ,  ce 
qu'il  a  été  depuis  à  plusieurs  reprises,  le  grand  cha- 
pitre scientifique,  le  laboratoire  toujours  ouvert  où 
se  préparent  les  découvertes,  où  le  public  est  admis 
à  voir  comment  on  travaille,  comment  on  découvre, 
comment  on  contrôle  et  vérifie  ce  qui  est  découvert. 
Les  cours  intéressants  ou  simplement  instructifs  n'y 
sont  pas  à  leur  place;  il  ne  doit  pas  y  être  question 
de  programmes  formant  un  ensemble.  Les  cadres 
mêmes  du  Collège  doivent  varier  sans  cesse.  A 
part  un  certain  nombre  de  chaires ,  qui  ont  tou- 
jours leur  raison  d'être,  car  elles  représentent  de 
grandes  divisions  scientifiques  où  le  travail  se  con- 
tinue de  siècle  en  siècle ,  les  titres  des  chaires  de- 


BN    FRâNGK.  M7 

▼raient  être  pour  la  plupart  mobiles^  correspondant 
à  la  t&che  de  chaque  jour.  II  ne  faut  pas  s'obliger  ici 
à  des  symétries  imaginaires,  ni  tenir  à  ce  que  toutes 
les  branches  de  renseignement  soient  représentées. 
Certes,  Pieu  me  garde  d'indiquer  uneseule  des  chaires 
actuellement  existantes  dont  on  pût  désirer  la  sup- 
pression, puisqu'il  n'en  est  pas  une  qui  ne  soit  oc- 
cupée par  un  homme  d'un  rare  mérite;  n'est-il  pas 
cependant  regrettable  qu'aucun  vide  ne  se  soit  en- 
core produit  qui  ait  permis  de  créer  une  chaire  de 
2end,  une  chaire  de  littérature  védique,  et  surtout 
une  chaire  de  langues  et  de  littératures  celtiques?  Ce 
dernier  pt)int  est  pour  les  amis  des  études  savantes 
l'objet  d'amères  réflexions.  Il  n'y  a  pas  en  Allemagne, 
je  ne  dis  pas  une  université ,  mais  une  école  d'un 
ordre  élevé,  qui  n'ait  sa  chaire  de  langues  et  de  lit- 
tératures germaniques  anciennes.  Serait*ce  que  les 
langues  celtiques  possèdent  moins  de  monuments^ 
qu'elles  donnent  lieu  à  des  problèmes  de  critique 
moins  intéressants  et  moins  variés?  Non  certes.  Les 
textes  écrits  dans  les  quatre  dialectes  celtiques  for- 
ment une  masse  presque  égale  à  celle  des  anciens 
textes  germaniques;  ils  remontent  presque  aussi 
haut,  et,  sous  le  rapport  de  l'intérêt  historique  et 
poétique,  ils  sont,  selon  moi,  supérieurs.  Eh  bien,  ces 
trésors  nationaux  sont  chez  nous  oubliés.  Il  a  suffi  de 


108  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

quelques  exagérations  niaises,  des  ridicules  d'une 
ou  deux  académies  celtiques  au  commencement  de 
ce  siècle  pour  jeter  un  discrédit  complètement  injuste 
sur  ces  études  :  nos  vieilles  langues  indigènes  ne 
jouissent  pas  du  même  honneur  que  le  turc  et  le 
javanais;  elles  n'ont  jamais  été  représentées  dans 
notre  haut  enseignement. 

On  riche  Collège  de  France  où  rien  ne  soit  donné 
à  la  frivolité,  dont  l'existence  soit  à  peine  connue 
du  grand  public,  bien  que  personne  n'en  soit  exclu, 
voilà  donc  le  grand  remède  à  cette  infériorité  dans  les 
hautes  études  qu'un  peuple  jaloux  d'être  envié  par 
les  autres  ne  saurait  patiemment  souffrir.  La  raison 
qui  fit  créer  le  Collège  de  France  au  xvi®  siècle  est 
celle  qui  doit  le  faire  durer.  La  Renaissance  avait  créé 
une  foule  d'études  et  de  méthodes  auxquelles  TDni- 
versité  refusait  l'entrée  dans  ses  établissements.  Fran- 
çois I",  au  lieu  de  combattre  directement  par  des 
mesurés  administrativesl'esprit  routinier  de  l'univer- 
sité, créa  à  côté  d'elle  un  établissement  rival,  où  les 
études  nouvelles  que  l'on  repoussait  trouvèrent  un 
asile.  Que  faire  pour  rendre  le  Collège  de  France  à 
cette  haute  destination  ?  Reprendre  l'esprit  de  Fran- 
çois P^et  de  Henri  II,  y  appeler  les  hommes  qui,  dans 
les  sciences  physiques  et  mathématiques,  ou  dans  les 
sciences  historiques  et  philologiques,  sont  en  voie  de 


EN    FRANCE.  '     109 

créer.  Qu'aucune  branche  nouvelle  d'études  ne  se 
manifeste  en  France  sans  qu'immédiatement  elle  soit 
représentée  au  Collège  par  son  fondateur.  Il  n'est  nul- 
lement nécessaire  que  les  chaires  du  Collège  de  France 
représentent  le  cadre  encyclopédique  de  l'enseigne- 
ment. Ce  qui  est  essentiel,  c'est  qu'elles  représentent 
l'état  du  mouvement  scientifique.  Le  but  du  Collège 
de  France  étant  moins  de  fournir  une  série  complète 
de  cours  que  de  maintenir  la  grande  tradition  des 
recherches  de  première  main,  les  leçons  du  profes- 
seur, pour  un  grand  nombre  d'enseignements,  ne  de- 
vraient constituer  qu'une  partie  de  ses  devoirs.  Le 
Collège  de  France  n'a  jamais  été  plus  florissant  qu'à 
l'époque  où  il  n'avait  pas  de  bâtiment  à  lui  *,  et  où 
chaque  professeur  réunissait  à  son  domicile  les  dis- 
ciples désireux  de  l'entendre.  L'essentiel  seraft  que 
l'homme  voué  à  une  série  de  recherches  nouvelles 
formât  autour  de  lui  une  école  qui  travaillât  sous  sa 
direction.  Les  laboratoires  atteignent  très-bien  ce 
but  pour  la  chimie,  la  physique,  la  physiologie. 
Peut-être  pour  l'enseignement  philologique  serait-il 
opportun   de  créer  quelques  bourses  «  d'auditeurs 

1.  n  importe,  en  effet,  d'observer  que  l'ancien  «  lecteuriroyal  n 
était  uniquement  pensionné  pour  répandre  et  perfectionner  de  la 
façon  qu'il  jugeait  la  meilleure  les  études  qu'il  représentait.  Le 
Collège  n'a  commencé  à  avoir  un  local  que  sous  Louis  XUI. 


110  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

pensionnaires  » ,  qui  permettraient  à  des  jeunes  cens 
studieux  de  suivre  durant  un  certain  nombre  d'années 
des  études  qui  sont  d'abord  complètement  improduc- 
tives. La  vie  modeste  du  jeune  savant  étant  devenue 
beaucoup  plus  difficile  depuis  les  récentes  transfor- 
mations de  la  vie  parisienne,  il  s'ensuivra  un  grand 
déchet  pour  la  haute  culture,  si  Ton  n'y  porte  remède 
par  des  précautions  sagement  ménagées. 

A  plusieurs,  de  tels  soucis  pour  des  études  en  ap- 
parence humbles  et  obscures  paraîtront  superflus.  Le 
grand  danger  de  nos  sociétés,  ce  sont  les  courte$  Vues. 
On  ne  songe  qu'à  un  seul  âge.  «  Depuis  cinquante  ans, 
a  dit  très-bien  M.  BiotS  les  sciences  physiques  et 
chimiques  ont  rempli  le  monde  de  leurs  merveilles* 
La  navigation  à  vapeur,  la  télégraphie  électrique,  l'ë- 
cleira^e  au  gaz  ou  celui  qu'on  obtient  par  la  lumière 
éblouissante  de  l'électricité,  les  rayons  solaires  deve^ 
nus  des  instruments  de  dessin,  d'impression,  de  gra- 
vure, cent  autres  miracles  humains  que  j'oublie,  ont 
frappé  les  peuples  d'une  immense  et  universelle  ad- 
miration. Alors,  la  foule  irréfléchie,  ignorante  des 
causes,  n'a  plus  vu  des  sciences  que  leur  résultat, 
et,  comme  le  sauvage,  elle  aurait  volontiers  trouvé 
bon  qu'on  coupât  l'arbre  pour  avoir  le  fruit.  Allez 

1.  Journal  des  Savants,  mars  1854,  et  MélaHg^s  seùntifyiues  eî 
littéraires,  t.  !•»,  p.  469^70. 


EN  FRANCE.  111 

donc  lui  parler  d'études  antérieures,  de  théories  phy- 
siques, chimiques,  qui,  longtemps  élaborées  dans  le 
silence  du  cabinet,  ont  donné  naissance  à  ces  prodiges. 
Vantez-lui  les  mathématiques,  ces  racines  généra- 
trices de  toutes  les  sciences  positives.  Elle  ne  s'ar- 
rêtera pas  à  V0UJ3  écouter.  A  quoi  bon  des  théoriciens? 
Lagrange,  Laplace,  ont-ils  créé  des  usines  ou  des  in- 
dustries? Voilà  ce  qu'il  faut!  Elle  ne  veut  que  jouir. 
Pour  elle,  le  résultat  est  tout  ;  elle  ignore  les  antécé- 
dents et  les  dédaigne.  Gardons-nous,  tous  tant  que 
nous  sommes  qui  cultivons  les  sciences,  de  nouS  lais- 
ser troubler  à  ce  bruit  des  exigences  populaires.  Pour- 
suivons avec  une  invariable  persévérance  notre  pa- 
tient travail  d'exploration,  sans  les  écouter.  » 

C'est  moins  la  foule  ignorante  qu'une  médiocrité 
prétentieuse  et  mesquine  qui  fait  le  raisonnement 
justement  blâmé  par  M.  Biot;  mais  il  est  très-vrai 
que  ce  faux  raisonnement  est  le  véritable  danger  des 
sociétés  modernes,  surtout  de  la  société  française.  Ce 
qui  est  brillant  et  actuel  a  chez  nous  trop  d'avan- 
tages sur  ce  qui  est  à  longue  portée.  La  solidité  en  a 
beaucoup  souffert.  Certes  nous  savons  plus  de  choses 
que  le  xvii®  et  le  xviii*  siècle;  le  monde  s'est  pour 
nousinfiniment  élargi,  l'histoire  surtout,  comme  nous 
la  concevons,  n'a  presque  rien  de  commun  avec  ce 
qu'on  appelait  de  ce  nom  ;  mais  la  dii^cipline  in  tel- 


112  L'INSTRUCTION    SUPÉRIEURE 

lectuelle  était  plus  forte  autrefois.  Quelle  applica- 
tion !  quel  sérieux  !  et,  au  milieu  de  singulières  peti-  ' 
tesses,  quel  goût  de  la  vérité  !  Les  classes  sociales 
étaient  à  quelques  égards  mieux  ordonnées.  La  ma- 
gistrature, le  clergé,  les  institutions  monastiques 
fournissaient  aux  hommes  laborieux  d'excellentes 
formes  d'existence.  En  s' obligeant  à  remplacer  tout 
cela,  le  budget  a  accepté  un  lourd  héritage.  Qu'il  n'y 
manque  pas  tout  à  fait  ;  que  l'État  fasse  pour  la  cul- 
ture scientifique  ce  qu'il  fait  pour  les  choses  indis- 
pensables qui  seraient  négligées  s'il  ne  s'en  mêlait. 
Les  forêts  disparaîtraient,  si  on  les  abandonnait  à  la 
spéculation  privée;  il  en  faut  cependant,  et  voilà 
pourquoi  on  les  cultive  comme  choses  d'État.  Il  en 
est  de  même  de  la  haute  science.  Elle  ne  périrait  pas 
sans  doute,  si  l'État  en  France  l'abandonnait  :  grâce 
à  la  division  de  l'Europe  et  aux  bienfaisantes  rivalités 
qu'elle  porte  en  son  sein ,  grâce  surtout  à  l'initiative 
individuelle  et  aux  grandes  fortunes  qui,  en  Angle- 
terre particulièrement,  sont  venues  en  des  mains  in- 
telligentes, l'avenir  du  libre  développement  de  l'es- 
prit est  assuré  ;  mais  il  y  va  de  l'honneur  de  notre 
pays.  L'intime  persuasion  que  le  monde  nous  admire 
ne  suffit  pas  :  il  faut  prouver  par  des  effets  qu'on 
tient  sa  place  dans  le  genre  de  culture  d'esprit  que 
l'Europe  a  définitivement  préféré. 


.     EN   FRANCE.  .         113 

Certes  il  serait  fort  puéril  d'espérer  que  la  France 
modifiera  son  caractère  ;  il  serait  même  téméraire  de 
le  souhaiter.  Elle  est  charmante  comme  elle  est.  Au- 
rait-on la  baguette  des  fées,  il  faudrait  trembler  avant 
de  toucher  à  ces  choses  complexes  où  tout  se  tient , 
où  les  qualités  sortent  des  défauts,  et  où  Ton  ne 
peut  rien  changer  sans  faire  crouler  l'ensemble.  Mais 
le  moyen  d'être  vraiment  soi-même  n'est  pas  de  cul- 
tiver ses  défauts.  La  grandeur  de  la  France  est  de 
renfermer  les  pôles  opposés.  La  France  est  la  patrie 
de  Gasaubon,  de  Descartes,  de  Saumaise,  de  Du 
Gange,  de  Fréret.  La  France  a  été  une  nation  sérieuse 
aux  époques  où  elle  était  le  plus  spirituelle  ;  on  pour- 
rait même  soutenir  qu'elle  était  plus  spirituelle  quand 
elle  était  plus  sérieuse,  et  que  ce  qu'elle  a  perdu  en 
solidité,  elle  ne  l'a  pas  gagné  en  véritable  agré- 
ment. Gardons,  je  le  veux  bien,  la  tradition  de  l'es- 
prit français,  mais  gardons-la  tout  entière.  N'espérons 
pas  surtout  que  nous  exercerions  désormais  sur  l'Eu- 
rope l'action  que  nous  avons  exercée  au  xvii®  et  au 
xvm*  siècle  en  nous  renfermant  dans  nos  vieilles  habi- 
tudes. La  culture  intellectuelle  de  l'Europe  est  un 
vaste  échange  où  chacun  donne  et  reçoit  à  son  tour,  où 
récoUer  d'hier  devient  le  maître  d'aujourd'hui.  C'est 
un  arbre  où  chaque  branche  participe  à  la  vie  des  au- 
tres, où  les  seuls  rameaux  inféconds  sont  ceux  qui 

8 


114  L'INSTRUCTION  SUPÉRIEURE 

s'isolent  et  se  privent  de  la  communion  avec  le  tout. 
La  grande  expérience  que  la  France  accomplit  de- 
puis la  fin  du  siècle  dernier  se  poursuit  dans  Tordre 
intellectuel  comme  dans  Tordre  politique.  L'issue  de 
cette  expérience  est  tout  à  fait  incertaine  ;  mais  Usera 
sûrement  glorieux  de  Tavoir  tentée.  La  démocratie  à 
la  manière  française  peut-elle  constituer  en  politique 
une  société  forte  et  durable?  Peut-elle  constituer 
dans  Tordre  intellectuel  une  société  éclairée,  qui  ne 
soit  pas  dominée  par  les  charlatans,  où  le  savoir,  la 
raison,  la  supériorité  d'esprit  aient  leur  place,  leur 
autorité  légitime  et  leur  prix?  Voilà  ce  qu'on  saura  dans 
cent  ans,  et  on  le  saura  grâce  à  la  France.  Je  suis  de 
ceux  qui  croient  à  l'avenir  delà  démocratie  ;  mais  ces 
sortes  de  prévisions  sont  toujours  sujettes  à  beau- 
coup de  doutes,  car  les  choses  humaines  sont  trop 
compliquées  pour  qu'on  puisse  être  sûr  de  tenir  à  la 
fois  toutes  les  données  du  problème ,  et  d'ailleurs  la 
volonté  des  grands  hommes  vient  de  temps  en  temps 
déjouer  les  calculs.  En  tout  cas,  il  faut  continuer  Tex- 
périence.  Félix  culpa!  Cette  audace  qui  parfois  nous 
enlève  les  avantages  des  gens  sensés  fait  notre  gran- 
deur. Beaucoup  d'excellents  esprits,  à  la  vue  des  cri- 
ses périodiques,  suivies  d'abattements,  qui  semblent 
le  régime  de  notre  pays,  voudraient  imiter  ceux  qui 
n'ont  pas  péché,  ou  bien  user  de  remèdes  capables 


EN  FRANCE. 


115 


de  nous  rendre  le  calme.  Ce  calme  sersdt  la  mort.  La 
France  ne  sait  pas  être  médiocre.  Si  on  veut  travail- 
ler à  la  rendre  telle,  on  n'y  réussira  pas;  ce  n'est  pas 
médiocre,  c'est  nulle  et  inférieure  à  tous  qu'on  la 
rendrait.  N'arrêtons  donc  pas  cette  fièvre  glorieuse , 
qui  est  le  signe  de  notre  noblesse.  Prenons  garde  seu- 
lement qu'un  accès  n'emporte  le  malade,  ou  ne  le 
frappe  d'une  incurable  débilité.  La  solide  culture  de 
l'esprit,  une  vigilante  attention  donnée  aux  intérêts 
permanents  des  sociétés,  une  perpétuelle  appréhen- 
sion de  céder  aux  vues  superficielles  qui  trop  souvent 
surprennent  les  jugements  de  la  foule,  sont  les  contre- 
poids au  moyen  desquels  on  préviendra  quelques- 
unes  des  chances  mauvaises  d'une  situation  pleine  de 
péril. 


L'INSTITDT  DE  FRANGE. 


L'Institut  est  une  des  créations  les  plus  glorieuses 
de  la  Révolution ,  une  chose  tout  à  fait  propre  à  la 
France.  Plusieurs  pays  ont  des  académies  qui  peuvent 
rivaliser  avec  les  nôtres  par  l'illustration  des  per- 
sonnes qui  les  composent  et  pari*  importance  de  leurs 
travaux;  la  France  seule  a  un  Institut,  où  tous  les 
efforts  de  Tesprit  humain  sont  comme  liés  en  faisceau, 
où  le  poëte,  le  philosophe,  l'historien,  le  philologue, 
le  critique,  le  mathématicien,  le  physicien,  l'astro- 
nome, le  naturaliste,  l'économiste,  le  jurisconsulte, 
le  sculpteur,  le  peintre,  le  musicien,  peuvept  s'ap- 
peler  confrères.  Deux  pensées  préoccupèrent  les 
hommes  simples  et  grands  qui  conçurent  le  dessein 
de  cette  fondation  toute  nouvelle  :  l'une  admirable- 
ment vraie,  c'est  que  toutes  les  productions  de  l'es- 


118  L'IXSTITCT    BE  FRANCE. 

prit  humain  se  tiennent  et  sont  solidaires  Fane  de 
l'autre  ;  l'antre,  plus  critiquable,  mais  grande  encore 
et  en  tout  cas  tenant  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  profond 
dans  l'esprit  finançais,  c'est  que  les  sciences,  les  let- 
tres et  les  arts  sont  une  chose  d'État,  une  chose  que 
chaque  nation  produit  en  corps,  que  la  patrie  est 
chargée  de  provoquer,  d'encouragé  et  de  récom- 
penser, a  11  y  a  pour  toute  la  République  un  Institut  na- 
tional chargé  de  recueillir  les  découvertes,  de  perfec- 
tionner les  arts  et  les  sciences  (loi  du  22  août  1795).  » 
L'avant-dernier  jour  de  la  Convention  (25  oct.  1795), 
parut  la  loi  destinée  à  réaliser  cette  pensée  pleine 
d'avenir.  L'objet  de  l'Institut  est  le  progrès  de  la 
science,  l'utilité  générale  et  la  gloire  de  H  Républi- 
que, n  rend  compte  tous  les  ans  au  Corps  législatif 
des  progrès  accomplis.  Il  a  son  budget,  ses  collections, 
ses  prix;  il  confie  des  missions,  patronne  les  établis- 
sements scientifiques  et  littéraires.  Pour  la  formation 
du  noyau  primitif  de  ses  membres,  il  fut  décidé  que 
le  Directoire  exécutif  nommerait  quarante-huit  per- 
sonnes, soit  un  tiers  des  titulaires  :  ceux-ci  nomme- 
raient les  deux  autres  tiers  au  scrutin. 

Trois  hommes  contribuèrent  surtout  à  tracer  ces 
grandes  lignes,  auxquelles  il  faudra  revenir  toutes 
les  fois  que  l'Institut  voudra  renouveler  sa  jeunesse: 
ce  furent  Lakanal,  Daunou,  Camot.  Malheureuse- 


L'INSTITUT   DE  FRANCE.  H9 

ment,  la  France  était  alors  à  l'état  d'un  malade 
qui  sort  épuisé  d'un  accès  de  fièvre.  Des  branches 
entières  de  la  culture  humaine  avaient  été  balayées. 
Les  sciences  morales,  politiques,  philosophiques 
étaient  profondément  abaissées.  La  littérature  était 
presque  nulle.  Les  sciences  historiques  et  philolo- 
giques ne  comptaient  que  «deux  hommes  éminents, 
Silvestre  de  Sacy  et  d'Ansse  de  Villoîson.  En  re- 
vanche, les  sciences  physiques  et  mathématiques 
étaient  à  un  des  moments  les  plus  glorieux  de  leur 
développement.  Les  divisions  de  l'Institut  en  classes 
et  en  sections  se  ressentirent  de  cet  état  de  choses. 
Les  classes  étaient  au  nombre  de  trois.  L'une 
répondait  exactement  à  l'Académie  des  sciences 
actuelle,  et  présentait  à  peu  près  les  mômes  sec- 
tions. La  seconde  s'appelait  classe  des  «  sciences 
morales  et  politiques  » .  Elle  répondait  à  l'Académie 
qui  porte  aujourd'hui  le  même  nom  et  à  une  petite 
partie  de  notre  Académie  des  inscriptions  et  belles- 
lettres.  La  troisième  classe  s'appelait  «  littéra- 
ture et  beaux-arts  ».  Elle  embrassait  ce  que  nous 
appelons  maintenant  Académie  française,  Académie 
des  beaux-arts  et  la  plus  grande  partie  de  l'Aca- 
démie des  inscriptions.  La  grande  erreur  de  cette 
division  était  de  ne  pas  admettre  l'existence  des 
sciences  historiques.  A  dire  vrai,  ceux  qui  la  firent 


120  L'INSTITUT   DE   FRANCE. 

étaient  excusables  :  ces  sciences  alors  existaient  à 
peine  en  France.  Les  sciences  historiques  supposent 
de  longues  traditions,  une  société  raffinée  et,  jusqu'à 
un  certain  point,  aristocratique.  La  philosophie,  d'un 
autre  côté,  ne  se  commande  pas  et  ne  se  laisse 
point  classer.  Quelque  chose  d'un  peu  écolier ,  sen- 
tant le  pédagogue,  présida  à  toute  cette  distribution 
primitive.  La  deuxième  classe  avait  une  section 
appelée  «  Analyse  des  sensations  et  des  idées.  » 
Six  personnes  étaient  toujours  occupées  à*ce  diflBcile 
labeur.  La  troisième  classe  comprenait  huit  sections 
qui  s'appelaient  :  «  Grammaire,  Langues  anciennes. 
Poésie,  Antiquités  et  monuments.  Peinture,  Sculp- 
ture, Architecture,  Musique  et  Déclamation.  » 

Cette  organisation  primitive  dura  six  ans.  Divers 
règlements  vinrent  successivement  la  compléter.  La 
loi  du  4  avril  1796  régla  le  mode  des  élections;  elles 
étaient  à  trois  degrés.  Les  sections  faisaient  des  pré- 
sentations aux  classes,  celles-ci  en  faisaient  à  l'In- 
stitut entier,  lequel  votait  en  dernier  ressort.  On  ne 
pouvait  être  membre  à  la  fois  de  plusieurs  classes. 
Le  droit  de  présentation  pour  les  vacances  dans  toutes 
les  grandes  écoles  de  l'État  fut  attribué  aux  classes 
correspondantes.  Enfin,  par  cette  même  loi  fut  dé- 
volue à  l'Institut  la  continuation  des  grands  recueils 
commencés  sous  la   royauté  par  l'Académie  des 


L'INSTITUT    DE   FRANCE.  121 

sciences  et  par  rAcadémie  des  inscriptions  et  belles- 
lettres.  On  jugea  que,  dans  une  société  où,  en  haine 
des  corporations,  on  avait  tout  rendu  individuel  et 
viager,  l'Institut  ayait  seul  assez  de  continuité  pour 
accepter  l'héritage  de  ces  grands  travaux;  pensée 
juste  et  féconde,  dont  il  faut  principalement  faire 
honneur  à  Camus. 

Le  premier  consul,  cependant,  voyait  de  mauvais 
œil  un  corps  libre,  borné,  il  est  vrai,  à  la  pure  spécu- 
lation, mais  se  mouvant  sans  limites  ni  entraves  dans 
le  vaste  champ  des  choses  de  l'esprit.  Quelques  dé- 
fauts sensibles  s'étaient  d'ailleurs  manifestés  dans  le 
plan  primitif.  Le  23  janvier  1803,  une  organisation 
nouvelle,  inspirée  par  Chaptal,  vint  modifier  l'œuvre 
de  la  Convention.  L'approbation  du  premier  consul 
fut  requise  pour  toutes  les  élections.  Le  nombre  des 
classes  fut  de  quatre.  La  première  répondait  à  notre 
Académie  des  sciences  ;  la  deuxième  (langue  et  litté- 
rature françaises  ),  à  l'Académie  française  ;  la  troisième 
(histoire  et  littérature  anciennes),  à  notre  Académie 
des  inscriptions;  la  quatrième,  à  l'Académie  des 
beaux-arts.  A  beaucoup  d'égards,  cette  division  était 
meilleure  que  celle  de  1795.  Sous  une  forme  chétive 
encore,  elle  créait  une  place  aux  sciences  historiques. 
Elle  détruisait  l'agglomération  disparate  de  spécia- 
lités sans  lien  entre  elles ,  que  la  loi  de  1795  avait 


122  L'INSTITUT   DE    FRANCE. 

établie  sous  le  nom  de  troisième  classe.  Dans  la 
classe  de  langue  et  de  littérature  françaises,  et  dans 
celle  d'histoire  et  de  littérature  anciennes,  les  sections 
intérieures,  toujours  funestes  aux  corps  savants,  fu- 
rent supprimées.  La  création  des  secrétaires  perpé- 
tuels donna  plus  de  suite  aux  travaux.  La  continua- 
tion des  recueils  diplomatiques,  legs  de  l'ancien 
régime  et  en  particulier  de  la  savante  Congrégation 
de  Saint-Maur,  fut  dévolue  à  la  troisième  classe.  Mais 
l'esprit  général  de  cette  organisation  nouvelle  était, 
sous  d'autres  rapports,  bien  étroit.  Les  sciences  mo- 
rales et  politiques  se  trouvèrent  écartées  des  travaux 
de  l'Institut.  La  première  classe  n'eut  le  droit  de 
s'occuper  de  ces  sciences  que  «  dans  leur  rapport  avec 
l'histoire  ».  On  sent  la  volonté  systématique  de  dé- 
couronner l'esprit  humain,  de  réduire  la  littérature 
à  de  puérils  exercices  de  rhétorique.  Les  sciences 
physiques  et  mathématiques  gardèrent  la  supério- 
rité que  leur  assuraient  des  hommes  tels  que  Laplace, 
Lagrange,  Monge,  Berthollet.  Mais  la  nullité  littéraire 
et  philosophique  devint  déplorable  ;  les  sciences  his- 
toriques, de  leur  côté,  se  développèrent  d'une  façon 
pénible.  C'était  la  faute  du  temps,  plus  que  celle  du 
gouvernement.  Celui-ci  prit  l'initiative  de  quelques 
fondations  utiles.  La  continuation  de  V Histoire  litté- 
raire de  la  France^  précieux  recueil  commencé  par 


L'INSTITUT   DE  FRANCE.  1Î3 

les  Bénédictins,  fut  décrétée  en  1807  sur  la  propo- 
sition de  M.  de  Ghampagny. 

L'organisation  de  l'Institut,  inaugurée  en  1803, 
dura  jusqu'en  1816.  Le  21  mars  de  cette  année,  une 
ordonnance  du  roi  Louis  XVIII  porta  à  l'Institut 
un  coup  bien  plus  grave  que  celui  du  23  janvier 
1803.  Fondation  révolutionnaire,  l'Institut  déplaisait 
aux  hommes  exaltés  de  ce  temps.  Un  moment  on 
songea  à  le  supprimer  et  à  rétablir  1^  académies  de 
l'ancien  régime.  Un  parti  de  conciliation  prévalut. 
«  La  protection  que  les  rois  nos  aïeux  ont  constam- 
ment accordée  aux  sciences  et  aux  lettres  nous  a  tou- 
jours fait  considérer  avec  un  intérêt  particulier  les 
divers  établissements  qu'ils  ont  fondés  pour  honorer 
ceux  qui  les  cultivent  :  aussi  n'avons-nous  pu  voir 
sans  douleur  la  chute  de  ces  académies  qui  avaient 
si  puissamment  contribué  à  la  prospérité  des  lettres, 
et  dont  la  fondation  a  été  un  titre  de  gloire  pour  nos 
augustes  prédécesseurs.  Depuis  l'époque  où  elles  ont 
été  rétablies  sous  une  dénomination  nouvelle,  nous 
avons  vu  avec  une  vive  satisfaction  la  considération 
et  la  renommée  que  T Institut  a  méritées  en  Europe. 
Aussitôt  que  la  divine  Providence  nous  a  rappelé  sur 
le  trône  de  nos  pères,  notre  intention  a  été  de  main- 
tenir et  de  propager  cette  savante  compagnie;  mais 
nous  avons  jugé  convenable  de  rendre  à  chacune  de 


124  L'INSTITUT    DE   FRANCE. 

ses  classes  son  nom  primitif,  afin  de  rattacher  leur 
gloire  passée  à  celle  qu'ils  ont  acquise ,  et  afin  de    . 
leur  rappeler  à  la  fois  ce  qu'elles  ont  pu  faire  dans 
des  temps  difficiles,  et  ce  que  nous  devons  en  at- 
tendre dans  des  jours  plus  heureux.  » 

Voilà  un  fort  bon  langage,  et  qui  semble  nous 
porter  bien  loin  de  l'œuvre  mesquine  de  Chaptal  et 
du  premier  consul.  Malheureusement,  le  gouverne- 
ment de  Louis  XYIII  démentit  son  apparente  modé- 
ration, et,  sous  prétexte  de  reconstituer  l'Institut,  lui 
fit  la  plus  grande  violence  qu'il  eût  jamais  subie.  Jus- 
que-là, il  n'y  avait  eu  qu'une  seule  radiation  parmi 
les  membres  de  l'Institut,  celle  de  Carnot,  prononcée 
avec  une  déplorable  légèreté  à  la  suite  du  18  fruc- 
tidor, et  bientôt  réparée.  Le  premier  consul,  en  sup- 
primant  la  classe  des  sciences  morales  et  politiques, 
n'avait  privé  personne  du  titre  de  membre  de  l'In- 
stitut. Tous  ceux  qui  jouissaient  de  ce  titre  en  1803 
furent  répartis  entre  les  nouvelles  classes  établies  à 
cette  époque.  Il  n'en  ffit  pas  de  même  en  1816. 
Vingt-deux  académiciens,  entre  lesquels  le  peintre 
Dayid,  l'évêque  Grégoire,  Monge,  Carnot,  Lakanal, 
Sieyès,  furent  privés  d'un  titre  qu'ils  honoraient  par 
leur  caractère  ou  leurs  œuvres.  Cette  mesure  de  ven- 
geance et  d'iniquité  avait  été  provoquée  par  le  comte 
de  Vaublanc.  En  revanche,  dix-sept  personnes  re- 


L'INSTITUT   DE  FRANCE.'  125 

curent,  par  ordonnance  royale,  un  titre  qui  n'a  toute 
sa  valeur  que  quand  il  est  décerné  à  un  homme  de 
lettres  ou  un  savant  par  le  libre  suffrage  de  ses  pairs. 
C'était  là  un  triste  début.  La  suite  ne  le  démentit  pas. 
Le  brillant  éclat  littéraire  du  temps  de  la  Restaura- 
tion, le  puissant  éveil  des  esprits  qui  firent  de  cette 
époque  le  commencement  d'une  nouvelle  ère  intel- 
lectuelle pour  la  France,  ne  doivent  pas  Isûsser  ou- 
blier l'état  d'infériorité  où  la  science  fut  tenue  sous 
Louis  XVIII  et  Charles  X.  Une  sorte  de  puérilité  frappa 
en  particulier  l'académie  qui  représentait  les  études 
historiques.  Le  titre  de  gentilhomme  de  la  chambre 
faisait  admettre  un  homme  parmi  les  érudits.  Ce  n'est 
pas  que  l'organisation  fût  mauvaise.  En  réalité,  on 
n'avait  guère  fait  que  changer  le  nom  de  deux  aca- 
démies. La  classe  de  langue  et  de  littérature  fran- 
çaises était  devenue  l'Académie  française  ;  la  classe 
d'histoire  et  de  littérature  anciennes  avait  repris  le 
nom,  compris  de  peu  de  personnes  S  d'Académie  des 
inscriptions  et  belles-lettres.  Les  académies  eurent 


1.  Ce  nom  ne  vient  pas  de  ce  que  cette  Académie  s'occupe  d'in- 
scriptions. Il  vient  de  ce  que  le  premier  noyau  de  la  savante  compa- 
gnie qui  a  rendu  tant  de  services  à  Thistoire  au  xvin*^  siècle  fut 
une  commission  formée  au  sein  de  TAcadémie  française,  et  char- 
gée de  faire  des  inscriptions  pour  les  médailles  de  Louis  XIV.  Cet 
objet  devint  bientôt  accessoire,  mais  le  nom  resta. 


126  L'INSTITUT    DE   FRANGE. 

leur  règlement  particulier  et  furent  plus  distinctes. 
La  grande  unité  de  l'Institut,  telle  que  la  Convention 
l'avait  rêvée,  était  brisée  depuis  1803;  peut- être 
était-ce  là  une  conception  impossible.  Mais  les  ex- 
pulsions de  1816  ;ie  sauraient  être  pardonnées.  Au 
sein  des  diverses  académies,  surtout  de  l'Académie 
des  inscriptions  et  belles-lettres,  les  préjugés  poli- 
tiques et  religieux  du  temps  régnèrent,  d'ailleurs, 
avec  beaucoup  d'intolérance.  De  précieuses  qualités 
furent  usées  en  intrigues.  Les  influences  les  plus  ri- 
diculement incompétentes  s'exerçaient  au  su  de  tous. 
M.  le  duc  de  Berry ,  M.  le  duc  d' Angoulême  avaient 
leurs  candidats.  L'institution  des  membres  libres  créa 
pour  l'avenir  le  germe  de  grandes  difficultés.  L'in- 
térôt  des  études  sérieuses  était  le  moindre  souci  d'a- 
cadémiciens bommes  du  monde,  qui  voyaient  surtout 
dans  leur  nomination  le  privilège  de  porter  l'épée  et 
un  habit  brodé. 

La  révolution  de  1830  amena  des  jours  meilleurs. 
Certes,  si  jamais  la  vengeance  littéraire  était  permise, 
elle  l'eût  été  au  lendemain  des  journées  de  juillet. 
Le  parti  légitimiste  avait  énormément  abusé  de  sa 
force.  Il  s'était  montré  rogue,  étroit,  malveillant.  Il 
restait,  quoique  vaincu  sur  la  place  publique,  en  ma- 
jorité dans  presque  toutes  les  académies.  Le  gouver- 
nement du  roi  Louis-Philippe,  avec  une  haute  rai- 


•r* 


L'INSTITUT   DE  FRANCE.  127 

son,  se  fla  au  temps  et  à  la  bonne  direction  qu'il 
comptait  donner  aux  choses  de  l'esprit  pour  vaincre 
ces  survivants  d'un  régime  déchu.  Il  n'enleva  ni  ne 
conféra  à  personne  le  titre  da  membre  de  l'Institut. 
Mais,  attentif  à  s'attacher  les  hommes  de  mérite, 
habile  à  traiter  les  affaires  de  littérature  et  de 
science,  il  eut  bientôt  conquis  dans  les  diverses  aca- 
démies, par  des  moyens  légitimes,  l'influence  qu'il 
eût  peut-être  vainement  demandée  à  des  radiations 
ou  à  des  intrusions. 

Une  mesure  importante,  qui  fut  prise  sur  la  pro- 
position de  M.  Guizot,  en  1832,  mit  cette  sage  con- 
duite dans  tout  son  jour.  Le  mot  de  u  sciences  morales 
et  politiques  »  avait  disparu  de  l'Institut  depuis 
1803.  On  ne  peut  pas  dire  précisément  que  cette 
académie  eût  été  supprimée,  puisque  tous  les  mem- 
bres en  avaient  été  placés  dans  d'autres  sections, 
et  que  les  études  historiques  et  géographiques  qui 
furent  d'abord  attribuées  à  ladite  classe  avaient 
passé  dans  le  domaine  de  la  troisième  classe,  de- 
venue depuis  1816  Académie  des  inscription».  Mais 
la  philosophie,  la  morale,  la  législation,  l'économie 
politique,  la  statistique,  n'avaient  pas  de  place  ofTi- 
cielle  dans  l'Institut  sous  l'Empire  et  la  Restauration. 
—  En  ce  qui  concerne  la  philosophie,  cette  lacune 
n'était  pas  fort  à  regretter.  La  philosophie  de  notre 


128  L'INSTITUT  ©E  FRANCE. 

temps  n'est  pas  une  science  à  part  ;  c'est  l'esprit  gé- 
néral de  toutes  les  sciences.  Il  est  assez  singulier 
qu'il  y  ait  dans  l'Institut  une  section  de  six  per- 
sonnes s' appelant  «  seotion  de  philosophie  »•  En  tout 
cas,  une  telle  section  serait  à  quelques  égards  mieux 
placée  dans  une  académie  scientifique,  vouée  à  la 
pure  spéculation,  que  dans  une  académie  compo- 
sée de  magistrats,  de  politiques,  d'économistes, 
d'hommes  préoccupés  de  l'utilité  journalière  et  des 
principes  qu'il  faut  aux  peuples.  Les  six  membres  de 
la  section  de  philosophie  devraient  être  les  six  pen- 
seurs les  plus  éminents  de  leur  temps,  sans  distinc- 
tion  d'opinion.  Dans  deux  cents  ans,  quand  on  fera 
le  tableau  de  la  philosophie  du  xix^  siècle ,  les  noms 
des  membres  de  la  section  dont  il  s'agit  seront-ils 
les  noms  qui  occuperont  les  premières  places  dans 
les  récits  de  l'historien?  On  en  peut  douter.  Auguste 
Comte  n'a  pas  fait  partie  de  ces  représentants  officiels 
de  la  philosophie.  A  l'heure  qu'il  est,  Vacherot,  lit- 
tré,  Taine,  ne  figurent  point  parmi  eux. — En  ce  qui 
concerne  la  morale,  on  peut  s'étonner  aussi  de  la  voir 
traitée  comme  une  science  à  part.  La  morale  n'est 
pas  susceptible  de  progrès;  on  n'y  fait  pas  de  décou- 
vertes. —  Quant  à  l'histoire,  nous  croyons  qu'il  y  a 
des  inconvénients  à  séparer  le  travail  des  documents 
originaux  du  travail  littéraire  et  philosophique.  II  est 


L'INSTITUT  DE   FRANCE.  129 

à  craindre  que  dans  l'avenir  cela  ne  constitue  deux 
sections  du  travail  historique,  Tune  se  faisant  avec 
compétence  par  le  paléographe,  le  diplomatiste,  le 
philologue  ;  l'autre  se  faisant  par  des  hommes  de  ta- 
lent sans  spécialité.  —  Nous  préférons  donc  la  divi- 
sion pratiquée  dans  l'Académie  de  Berlin,  où  nos  deux 
académies  des  sciences  morales  et  des  inscriptions  ne 
font  qu'une  classe  et  constituent  ce  qu'on  peut  appe- 
ler l'Académie  des  sciences  de  l'humanité,  en  oppo- 
sition avec  l'Académie  des  sciences  de  la  nature.  Mais, 
ces  réserves  faites,  on  ne  peut  que  louer  la  façon  li- 
bérale dont  on  procéda  au  rétablissement  de  la  cin- 
quième classe.  On  rechercha'  les  membres  de  l'an- 
cienne académie-,  qui  se  trt)uvèrent  au  nombre  de 
dix.  (On  oublia  Lakanal,  réfugié  en  Amérique  depuis 
1815,  et  dont  on  ignorait  l'existence,  mais  qui  fut 
réintégré  par  élection  en  1837,  après  son  retour  en 
France.)  On  leur  adjoignit  deux  des  correspondants 
de  la  classe  qui,  depuis,  étaient  devenus  membres  de 
l'Institut.  Ces  douze  personnes  complétèrent  par 
des  élections  successives  le  nombre  de  trente  titu- 
laires. Ainsi  le  gouvernement  qui  venait  de  créer  une* 
académie  tout  entière  ne  s'arrogea  pas  le  pouvoir 
de  nommer  un  seul  membre.  Cette  réserve  ne  devait 
pas  toujours  être  imitée. 

De  1830  à  1849,  l'Institut  ne  fit  que  grandir.  L'A- 

9 


130  L'INSTITUT  DE  FRANCE. 

cadémie  des  sciences,  entraînée  par  M.  Arago  dans 
les  voies  d'une  publicité  peut-être  exagérée,  acquit 
une  importance  extraordinaire.  Si  le  journalisme  y 
prit  dès  lors  trop  de  place,  si  cette  docte  compagnie 
en  vint  par  moments  à  ressembler  plus  à  une  chambre 
de  députés  qu'à  une  académie,  il  ne  faut  pas  oublier 
que  c'est  par  là  qu'elle  devint  le  centre  scientifique 
de  l'Europe.  L'Académie  des  inscriptions  fit  des  pro- 
grès bien  plus  incontestables.  Eugène  Burnouf  et  Le- 
tronne  rivalisèrent  avec  les  savants  les  plus  exacts 
de  l'Allemagne  en  méthode  et  en  sagacité.  Augustin 
Thierry  développait  en  des  œuvres  accomplies  sa  fine 
et  profonde  manière  d'entendre  l'histoire.  Entre  les 
mains  de  Daunou,  de  Fiuriel,  et  surtout  du  vrai  bé- 
nédictin de  notre  siècle,  M.  Victor  Le  Clerc  S  les  tra- 
vaux de  l'Académie  furent  conduits  avec  un  soin  et 
une  activité  inconnus  jusque-là. 

Le  gouvernement  de  18â8  continua  envers  l'In- 
stitut les  traditions  de  1830.  Quelques  changements 
sans  portée  furent  introduits.  La  gravité  des  pro- 
blèmes sociaux  qui  s'agitaient  donna  de  l'importance 
à  r  Académie  des  sciences  morales  et  politiques.  On 
vit  l'honnête  général  Gavaignac,  en  sa  naïve  con- 
ception des  choses  humaines,  s'adresser  à  cette  aca- 

1 .  On  s'interdit  de  nommer  ici  des  membres  vivants. 


L'INSTITUT   DE   FRANCE.  i3l 

demie  afin  d'obtenir  d'elle  des  traités  pour  combattre 
lès  erreurs  socialistes.  Sûrement  ces  petits  livres, 
qu'on  a  depuis  réunis  en  un  gros  volume,  n'eurent 
pas  un  seul  lecteur  parmi  ceux  qu'ils  devaient  con- 
vertir. On  compromettait  ainsi  la  dignité  de  la  libre 
science,  qui  ne  songe  pas  aux  applications,  en  des 
luttes  d'un  autre  ordre,  qui  s'accommodent  mieux 
d'expédients  que  de  philosophie. 

Les  réactions  qui  suivirent  ramenèrent  l'Institut  à 
ses  paisibles  travaux.  Jamais  peut-être  l'activité  in- 
térieure n'y  fut  plus  grande  que  depuis  1852.  Quel- 
ques dangers  qui  menacèrent  un  moment  sa  dignité 
et  son  indépendance  furent  habilement  conjurés. 
Moins  bien  inspiré  que  ne  le  furent  les  ministres  de 
1830  et  dé  1848,  M.  Fortoul  essaya  d'apporter  des 
restrictions  aux  libertés  de  l'Institut.  Dès  qu'on  eut 
montré  à  l'empereur  les  conséquences  de  ces  mesures, 
les  choses  furent  ramenées  à  leur  ancien  état.  Il  ne 
resta  de  cette  malheureuse  tentative  qu'une  section 
nouvelle  ajoutée  à  l'Académie  des  sciences  morales, 
section  dont,  apparemment,  le  besoin  n'était  pas  bien 
sensible,  puisque  plus  tard  l'Académie  l'a  fondue 
dans  les  autres  sections,  avec  le  consentement  des 
membres   et  l'approbation  du   gouvernement.  Dix 
personnes  furent  nommées  par  décret  pour  remplir 
les   nouvelles    places,   ce    qui   ne  s'était  pas  vu 


l 


i32  L'INSTITUT  DE   FRANCE. 

depuis  les  plus  mauvais  jours  de  la  Restauration. 
Est-ce  à  dire  que  nous  prétendions  que  l'Institut 
n'a  besoin  d'aucune  réforme?  Non  certes;  mais,  avant 
de  rien  tenter  à  cet  égard,  les  gouvernements  feront 
bien  de  réfléchir  beaucoup  et  de  beaucoup  consulter. 
Entre  les  réformes  possibles,  il  en  est  deux  qui  nous 
paraissent  surtout  devoir  être  méditées.  L'une  serait 
relative  à  la  division  de  certaines  académies  en  sec- 
tions. Cette  division,  indispensable  dans  l'Académie 
des  beaux-arts ,  est  funeste  aux  académies  scienti- 
fiques. Elle  fait  dominer  dans  les  élections  un  esprit 
étroit  de  spécialité  et  de  coterie.  Les  fondateurs  des 
sciences  nouvelles  et  ceux  qui  les  cultivent  sont  ex- 
clus justement  par  ce  qui  fait  leur  gloire  ou  leur  mé- 
rite. L'importance  relative  des  sciences  change,  le 
nombre  de  ceux  qui  les  cultivent  varie.  Le  cadre  des 
sciences  qui  était  bon  en  1795  ne  saurait  plus  l'être 
de  nos  jours.  En  1795,  il  pouvait  être-juste  d'affecter 
six  personnes  à  la  botanique  et  six  personnes  à  la 
chimie.  Dira-t-on  que  l'importance  relative  de  la 
botanique  et  de  la  chimie  est  maintenant  ce  qu'elle 
était  alors?  La  conséquence  de  ces  divisions  inté- 
rieures est  que  certaines  sections  sont  obligées,  pour 
se  recruter,  de  prendre  des  sujets  de  mérite  secon- 
daire, tandis  que  d'autres  sont  forcées  de  se  priver 
d'hommes  de  premier  ordre. 


L4NSTITUT  DE  FRANCE.  133 

L'institution  des  membres  libres  semble  aussi  ap- 
peler une  réforme.  Sous  l'ancien  régime,  cette  insti- 
tution avait  toute  sorte  de  motifs  d'exister.  A  tort 
ou  à  raison,  notre  société  ne  s'y  prête  pas.  Selon 
l'idée  qui  présida  à  la  création  des  membres  libres, 
le  membre  libre  est  un  haut  personnage,  aimant  la 
science,  la  comprenant,  la  patronnant,  n'ayant  pas  le 
temps  de  la  cultiver,  venant  très-rarement  aux  séan- 
ces, ne  songeant  pas  à  s'occuper  des  affaires  inté- 
rieures de  l'académie,  qu'il  ne  connaît  pas,  et  qu'il  a 
d'ailleurs  la  confiance  de  voir  bien  gérées  par  les 
membres  ordinaires.  Il  n'est  ni  supérieur  ni  inférieur 
aux  membres  ordinaires  ;  il  est  d'un  autre  rang  et, 
si  j'ose  le  dire,  d'un  autre  état.  Or,  de  nos  jours,  on 
voit  des  académiciens  libres  se  plaindre  de  n'avoir 
pas  toutes  les  charges  des  académiciens  ordinaires. 
On  voit  poindre  l'idée  fausse  et  inconvenante  que  les 
académiciens  libres  sont  des  académiciens  de  second 
ordre.  Certes,  si  une  telle  idée  devait  prévaloir,  il 
vaudrait  mieux  procéder  par  voie  d'extinction  suc- 
cessive à  la  suppression  des  membres  libres;  car 
l'égalité  académique  est  le  premier  principe  d'un 
corps  fondé  sur  l'estime  réciproque  et  la  bonne  con- 
fraternité. 

Tel  qu'il  est,  l'Institut  est  un  des  éléments  essen- 
tiels du  travail  intellectuel  en  France.  Le  régime  in- 


134  L'INSTITUT   DE  FRANCE. 

lellectuel  de  la  France  ne  saurait  être  ni  celui  de 
l'Angleterre,  à  plus  forte  raison  de  T  Amérique,  ni  ce- 
lui de  TAllemagne.  Notre  centralisation  ne  permet 
pas  ces  nombreuses  et  fortes  universités,  qui  sont  à 
la  fois  des  académies  et  des  corps  enseignants,  et 
d'où  le  génie  allemand  a  tiré  sa  plus  grande  force. 
Chez  nous,  la  science  et  l'enseignement  sont  choses 
distinctes,  souventjalouses  et  ennemies.  Le  régime  de 
pure  liberté  intellectuelle,  pratiqué  par  l'Angleterre 
et  l'Amérique,  pourrait  encore  moins  nous  convenir. 
Outre  que  ce  régime  a  créé  pour  les  pays  où  il  règne 
une  véritable  infériorité  en  critique,  il  a  l'inconvé- 
nient d'offrir  au  charlatanisme  et  à  la  sottise  trop  de 
facilités.  Il  y  a  une  vraie  science,  il  faut  donc  qu'il  y 
ait  une  autorité  scientifique.  C'est  en  Allemagne  que 
cette  autorité  existe  au  plus  haut  degré  ;  là,  le  char- 
latanisme et  l'absurdité  sont  infailliblement  arrêtés 
dès  les  premiers  pas.  Chez  nous,  d'assez  fortes  mys- 
tifications peuvent  se  produire  et  réussir.  La  voix  de 
la  science  sérieuse  est  parfois  bien  faible  contre  l'au- 
dace et  l'imposture.  Mais  il  y  a  une  voix  de  la  science, 
et,  quand  les  clameurs  de  la  mode  sont  tombées,  cette 
voix  continue  de  se  faire  entendre,  et  à  la  fin  l'on  n'en- 
tend plus  qu'elle.  Voilà  pourquoi,  malgré  les  plaintes 
perpétuelles  de  la  basse  opinion  contre  les  académies 
scientifiques,  ces  académies  finissent  toujours  par 


L'INSTITUT   DE   FRANCE.  135 

l'emporter,  parce  qu'elles  sont  les  gardiennes  de  la 
vraie  méthode.  Elles  existent  pour  un  petit  nombre, 
mais  ce  petit  nombre  a  raison,  et  il  n'y  a  que  la  rai- 
son qui  dure. 

On  peut  dire  que  le  régime  des  choses  de  l'esprit 
en  France  doit  résulter  d'une  sorte  d'équilibre  entre 
trois  pouvoirs,  dont  aucun  ne  doit  régner  absolu- 
ment :  le  gouvernement,  les  académies,  le  public. 
Ces  trois  grands  Mécènes  ne  sont  pas  toujours  d'ac- 
cord, et  leur  division  est  justement  la  garantie  de  la 
liberté  pour  les  penseurs,  les  écrivains  et  les  cher- 
cheurs. Constituées  en  sénats  irresponsables,  les 
académies  se  montreraient  souvent  égoïstes  et  pas- 
sionnées. Le  gouvernement,  disposant  de  moyens 
d'action  supérieurs  aux  leurs,  corrige  au  besoin  leurs 
injustes  exclusions;  le  public,  avec  la  grande  cou- 
ronne qu'il  a  dans  la  main,  le  succès,  console  ample- 
ment les  exclus.  —  Seul  maître  des  choses  de  l'esprit, 
le  gouvernement  céderait  trop  souvent  à  des  considé- 
rations personnelles,  à  des  jugements  superficiels.  Les 
académies  le  ramènent  à  la  saine  appréciation  des 
hommes  ;  le  contrôle  du  public  l'empêche  de  tout  don- 
ner aux  complaisances  de  cour,  aux  intérêts  de  parti. 
—  Le  public  est  souvent  mauvais  juge,  il  n'est  pas 
capable  d'apprécier  certains  mérites  scientifiques.  Le 
gouvernement  et  les  académies  sont  là  pour  dispenser 


136  L'INSTITUT  DE  FRANCE. 

les  savants  d'avoir  besoin  du  public,  pour  favoriser 
ces  travaux  spéciaux  qu'une  cinquantaine  de  per- 
sonnes en  Europe  suivent  et  comprennent,  pour  faire 
justice  des  charlatans  et  des  intrigants  qui  surpren- 
nent souvent  les  suffrages  de  la  foule  et  la  faveur  des 
journaux.  Nulle  part  plus  que  dans  les  choses  de  l'es- 
prit, l'unité  du  pouvoir  n'est  dangereuse  :  la  liberté 
résulte  de  forces  contraires,  ne  pouvant  s'absorber 
et  servant  par  leurs  rivalités  naêmes  la  cause  du  pro- 
grès. 


TROIS   PROFESSEURS 


AU      COLLEGE     DE     FRANCE. 


I. 

RAMUS. 

Parmi  les  nombreuses  monographies  dont  la  Fa- 
,  culte  des  lettres  de  Paris,  soit  par  les  savants  tra- 
vaux de  ses  membres  et  de  ses  agrégés,  soit  par  le 
remarquable  mouvement  d'études  qu'elle  encourage, 
a  enrichi  l'histoire  littéraire  et  philosophique,  l'étude 
de  M.  Charles  Waddington  sur  Ramus^  est  une  des 
plus  dignes  d'éloge  :  elle  ajoute  un  chapitre  curieux 
à  l'histoire  de  la  philosophie  française  et  de  l'uni- 
versité de  Paris.  Ramus  ne  saurait  prétendre  à  la 
gloire  de  ces  grands  créateurs  dont  l'influence  s'é- 
tend sur  toute  la  ligne  de  Tesprit  humain  ;  mais  peu 


i.  Ramus  {Pierre  de  la  Ramée),  sa  Vie^  ses  Écrits  et  ses  Opinions, 
par  Charles  Waddington,  professeur  agrégé  de  philosophie  à  la 
Faculté  des  lettres  de  Paris.  •—  Paris,  1855. 


i38  RAMUS. 

de  maîtres  ont  eu  plus  d'importance  dans  Tenceinte 
des  écoles.  A  Ramus  appartient  le  premier  essai 
tenté  pour  tirer  Tinstruction  du  cercle  étroit  de  la 
scolastique  et  pour  faire  parler  aux  sciences  la  lan- 
gue vulgaire.  L'enseignement  littéraire  et  l'ensei- 
gnement scientifique,  ,dans  leur  opposition  avec 
l'enseignement  scolastique,  doivent  le  tenir  pour  un 
de  leurs  pères.  Le  moyen  âge  n'a  pas  eu  de  plus 
ardent  adversaire,  et,  comme  presque  tous  les 
réformateurs,  il  fut  victime  de  sa  réforme.  Sa  mort 
déplorable,  en  effet,  ne  saurait  être  mise  unique- 
ment sur  le  compte  des  passions  religieuses,  et 
Ramus  doit  être  considéré  bien  plus  comme  un 
martyr  de  la  bonne  discipline  de  l'esprit  humain 
que  comme  un  martyr  de  la  liberté  de  conscience. 
Le  principal  intérêt  de  l'ouvrage  de  M.  Wadding- 
ton  est  dans  le  tableau  vivant  qu'il  présente  de  l'état 
des  études  et  de  l'Université  au  xvi^  siècle.  Ce 
tableau  n'est  pas  flatteur  :  je  ne  sais  si  l'université 
de  Paris  compte  dans  ses  longues  et  souvent  glo- 
rieuses annales  une  époque  de  plus  grand  abaisse- 
ment. La  Renaissance,  fait  essentiellement  italien 
dans  son  origine,  n'y  avait  pas  encore  pénétré.  La 
routine,  la  paresse,  le  parti  pris  de  repousser  les 
études  nouvelles  avaient  formé  autour  de  cette 
grf^nde  institution  d'infranchissables  barrières;  une 


RAMUS.  139 

scolastique  formaliste  et  tide  de  sens  occupait  la 
place  due  aux  études  libérales,  seules  vrairaent  eiB- 
caces  pour  la  culture  de  l'esprit;  les  règlements, 
toujours  funestes  à  l'enseignement  supérieur,  ne 
laissaient  rien  à  l'initiative  du  maître.  Le  grief  sans 
cesse  renouvelé  contre  Ramus  est  que,  dans  son 
cours  de  philosophie,  il  se  permettait  parfois  d'ex- 
pliquer des  poètes  et  des  orateurs  :  un  professeur 
de  philosophie  ne  devait  citer  qu'Aristote,  c'est-à- 
dire  les  cahiers  traditionnels  où  l'on  prétendait  qu'é- 
tait renfermée  la  doctrine  de  ce  philosophe.  Le  même 
Ramus  ayant  osé  dire  qu'Aristote  n'avait  pas  bien 
défini  la  logique,  un  procès  lui  fut  intenté,  et  un 
arrêt  du  roi,  publié  à  son  de  tronipe  dans  les  rues 
de  Paris,  le  déclara  pour  ce  fait  téméraire,  arrogant, 
impudent,  ignorant,  homme  de  mauvaise  volonté, 
médisant,  menteur.  Encore  cet  arrêt  fut-il  trouvé 
beaucoup  trop  doux  :  Jacques  Charpentier,  prélu- 
dant aux  violences  qui  devaient  plus  tard  faire  de 
lui  un  assassin,  réclamait  un  exil  perpétuel;  d'au- 
tres adressèrent  au  roi  leurs  plaintes  et  supplications, 
«  afin  que,  dans  son  amour  pour  les  lettres  et  sa 
bienveillance  pour  les  maîtres  qui  les  enseignent,  il 
voulût  bien  condamner  cet  homme  aux  galères  ». 
Leur  requête  fut  un  moment  prise  au  sérieux,  car, 
plusieurs  années  après,  Charpentier,  dans  une  apo- 


140  RÂMUS. 

Strophe  adressée  à  Ramus,  disait  :  «  Ceux  auxquels 
il  souvient  encore  de  ce  temps  disent  que,  si  Ton 
n'eust  adouci  le  roy,  il  vous  eust  dès  lors  envoyé 
plus  loin  semer  vostre  doctrine,  et  par  adventure 
occupé  en  un  lieu  où  vous  n'eussiez  eu  le  loisir  de 
faire  des  animad versions  sus  Âristote.  » 

Ce  qu'il  y  a  de  curieux,  c'est  que  François  P%  en 
rendant  l'arrêt  ridicule  dont  nous  venons  de  parler, 
crut  de  la  meilleure  foi  du  monde  soutenir  sa  répu- 
tation de  restaurateur  des  études.  On  lui  avait  per- 
suadé que  Ramus  en  voulait  aux  auteurs  anciens, 
qu'il  couvrait  de  sa  royale  protection.  «  Étrange 
contradiction!  dit  M.  Waddington.  Voilà  un  roi  qui 
avait,  dit-on,  de  la  sollicitude  pour  la  philosophie, 
et  qui  la  persécute  outrageusement;  ce  même  roi  se 
vante  de  protéger  les  sciences,  et  c'est  pour  en 
étouffer  le  progrès  ;  il  s'appelle  le  «  père  des  lettres  » , 
et  il  bâillonne  un  des  écrivains  qui  ont  fait  le  plus 
d'honneur  à  la  France  du  xvi®  siècle.  Telles  sont 
les  erreurs  inévitables  du  pouvoir  absolu  quand 
il  se  mêle  de  ce  qui  ne  le  regarde  pas.  La  pensée 
n'a  pas  de  maître  ici-bas  :  elle  ne  relève  que  d'elle- 
même.  »  Quant  à  l'Université,  elle  regarda  la  con- 
damnation de  Ramus  comme  une  victoire.  Le  texte 
de  l'arrêt,  imprimé  en  français  et  en  latin,  fut  affiché 
dans  tous  les  quartiers;  on  représenta  dans  les  col- 


RÂMUS.  141 

léges  des  pièces  où  Ramus  était  accablé  d'outrages 
aux  grands  applaudissements  des  scolastiques  qui 
y  assistaient. 

En  présence  d'un  pédantisme  aussi  intolérant,  la 
nature  et  la  vraie  destination  du  Collège  de  France 
apparaissent  dans  tout  leur  jour.  La  fondation  de 
cet  illustre  établissement  fut  la  conséquence  de  l'es- 
prit d'exclusion  qui  repoussait  de  l'Université  toutes 
les  études  nouvelles,  réclamées  par  les  progrès  du 
temps.  Les  études,  ainsi  chassées  de  l'enseignement 
officiel,  allaient  coloniser  près  de  là  ;  et  ainsi,  par  le 
concours  de  bannis,  se  forma  la  grande  école  qui  a 
eu  la  gloire  de  représenter  à  diverses  reprises  la 
plus  haute  culture  de  l'esprit  humain.  Le  grec  se 
présenta  d'abord;  mais  l'Université,  ne  trouvant  pas 
dans  ses  archives  un  texte  qui  permit  l'enseignement 
de  cette  langue,  suspecte  d'hérésie,  considérant 
d'ailleurs  que  les  bons  docteurs  ne  l'avaient  pas 
connue,  ferma  ses  portes,  et  ce  fut  le  Collège  royal 
qui  eut  la  chaire  de  Danès.  L'hébreu  s'offrit  ensuite; 
mais  l'hébreu  n'était  pas  une  des  langues  dont 
l'Université  admît  l'existence  légale;  l'hébreu  fut 
repoussé,  et  le  Collège  royal  eut  la  chaire  de  Va- 
table.  Les  canonistes  et  les  professeurs  de  droit 
romain  s' obstinant  à  soutenir  que  le  droit  français 
n'existait  pas  et  ne  pouvait  être  enseigné,  le  Collège 


142  RAM  US. 

de  France  eut  la  première  chaire  de  droit  national, 
fondée  pour  De  Launai.  Ramus  ayant  vainement 
essayé  d'introduire  dans  la  philosophie  universitaire 
un  esprit  plus  libéral,  le  roi  Henri  II,  au  lieu  de 
l'envoyer  aux  galères  selon  la  supplique  de  ses  col- 
lègues, lui  adressa  une  lettre  pleine  d'encourage- 
ments et  d'éloges,  pour  lui  annoncer  qu'il  venait  de 
créer  en  sa  faveur  au  Collège  royal  une  chaire  d'élo- 
quence à  la  fois  et  de  philosophie,  et  qu'il  l'auto- 
risait à  y  poursuivre  ses  études  selon  le  plan  qu'il 
s'était  tracé. 

Telle  fut  à  l'époque  de  sa  fondation  et  telle  est 
encore  de  nos  jours  la  raison  d'être  de  ce  grand 
établissement,  dont  la  destination  est  en  général  si 
peu  comprise.  Loin  de  faire  double  emploi  avec  les 
établissements  de  l'Université,  comme  on  le  suppose 
trop  souvent,  le  Collège  de  France  répond  à  des 
besoins  d'un  autre  ordre  et  qui  tiennent  si  profon- 
dément au  progrès  de  l'esprit  humain,  que  la  ma- 
nière plus  ou  moins  fidèle  dont  il  remplit  sa  mission 
peut  être  prise  comme  mesure  du  développement 
scientifique  à  un  moment  donné.  Les  époques  où  le 
Collège  de  France  a  compté  dans  son  sein  les  chefs 
du  mouvement  intellectuel  ont  été  les  époques  fé- 
condes en  grands  résultats;  les  moments  où  le  Col- 
lège de  France,  transformé  en  succursale  des  éta- 


i 

r 

5 


RAM  us.  443 

blissements  ordinaires ,  n'a  fait  que  répéter  des 
doctrines  reçues  sans  poursuivre  aucune  méthode 
nouvelle,  ont  été  des  temps  de  décadence  scienti- 
fique. Un  corps  comme  TUniversité,  —  ai-je  besoin 
de  dire  que  je  n'entends  parler  ici  que  delà  tendance 
générale  de  l'institution,  et  non  des  personnes  dis- 
tinguées qui  peuvent  en  faire  partie  ?  —  un  corps, 
dis-je,  comme  l'Université,  chargé  d'enseigner  à 
tous  les  degrés  les  études  réputées  classiques,  est 
nécessairement  un  peu  étroit  dans  ses  jugements. 
Les  nouvelles  études  ne  doivent  pas  êtœ  téméraire- 
ment  introduites  dans  le  programme  de  l'instruction  : 
il  faut  qu'un  stage  leur  soit  pour  ainsi  dire  imposé, 
et  il  n'y  a  pas  d'inconvénient  à  ce  que  l'enseigne- 
ment commun  ne  suive  qu'avec  une  certaine  mesure 
le  progrès  de  la  science  ;  autrement  on  s'exposerait 
à  donner  une  sanction  officielle  à  des  hypothèses, 
et  l'on  s'obligerait  à  mener  la  jeunesse  à  travers 
les  tâtonnements  qui  se  produisent  toujours  au 
début  d'un  nouvel  ordre  de  travaux.  Toute  corpo- 
ration d'ailleurs  doit  avoir  ce  qu'on  appelle  «  l'es- 
prit de  son  état  »,  et  par  conséquent  une  tradition 
chargée  de  maintenir  cet  esprit.  Or,  la  tradition 
dans  les  choses  intellectuelles  dégénère  en  rou- 
tine, sans  qu'il  y  ait  de  la  faute  de  personne. 
L'esprit  particulier  de  chaque  état  implique  quel- 


144  RAMOS. 

que  chose  d'étroit,  qui  n'est  pas  la  libre  allure 
de  rhomme  dégagé  de  tout  lien  de  profession.  Un 
corps  enseignant,  quel  que  soit  le  nombre  des 
hommes  illustres  qu'il  renferme,  est  obligé  de  con- 
server un  peu  de  ce  bon  petit  esj^rit  à  la  ma- 
nière de  Rollin,  sage,  honnête,  ne  péchant  pas  par 
trop  de  pénétration  et  de  vivacité.  La  science  a 
d'autres  droits  et  d'autres  devoirs  ;  les  utiles  bar- 
rières que  réclame  l'austère  fonction  de  l'enseigne- 
ment seraient  quelquefois  pour  elle  des  entraves  ;  la 
première  condition  qu'elle  exige  pour  porter  ses 
fruits  est  la  liberté.  A  côté  des  établissements  où  se 
garde  le  dépôt  des  connaissances  acquises,  il  est 
donc  nécesssdre  qu'il  y  ait  des  chaires  indépen- 
dantes où  s'enseignent,  non  les  branches  de  la 
science  qui  sont  faites,  mais  celles  qui  sont  en  voie 
de  se  faire,  et  où  la  grande  orighialité,  qui  dans 
l'enseignement  proprement  dit  n'est  pas  une  qualité 
indispensable,  trouve  sa  juste  place.  S'il  était  per- 
mis de  comparer  des  choses  aussi  différentes  par 
leur  nature,  je  dirais  que  le  Collège  de  France,  aux 
bonnes  époques,  a  été  à  l'Université  ce  que  les  an- 
ciennes colonies  des  États-Unis  ont  été  pour  l'Angle- 
terre, un  asile  ouvert  à  tout  ce  qui  ne  se  trouve 
point  à  l'aise  dans  la  mère  patrie,  et  où  des  fonda- 
tions distinctes,  en  apparence  sans  lien  les  unes  avec 


RAMUS.  145 

les  autres,  arrivent  à  constituer  par  la  liberté  un 
ensemble  harmonieux. 

Jamais  peut-être  le  Collège  royal  ne  réalisa  mieux 
ce  beau  programme  que  dans  les  premières  années 
de  sa  fondation.  Malheureusement,  les  factions  reli- 
gieuses vinrent  y  porter  le  trouble  et  anéantir  pres- 
que Tœuvre  de  François  l'*^  Ramus,  comme  plusieurs 
de  ses  collègues,  embrassa  la  Réforme  ;  c'était  trop 
de  deux  haines  contre  un  seul  homme,  à  une  époque 
où  la  haine  ne  s'assouvissait  que  dans  le  sang.  En 
général,  la  bonne  politique  défend  de  conduire  plus 
d'une  opposition  à  la  fois.  Le  monde,  avec  raison 
peut-être,  a  de  telles  antipathies  contre  les  nova- 
teurs, que  l'homme  qui  dévoue  sa  vie^  à  une 
idée  ne  peut  guère  triompher  qu'en  succombant 
sous  le  poids  des  colères  que  les  fortes  individualités 
ont  le  privilège  d'exciter  autour  d'elles.  Le  jour  où, 
à  la  haine  des  partisans  d'Aristote,  qui  étaient  assez 
modérés  pour  ne  demander  contre  lui  que  les  ga- 
lères, vint  se  joindre  la  haine  du  parti  fanatique,  qui 
en  appelait  aux  massacres  et  aux  bûchers,  le  pauvre 
Ramus  fut  perdu.  On  débuta  par  les  destitutions 
et  les  tracasseries.  «  Les  ennemis  de  Ramus,  dit 
M.  Waddingtoh,  n'avaient  pas  manqué  de  dire  et  de 
répéter  qu'un  professeur  huguenot  faisait  tort  à 
l'Université,  et  que  les  pères  de  famille  ne  voudraient 

10 


146  RâMUS. 

plus  envoyer  leurs  enfants  ^ ws  des  collèges  i»fccté3 
par  l'hérésie.  «  Les  parents,  disait-on  dans  unç 
a  requête  du  mois  d'août  1568,  estoient  divertis 
«  d'envoyer  leurs  enfants  aux  collèges,  pour  1^^ 
«  crainte  qu'ils  avoient  que  par  tels  principaux  et 
«  pédagogues  ils  ne  fussent  divertis  de  la  vraye 
«  religion;  dont  procédoit  une  infinité  d'inconvé'' 
a  nients  et  roesme  tonte  espérance  ostée  de  pouvoir 
«  remettre  ladite  Université  en  sa  première  splen*- 
«  deur  et  vigueur.  »  De  li  dans  le  corps  enseignant 
tant  d'épurations  qui,  au  dire  de  certaines  gens, 
devaient  repeupler  les  écolea..,  Peut-être  le  lecteur 
est-il  curieux  de  savoif  ce  que  devinrent  l'Université 
et  le  Collège  royal,  quand  on  en  eut  chassé  par  tant 
d'exorcismes  et  d'ordonnances  tout  ce  qui  sentait  de 
près  ou  de  loin  l'hérésie,..  L'Université  est  sans 
doute  plus  florissante  ?  Il  n'en  est  rien  :  des  milliers 
d'étudiants  qui  naguère  affluaient  de  tous  les  pays 
de  l'Europe  ont  renoncé  à  venir  sur  une  terre  inhos- 
pitalière pour  entendre  des  professeurs  qui  ne  sont 
plus  les  premiers  du  monde,  ou  dont  les  doctrines 
intolérantes  les  effrayent.  Mais  du  moins  les  pères 
de  famille  catholiques  ont-ils  repris  confiance  ?  en- 
voient-ils de  nouveau  leurs  enfants  dans  les  écolea 
purifiées?  Pas  davantage;  ils  les  envoient  chez  les 
jésuites,  pai'  la  raison  très-simple  que,  si  l'on  cher- 


RÂMUS.  147 

che  uniquement  dans  l'éducation  les  principes  les 
plus  purs  du  catholicisme,  personne,  sous  ce  rap- 
port, ne  saurait  rivaliser  avec  la  société  fondée  par 
Loyola.  Écoutons  du  reste  un  témoin  oculaire,  assez 
peu  suspect  de  favoriser  cette  société.  Hubert  Lafi- 
guet,  écrivant  de  Paris  à  son  ami  Gamérarius,  le 
26  août  1571,  lui  décrit  en  quelques  mots  l'état  de 
renseignement  :  «  Les  études  se  relèvent  un  peu; 
«  mais  ceux  qui  professent  notre  religion  sont  exclus 
a  de  toutes  les  chaires.  Les  jésuites  éclipsent  en 
«  réputation  tous  les  autres  professeurs,  et  peu  à 
((  peu  ils  font  tomber  les  sorbonistes  dans  le  mé- 
«  pris.  »  Quant  au  Collège  de  France,  personne  n'en 
parle  à  cette  époque  :  Turnèbe  est  mort  ;  Ramus  est 
condamné  au  silence  ;  Denis  Lambin,  intimidé  par 
le  nom  de  «  politique  »  que  lui  donne  Charpentier  et 
par  les  dénonciations  furibondes  de  ce  dernier, 
Lambin  s'exile,  sous  prétexte  d'aller  consulter  en 
Italie  des  manuscrits.  Il  reste  Charpentier;  mais,  s'il 
a  bien  pu,  comme  il  s'en  vante,  conserver  au  Col- 
lège royal  son  existence ,  il  est  incapable  de  lui 
•donner  la  gloire.  Il  ne  retient  du  monde  à  ses  cours 
qu'en  se  livrant  à  des  déclamations  sanguinaires,  à 
des  sorties  violentes  contre  les  «  politiques  » . 

(c  Ainsi,   continue  M.   Waddington,   s'annonçait 
cette  décadence    progressive    de  l'Université  que 


148  RÂBIUS. 

devait  achever  la  Ligue,  et  que  décrit  assez  plai- 
samment la  satire  Ménippée  :  «  Jadis,  au  temps  des 
«  politiques  et  des  hérétiques  Ramus,  Gallandius, 
((  Turnebus,  nul  ne  faisait  profession  des  lettres 
(c  qu'il  n'eust  de  longue  main  et  à  grands  frais  estu- 
«  dié  et  acquis  des  arts  et  sciences  en  nos  collèges, 
((  et  passé  par  tous  les  degrés  de  la  discipline  sco- 
«  lastique.  Mais  maintenant  les  beurriers  et  beur- 
((  rières  de  Vanves,  les  vignerons  de  Saint-Cloud, 
«  sont  devenus  raaistres  es  arts,  bacheliers,  princi- 
«  paux,  présidents  et  boursiers  des  collèges,  régents 
((  des  classes,  et  si  arguts  philosophes  que  mieux 
«  que  Gicéron  ils  disputent  de  inventione.  » 

Les  efforts  consciencieux  de  Ramus  pour  s'oppo- 
ser, en  qualité  de  doyen  du  Collège  royal,  à  cette 
décadence,  achevèrent  de  perdre  le  courageux  ré- 
formateur. La  Saint-Barthélémy  offrit  à  ses  enne- 
mis l'occasion  de  satisfaire  leur  rage,  en  la  cou- 
vrant d'un  prétexte  religieux.  Les  circonstances  de 
cet  abominable  assassinat  nous  sont  connues  dans 
leurs  plus  menus  détails,  grâce  à  la  piété  des 
amis  de  Ramus,  dont  l'un  habitait  la  même  mai- 
son que  lui,  et  dont  l'autre  fit  un  long  voyage 
pour  venir  à  Paris  recueillir  le  témoignage  des 
voisins  et  des  témoins  oculaires.  Le  mardi  26  août, 
c'est-à-dire   le  troisième  jour  du   massacre,  des 


RAMUS.  149 

assassins  à  gages,  conduits  par  deux  hommes,  dont 
Tun  était  tailleur  et  Fautre  sergent,  forcèrent  ren- 
trée du  collège  de  PreslesS  où  demeurait  Ramus, 
et  se  mirent  à  fouiller  la  maison.  Ramus,  à  la  vue 
des  meurtriers,  s'était  retiré  dans  un  petit  cabinet 
de  travail  au  cinquième  étage;  il  y  attendait  la 
mort  en  priant,  lorsque  la  troupe  homicide,  sur 
quelques  indications  qui  lui  furent  données,  força  la 
porte  et  se  précipita  dans  la  chambre.  L'un  des 
chefs  de  la  bande  lui  déchargea  sur  la  tête  une  arme 
à  feu  dont  les  deux  balles  allèrent  se  loger  dans  la 
muraille,  tandis  qu'un  autre  scélérat  le  perçait  de 
son  épée.  Les  assassins  le  précipitèrent  ensuite  par  la 
fenêtre,  d'une  hauteur  de  plus  de  cent  marches.  Le 
corps,  dans  sa  chute,  rencontra  un  toit  qu'il  défonça 
en  partie,  et  tomba  palpitant  dans  la  cour  du  col- 
lège. Le  sang  et  les  entrailles  se  répandirent  sur  le 
sol,  et  pourtant  l'infortuné  respirait  encore.  On  lui 
attacha  une  corde  aux  pieds  et  on  le  traîna  par  les 
rues  étroites  qui  avoisinent  la  place  Maubert  jusqu'à 
la  Seine;  là,  on  lui  coupa  la  tête,  et  le  corps  fut  jeté 
dans  la  rivière.  Mais  la  populace,  chez  laquelle  trois 
journées  de  massacre  avaient  éveillé  l'horrible  ap- 

1 .  Le  collège  de  Presles  était  situé  sur  le  versant  de  la  montagne 
Sainte-Geneviève,  près  de  remplacement  actuel  du  Collège  de 
France. 


petit  du  sang  et  de  la  mort,  n'était  pas  encore  satis- 
faite. Les  passants,  moyennant  un  écu  qu'ils  donnè- 
rent à  des  bateliers,  se  firent  apporter  sur  la  berge 
le  cadavre  qui  surnageait  près  du  pont  Saint-Michel, 
et  s'en  donnèrent  le  spectacle.  Les  ennemis  de  Ramus 
prodiguèrent  de  nouveau  à  ses  restes  d'infâmes  ou- 
trages, pendant  que  sa  riche  bibliothèque  et  son 
mobilier  devenaient  la  proie  des  assassins. 

La  rage  qui  se  déploya  iors  de  la  mon  de  Ramus 
ne  permet  guère  de  croire  que  le  fanatisme  religieux 
ait  été  le  seul  mobile  qui  conduisit  le  bras  des 
assassins.  Tel  fut  l'avis  des  contemporains,  et 
tous,  d'une  seule  voix,  désignèrent  comme  le 
principal  coupable  le  rival  et  l'indigne  confrère 
de  Ramus,  Jacques  Charpentier.  La  discussion  lu- 
mineuse de  M.  Waddingtun  ne  permet  plus  un 
doute  sur  ce  point.  Oui,  l'histoire  peut,  sans  crain- 
dre d'être  injuste  ou  téméraire,  faire  peser  sur 
Charpentier  toute  la  responsabilité  de  l'assassi- 
nat que  nous  venons  de  raconter.  Les  antécédents 
de  Charpentier,  sa  haine  bien  connue  contre  Ramus, 
}s  imprécations  auxquelles  on  le  voit  se  livrer 
ans  sa  chaire  contre  les  protestants  et  les  n  po- 
tiques  »,  les  menaces  de  mort  et  les  prédictions 
inistres  qui  reviennent  fréquemment  sous  sa  plume, 
éloge  impudent  qu'il  ne  rou^t  pas  de  décerner  aux 


RAM  os.  m 

plas  odieuses  proscriptions,  la  joie  qu'il  ténioigna 
de  la  Saint-Barthélémy,  qu'il  appelle  une  belle  et 
douce  journée*;  la  part  qu'il  prit  comme  dîzenier  à 
toutes  les  violences  Contre  les  protestants  et  proba- 
blement au  massacre  même  du  24  et  du  25  août  ; 
l'horrible  façon  dont,  quelques  mois  après,  renou- 
velant ses  diatribes  contre  Ram  us,  il  apostrophe  éa 
mémoire  et  le  représente  comme  frappé  par  Dieu 
d'un  juste  mais  trop  tardif  châtiment;  ses  liaisonâ 
intimes  avec  une  coterie  d'hommes  qui  jouèrent  un 
rôle  important  dans  la  Ligue,  tous  violents,  fana- 
tiques, médiocres,  et  partageant  sa  haine  contre 
Ram  us;  les  félicitations  qu'il  reçut  après  la  Saint- 
Barthélémy  de  l'un  de  ses  collègues,  félicitations 
qu'il  mit  en  tête  de  son  dernier  ouvrage,  et  où  se 
trouvent  d'atroces  plaisanteries  sur  «  le  plongeon 
profitable  pour  tous,  que  Ramus  aurait  dû  faire  un 
peu  plus  tôt  »;  la  mort  de  Denis  Lambin,  qui,  atta- 
ché au  parti  des  «  politiques  »  et  se  souvenant  des  em- 
portements de  Charpentier  contre  ce  parti,  crut  voir 
son  sort  écrit  dans  celui  de  l'infortuné  Ramus 
et  mourut  de  frayeur  quelques  jours  après  la  Saint- 
Barthélémy;  enfin  le  témoignage  unanime  deB  coû- 


1.  Clarissimus  sol  idemqrM  suavissimus  Galliœ  illuxit,  superiore 
mente  ÂuguBtoi,. 


i52  RAMUS. 

temporains,  excepté  un  seul,  dont  le  récit  porte  des 
^  traces  évidentes  de  fausseté,  tout  se  réunit  pour  ac- 
cabler Charpentier.  Le  Collège  de  France  lui-même 
a  paru  renoncer  à  défendre  une  mémoire  aussi  com- 
promise. Dans  un  discours  prononcé  en  1595  sur  la 
constitutio]\et  la  réorganisation  de  cet  établissement, 
le  professeur  H.  de  Monanlheuil,  exprimant  le  vœu 
que  Ton  place  dans  le  Collège  les  portraits  de  tous 
ceux  qui  y  ont  enseigné,  propose  d'en  exclure  Jean 
Dampestre,  à  cause  de  son  incapacité  avouée  ;  puis 
il  énumère  tous  les  lecteurs  royaux  depuis  Tan 
1530;  dans  cette  liste  il  n'omet  qu'un  seul  nom, 
celui  de  Jacques  Charpentier.  Associons-nous  donc 
à  l'arrêt  sévère  qu'à  trois  siècles  de  distance  pro- 
nonce M.  Waddington  :  «  Je  le  dis  en  terminant, 
avec  une  conviction  profonde  et  inébranlable  :  Ra- 
mus  a  péri  victime  d'une  vengeance  particulière,  et 
le  meurtrier  est  bien  Jacques  Charpentier.  Au  nom 
,  de  sa  victime,  je  le  voue  à  l'indignation  des  hommes 
tie  cœur  et  au  mépris  éternel  des  gens  de  bien.  Tout 
ami  des  lettres,  de  la  philosophie  et  des  sciences, 
pour  ne  pas  dire  de  la  religion  et  de  la  morale,  s'u- 
nira, j'en  suis  sûr,  à  cet  anathème.  » 

La  dispute  et  l'injure,  qui  semblèrent  le  partage 
de  Ramus  durant  sa  vie,  ne  cessèrent  point  par  sa 
mort.  En  1577,  cinq  ans  après  la  Saint-Barthélémy, 


RAMUS.  153 

le  théologien  Génébrard,  dans  un  discours  prononcé 
à  Saint-Germain-des-Prés,  l'appelait  «  corrupteur 
et  abuseur  de  la  jeunesse,  laquelle  il  dégoustoit  de 
bons  autheurs,  doctes  livres  et  anciennes  disciplines, 
hérétique  aux  éléments  et  langues;,  hérétique  en 
grammaire,  hérétique  en  rhétorique  et  philosophie, 
hérétique  en  Euclide,  père  et  fondateur  des  mathé- 
matiques, hérétique  en  Fart  militaire,  hérétique  en 
théologie,  esprit  de  trouble,  de  contradiction,  verti- 
gineux, gros,  espais  et  ignorantissime  en  la  cognois- 
sance  des  choses,  manquant  d'une  des  principales 
parties  de  rhétorique,  à  sçavoir  invention,  pauvre 
et  outrecuidé  ignorant.  »  Ces  invectives,  ainsi  qu'il 
arrive  d'ordinaire,  provoquaient  d'un  autre  côté  des 
louanges  non  moins  exagérées.  Ramus,  condamné 
en  France  comme  un  dangereux  novateur,  s'élevait 
aux  honneurs  de  chef,  d'école,  et  le  ramisme  deve- 
nait la  philosophie  officielle  de  presque  tous  les  pays 
protestants.  L'Allemagne,  qui  avait  encore  deux 
cents  ans  à  attendre  avant  de  trouver  sa  philosophie 
originale,  fut  ramiste  pendant  une  partie  du  xvi^  et 
du  xvii*  siècle.  Il  faut  lire,  dans  l'ouvrage  instructif 
et  judicieux  de  M.  Waddington,  l'histoire  de  cette 
longue  tradition  pour  comprendre  le  rang  élevé  que 
Ramus  mérite  d'occuper  parmi  les  fondateurs  de  la 
philosophie  moderne.  Il  scella  de  son  sang  le  prin- 


cipe  fondamental  de  cette  philosophie,  la  liberté  de 
la  pensée;  les  tribulations  de  sa  rie  et  l'borrear  de 
sa  mort  resteront  comme  un  frappant  exemple  des 
ridicules  et  des  atrocités  qui  se  produisent,  toutes 
les  fois  que  l'État  ne  remplit  pas  son  premier  de- 
voir, qui  est  de  rester  neutre  dans  les  combats  de 
l'esprit. 


u. 


EUGENE   BURNOUF*. 


La  France  et  l'Europe  viennent  de  perdre  un 
savant  qui,  dans  une  vie  de  cinquante  années,  ,a  su 
faire  revivre  deux  ou  trois  civilisations  de  Vantique 
Asie,  restituer  à  la  science  des  langues  dont  le  nom 
était  à  peine  connu  avant  lui,  expliquer  des  mouve- 
ments religieux  dont  le  sens  avait  jusqu'à  nos  jours 
échappé  à  la  critique,  rendre  leur  signification  pri- 
mitive aux  livres  de  Zoroastre,  aux  inscriptions  de 
Darius  et  de  Xerxès,  aux  légendes  primitives  du  boud- 
dhisme, découvrir  et  déterminer  avec  finesse  mille 
lois  délicates  de  l'esprit  humain,  mille  relations  ina- 
perçues, mille  traits  de  la  nature  morale  intéressants 
pour  l'histoire  et  la  vraie  philosophie,  laisser  enfin 
le  plus  parfait  modèle  d'une  vie  consacrée  a  l'étude 
et  à  la  méditation.  S'il  est  un  homme  pour  lequel  il 

].  Écrit  au  Tendemain  de  sa  mort. 


156  EUGÈNE   BURNOUF. 

soit  vrfû  de  dire  que  l'histoire  de  sa  vie  fut  l'histoire 
de  ses  travaux,  c'est  assurément  Eugène  Burnouf. 
Jamais  pensée  ne  fut  plus  absorbée  que  la  sienne 
dans  la  recherche  du  vrai  ;  jamais  eiistence  ne  fut 
plus  exclusivement  vouée  à  l'objet  qu'elle  s'était 
assigné.  Et  pourtant  ceux  qui  ne  connaîtront  cet 
homme  éminent  que  par  ses  livres  n'apprécieront 
jamais  que  la  moindre  partie  de  ses  admirables  fa- 
cultés. Il  fut  supérieur  à  ses  travaux,  non  qu'il  ne 
les  ait  portés  au  plus  haut  degré  de  perfection  qu'il 
soit  possible  d'atieindre  dans  l'état  actuel  de  la 
science,  mais  parce  que  volontairement  il  s'y  borna 
à  l'œuvre  la  plus  humble  et  la  plus  utile,  évitant 
avec  autant  de  soin  que  d'autres  les  recherchent, 
les  occasions  de  déployer  les  parties  brillantes  de 
son  génie. 

Le  trait  essentiel  du  caractère  d'Eugène  Burnouf 
fut  le  dévouement  et  l'oubli  de  soi-même.  Non  con- 
tent de  donner  à  ses  livres  la  forme  la  plus  stricte- 
ment scientifîque,  il  se  refusait  jusqu'aux  moyens 
les  plus  légitimes  de  publicité,  moyens  dont  le  char- 
latanisme peut  abuser,  il  est  vrai,  mais  que  la  bonne 
science  n'est  pas  obligée  pour  cela  de  s'interdire. 
.«  Il  en  est  des  vérités  philosophiques,^  disait-il  en 
18âS,  en  présidant  la  séance  annuelle  des  cinq  aca- 
démies, comme  des  vérités  morales  :  l'homme  ne 


EUGÈNE   BURNOUF.  157 

doit  pas  en  détourner  un  seul  instant  ses  regards, 
parce  que  c'est  dans  la  contemplation  incessante  de 
ces  vérités  qu'il  trouve,  avec  uçe  règle  infaillible, 
la  récompense  promise  à  qui  sait  les  comprendre. 
Analyser  les  œuvres  de  la  pensée  humaine  en  assi- 
gnant à  chacune  son  caractère  essentiel,  découvrir 
les  analogies  qui  les  rapprochent  les  unes  des  autres, 
et  chercher  la  raison  de  ces  analogies  dans  la  nature 
même  de  l'intelligence  qui,  sans  rien  perdre  de  son 
unité  indivisible,  se  multiplie  par  les  productions  si 
variées  de  la  science  et  de  l'art,  tel  est  le  problème 
que  le  génie  des  philosophes  de  tous  les  temps  s'est 
attaché  à  résoudre,  depuis  le  jour  où  la  Grèce  a 
donné  à  l'homme  les  deux  puissants  leviers  de  l'ana- 
lyse et  de  l'observation.  » 

Telle  était  la  pensée  dominante  d'Eugène  Burnouf. 
L'histoire  de  l'esprit  humain  était  le  but  suprême 
qu'il  posait  à  la  science,  histoire  non  pas  improvisée 
par  l'esprit  de  système  ou  devinée  a  priori  par  une 
prétendue  philosophie,  mais  fondée  sur  l'étude  la 
plus  patiente  et  la  plus  attentive  des  détails.  C'est 
parce  que  l'Inde  lui  parut  une  des  pages  les^ 
plus  importantes  de  cette  histoire  qu'il  y  consacra 
tous  les  efforts  de  sa  noble  intelligence  ;  et  c'est  parce 
que  les  études  indiennes  lui  semblaient  encore  à  leur 
enfance  qu'il  se  confina  dans  les  travaux  de  la  phi- 


158  EUGÈNE    BURNOUF. 

lologie  la  plius  spéciale.  Il  pensait  avec  raison  qu'il 
ne  s'agit  pas  encore  de  disserter  sur  une  littéra- 
ture que  Ton  connaît  depuis  un  demi-siècle,  et 
dont  on  ne  possède  les  monuments  en  Europe  que 
d'une  manière  très-incomplète.  Quelques  personnes 
semblaient  croire  qu'avec  s%s  hautes  facultés,  il  eût 
fait  une  œuvre  plus  méritoire  et  plus  honorable  en 
écrivant  sur  l'Inde  de  savantes  généralités  qu'en  se 
livrant  à  ce  pénible  travail  d'éditeur  et  de  traducteur. 
Eugène  Burnouf  résistait  à  ces  entraînements,  et, 
quand  Toccasioa  le  forçait  à  développer  ces  vues 
générales  où  éclatait  la  pénétration  de  sa  critique, 
il  ne  le  faisait  qu'à  contre-cœur,  en  s' excusant 
d'avance  des  belles  pages  qu'il  allait  écrire,  et  en 
protestant  que  l'étude  positive,  la  discussion  philo- 
logique étaient  à  ses  yeux,  dans  l'état  actuel  de  la 
science,  l'œuvre  la  plus  urgente  et  la  plus  essen- 
tielle. 

Cette  admirable  abnégation,  il  la  portait  jusqu'au 
mépris  de  ses  droits  les  plus  acquis.  La  priorité  des 
découvertes  le  touchait  peu  quand  il  s'agissait  des 
siennes.  Dîuis  plusieurs  circonstances  où  des  per- 
sonnes moins  désintéressées  eussent  engagé  de  vives 
polémiques,  il  se  tut.  Il  regardait  comme  perdu  le 
temps  employé  à  ces  stériles  débats.  Son  cours  au 
Collège  de  France  était  le  reflet  du  même  esprit.  Nul 


EUGÈNE   BURNOUF.  159 

n'étdt  plus  capable  que  lui  d'attacher  un  auditoire 
p^r  sa  parole  vive,  élevée,  pleine  de  justesse.  Il  se 
refusait  ce  moyen  si  légitime  de  séduction;  il  n'était 
éloquent  qu'à  la  dérobée  eli^dans  ses  moments  d'ou- 
bli. Il  croyait  mieux  faire  pour  la  science  en  se  bor- 
nant à  une  analyse  purement  philologique  des  textes 
les  plus  difficiles  de  la  littérature  sanscrite,  les  Com- 
mentaires du  code  de  Manou.  Lui  seul  possédait  le 
secret  de  ce  style  étrange,  vraie  algèbre  de  la  pensée 
humaine  ;  à  peine  quatre  ou  cinq  personnes  en  Eu- 
rope étaient  capables  de  le  suivre.  U  préférait  cet 
austère  enseignement  à  des  développements  qu'il 
jugeait  prématurés,  ou  à  des  explications  plus  acces- 
sibles, mçus  que  d'autres  maîtres  eussent  pu  donner  * 
comme  lui.  * 

Et  ne  croyons  pas  que  ce  fût  là  une  fantaisie  d'é- 
rudit»  un  simple  amour  de  la  difficulté  pour  elle- 
même  et  pour  le  plaisir  qu'on  trouve  à  la  vaincre. 
Eugène  Burnouf  était  convaincu  que  la  science 
n'est  ^Ude  que  si  elle  repose  sur  la  plus  scrupuleuse 
philologie.  Voilà  pourquoi  une  des  intelligences  les 
plus  vives  et  les  plus  ouvertes  de  ce  siècle  se  voua 
au  rude  métier  de  manœuvre,  se  borna  presque  à  la 
tâche  de  recueillir  des  documents,  d'apprendre  des 
langues»  de  se  créer  des  dictionnaires,  des  gram- 
maires. La  disproportion  apparente  qu'on  peut  trou- 


ICO  KUGÈNE   BURNOUF. 

ver  entre  sa  réputation  méritée  d'homme  supérieur 
et  le  caractère  de  ses  écrits,  trop  sérieux  pour  être 
généralement  appréciés,  n'eut  pas  d'autre  cause.  Gu- 
vier  est  plus  connu  par  âon  superficiel  Discours  sur 
les  révolutions  du  globe  que  par  les  mémoires  spé- 
ciaux qui  forment,  aux  yeux  du  savant,  ses  véritables 
titres  scientifiques.  Kugène  Burnouf  ne  voulut  laisser 
aucun  écrit  de  cette  espèce.  Il  ne  faisait  nulle  con- 
cession à  la  frivolité  (de  cela,  il  faut  le  louer  sans 
réserve),  ni  même  au  public  simplement  curieux  (de 
ceci,  on  peut  éprouver  quelques  regrets).  Cet  habile 
maître,  appelé  par  la  supériorité  de  son  esprit  et  ses 
précieuses  qualités  morales  à  devenir  le  centre  d'une 
grande  école,  resta  ainsi  dans  l'isolement.  11  crai- 
gnait d'abaisser  la  science,  et,  ne  tenant  pas  compte 
de  la  faiblesse  de  son  siècle,  il  la  rendait  presque 
inabordable.  La  fière  et  noble  manière  des  maîtres 
d'autrefois,  repoussant  comme  indigne  d'eux  tout 
effort  pour  rendre  l'instruction  attrayante  et  facile, 
suppose  dans  l'élève  une  force  de  volonté,  une  résolu- 
tion, un  désintéressement  bien  rares  de  nos  jours. 
L'œuvre  scientifique,  d'ailleurs,  renferme  deux  fonc- 
tions bien  distinctes  :  le.  génie  de  la  découverte,  te 
travail  des  recherches  originales  et  Tart  de  les  rendre 
accessibles  au  public.  Ces  deux. rôles  ne  peuvent  être 
bien  remplis  que  par  la  même  personne.  La  science 


EUGÈNE  BURNOUF.  161 

se  trouve  presque  toujours  mal  des  interprètes  qui 
veulent  parler  pour  elle  sans  connaître  sa  méthode 
et  ses  procédés.  Par  un  rare  bonheur,  Eugène  Bur- 
neuf  réunissait  ces  deux  aptitudes  presque  opposées  ; 
mais,  des  riches  dons  de  sa  nature,  il  préféra  les  plus 
sévères,  et  négligea  les  plus  brillants.  Le  public  dis- 
trait ne  sut  pas  comprendre  cette  haute  abnégation. 
Eugène  Burnouf  put  d'abord  y  être  sensible  ;  mais 
cela  n'atteignit  pas  le  fond  de  son  âme.  Nous  lui 
avons  souvent  entendu  répéter  qu'il  n'était  guidé 
dans  ses  travaux  que  par  la  vue  la  plus  abstraite  du 
devoir,   et  qu'il  n'avait  besoin  d'attendre  aucune 
récompense  de  l'opinion.  Les  joies  exquises  de  l'in- 
térieur, qui  lui  furent  si   abondamment  départies, 
d'abord   auprès  d'un  père,  dont  le  souvenir  était 
pour  lui  un  véritable  culte,  puis  au  sein  d'une  famille 
digne  de  lui,  sufTisaieût  à  son  bonheur;  tout  le  reste, 
il  le  faisait  parce  qu'il  croyait  devoir  le  faire.  11 
avouait  que,  dans  ses  premières  années,  il  avait  été 
soutenu  par  une  noble  émulation  de  gloire,  et  que 
peut-être,  sans  ce  mobile,  il  n'eût  pu  mener  à  fin 
les  immenses  travaux  par  lesquels  il  débuta  dans  la 
science.  Mais  cette  chaleur  de  jeunesse  l'abandonna  ; 
il  en  était  venu  à  cette  paix  inaltérable  de  l'homme 
qui  ne  connaît  au  monde  qu'un  seul  juge,  sa  con- 
science. 

11 


im  EUGÈNE  BTJRNODF. 

Et  c'est  précisément  parce  qu'il  la  fuyait,  que  la 
gloire  vint  le  chercher.  L'opinion  fut  vraiment 
étiange  à  son  égard.  Elle  ne  sut  pas  te  suivre  dans 
la  haute  voie  oh.  il  s'était  engagé,  et  pourtant  elle  le 
comprit  d'instinct;  elle  sentit  tout  ce  qu'il  y  avïdt  de 
grave  et'd' élevé  dans  cette  nohle  figure.  Son  immense 
réputation  dans  les  écoles  savantes  de  l'étranger 
réagit  sur  l'indifférence  de  ses  compatriotes.  Ses 
derniers  jours  furent  son  triomphe  :  à  quelques 
;3emaines  d'intervalle,  il  se  vit  élevé  par  le  gouver- 
nement aux  fonctions  d'inspecteur  général  de  l'en- 
seignement supérieur,  et  par  l'Académie  des  inscrip- 
tions et  belles-lettres,  à  la  charge  de  secrétaire  per- 
pétuel. Les  louanges  unanimes  et  sans  mélange  qui 
éclatèrent  à  sa  mort  prouvèrent  qu'en  prenant  la 
part  du  sérieux  et  de  l'honnête,  il  avfùt  réellement 
pris  la  meilleure  part. 

Son  souvenir  restera,  poiu"  tous  ceux  qui  l'ont 
connu,  un  sublime  et  cher  entretien,  un  motif  de 
foi  et  de  confiance,  une  excitation  à  bien  penser 
et  à  bien  faire.  Cette  vie  toute  consacrée  aux 
choses  supérieures,  cet  exemple  d'un  homme  pos- 
sédé par  la  passion  désintéressée  du  vrai,  avec  un 
rare  génie  pour  la  satisfaire,  leur  rappellera  que, 
si  la  gloire  n'est  pas  laite  pour  tous,  les  pures 
joies  de  l'étude  et  du  devoir  accompli  sont  ouvertes 


EUGÈNE  BURNOUF.  163 

à  tous.  Non,  aucun  de  ceux  qui  ont  senti  le  parfum 
qui  s'exhale  de  cet  illustre  mort  ne  croira  qu'il  eût 
mieux  fait  de  suivre  une  voie  moins  noble  et  moins 
pure. 


ETIENNE     QUATREHEHE. 

11  n'est  point  permis  de  laisser  sans  mémoire  une 
vie  comme  celle  de  l'orienlaliste  émioent  que  l'Aca- 
démie des  inscriptions  et  belles-lettres  a  perdu  il  y 
a  quelques  jours.  M.  Etienne  Quatremère  avait  de- 
mandé qu'aucun  discours  ne  fût  prononcé  sur  sa 
tombe.  L'austérité  de  ses  mœurs  et  l'àpre  fierté  de 
son  caractère  eussent  repoussé  de  même  l'idée  d'sne 
louange  posthume  qui  ne  fût  pas  venue  de  ses  œuvres. 
■  L'éloge  avec  ses  formules  obligées  et  ses  partis  pris 
de  dissimulation  nous  est  donc  interdit.  Ce  n*e3t 
point  à  des  convenances  pei'SODnelIes,  c'est  à  la 
science  qu'on  doit  le  compte  de  ces  vies  consacrées  à 
l'étude  et  qui  appartiennent  à  tous. 

M.  Etienne  Quatremère  naquit  à  Paris  en  1782, 
d'une  famille  oii  la  gravité,  !a  sévérité  de  mœurs  et 
le  goût  des  choses  sérieuses  qu'inspirait  le  jansénisme 
formaient  une  sorte  d'hérédité.  Son  aïeul,  marchand 


ETIENNE  QUÂTREMÈRE.  465 

de  drap  comme  ses  ancêtres  (le  mot  n'est  point  em- 
phatique appliqué  à  d' anciennes  familles  bourgeoises 
où  vivait  une  si  forte  tradition),  fut  anobli  par 
Louis  XVI  avec  la  clause  exceptionnelle  que  l'un  de 
ses  fils  pourrait  toujours,  sans  déroger,  continuer  le 
commerce.  Sa  grand'mère,  Anne  Bourjot,  dont  la 
vie  a  été  écrite  par  dom  Labat,  fut  un  modèle  de 
charité  chrétienne  poussée  jusqu'à  l'héroïsme.  Son 
père,  pénétré  de  la  même  foi,  et  ouvert  aux  idées 
généreuses  du  siècle  dans  la  mesure  assez  large  où 
le  jansénisme  les  admettait,  fut  un  des  premiers 
officiers  municipaux  élus  en  1789.  L'étude  et  le  goût 
des  exercices  de  l'esprit  président  place  dans  ces 
vies  austères  à  côté  des  devoirs  religieux.  La  famille 
de  M.  Quatremère,  soit  par  elle-même,  soit  par  ses 
branches  collatérales,  a  donné  aux  lettres  les  noms 
inégalement  célèbres  de  Quatremère  de  Quincy, 
Quatremère-Roissy,  Quatremère-Disjonval.  La  sève 
énergique  de  ces  vieilles  familles  aboutissait  pres- 
que toujours  à  une  grande  originalité  :  chacun  y  avait 
son  type,  et,  comme  on  dirait  en  ce  temps  de 
pâle  uniformité,  son  ridicule.  Le  pli  vigoureux 
que  les  caractères  recevaient  de  l'éducation  tradi- 
tionnelle y  inculquait  très-profondément  certains 
préjugés;  mais  ces  préjugés  mêmes  entretenaient 
une  force  de  volonté  et  une  puissance  d'initiative  qui 


166  ETIENNE   QUATREMÈRE. 

s'en  vont  de  plus  en  plus,  depuis  qu'on  a  cru  régler 
le  monde  en  n'y  l£|,issant  de  place  que  pour  la  fai- 
blesse et  la  médiocrité. 

Une  horrible  expérience  de  la  méchanceté  hu- 
maine ouvrit  la  vie  de  M.  Etienne  Quatremère,  et  ne 
contribua  pas  peu  sans  doute  à  lui  inspirer  cette 
humeur  sombre  et  mélancolique  qui  a  si  souvent 
attristé  ses  plus  fidèles  amis.  Au  milieu  des  misères 
des  premières  années  de  la  Révolution,  son  père 
commit  la  généreuse  imprudence  de  répandre  des 
aumônes  abondantes,  qui  lui  firent  supposer  des 
richesses  supérieures  à  celles  qu'il  avait.  Traduit  au 
tribunal  révolutionnaire,  il  fut  condamné  le  21  juin 
1794  pour  incivisme  et  fanatisme.  Les  malheureux 
dont  il  était  le  soutien  habituel  étaient  présents  à  l'au- 
dience, et,  dans  ce  sanglant  prétoire  où  la  voix  de  la 
nature  était  si  rarement  entendue,  il  se  fit  un  mou- 
vement quand  l'arrêt  fut  prononcé.  Le  président  se 
leva  et  déclara  que  Quatremère,  n'ayant  eu  en  vue 
que  son  Dieu  et  nullement  les  sans-culottes,  méritait 
la  mort  «  pour  avoir  humilié  le  peuple  par  ses  bien- 
faits. » 

On  conçoit  quel  refoulement  cette  exécrable  déri- 
sion dut  produire  dans  l'âme  d'un  enfant  de  douze 
ans.  La  largeur  de  l'esprit  et  l'mdépendance  de  la 
libre  pensée  sont  presque  toujours  le  fruit  d'une 


ETIENNE   QUATREMERE.  167 

expérience  heureuse  de  la  vie  :  rhomme  qui  n'a 
rencontré  autour  de  soi  que  bonté  et  droiture  admet 
volontiers  d'énormes  diversités  dans  la  manière  de 
croire  au  vrai  et  de  réaliser  le 'bien  ;  mais  il  ne  faut 
pas  demander  la  modération  à  celui  qui  a  souffert,  ni 
la  tolérance  pour  les  idées  à  celui  qui  a  vu  les  idées 
servir  de  prétexte  à  la  spoliation  et  à  l'assassinat. 
M.  Quatremère  ne  connût  point  cette  pacifique  dis- 
position d'esprit,  qui  est  non  pas  l'indifférence,  mais 
l'optimisme  d'une  belle  âme  supposant  chez  les  autres 
la  sérénité  et  l'absence  de  passions  qu'elle  sent  en 
elle.  Ni  la  philosophie  ni  les  habitudes  de  l'homme 
du  monde  ne  tempérant  sa  roideur,  il  aima  mieux 
renoncer  à  la  part  de  légitime  influence  qu'il  eût  pu 
exercer  que  de  faire  aucun  sacrifice  au  commerce 
des  hommes.  De  bonne  heure,  il  se  plongea  dans 
l'étude  et  ne  voulut  pas  en  être  distrait.  Toute  sa  vie 
il  vécut  seul,  presque  sans  autres  amis  que  ses  livres, 
les  seuls  qui  ne  pussent  jamais  le  contredire.  Les 
grands  travaux  qu'il  a  publiés  n'étaient  pas  eux- 
mêmes  le  but  principal  qu'il  se  proposait,  et  ses 
écrits  sont  toujours  restés,  pour  le  nombre  et  l'im- 
portance, au-dessous  de  son  érudition.  Il  aimait  sa 
science  jusqu'à  en  être  jaloux  ;  il  voulait  qu'on  y  crût 
sur  sa  parole  et  semblait  regretter  que  le  public  en 
profitât. 


168  ETIENNE   QUATREMÈRE. 

Les  langues  orientales  furent  le  champ  principal 
de  sa  curiosité,  mais  il  ne  les  prit  point  comme 
une  spécialité  exclusive  :  toute  autre  étude  l'eût 
autant  charmé,  et,  S'il  préféra  celle-ci,  c'est  pro- 
bablement parce  qu'il  la  trouva  plus  rare  et  plus 
difficile.  Il  n'y  avait  livre  qu'il  ne  lût.  Son  admirable 
bibliothèque  de  cinquante  mille  volumes  n'était  point, 
comme  cela  arrive  si  souvent,  un  instrument  oisif 

* 

entre  les  mains  d'un  maître  qui  ne  lit  pas;  c'était  l'i- 
mage fidèle  de  son  savoir  universel.  De  toutes  ses 
œuvres,  c'est  celle  qu'il  a  le  plus  aimée,  et  une  de 
ses  préoccupations  habituelles  était  la  beauté  du  ca- 
talogue qui  en  serait  dressé  après  sa  mort. 

Cette  manière  de  prendre  l'étude  comme  une  jouis- 
sance personnelle,  bien  plus  que  comme  un  moyen 
d'enrichir  la  science  de  résultats  nouveaux,  explique 
les  côtés  éminents  et  les  parties  faibles  de  la  carrière 
de  M.  Etienne  Quatren^re.  Peu  de  savants  peuvent 
lui  être  comparés  pour  l'étendue  et  la  sûreté  des 
connaissances;  on  sent  que  ce  qu'il  donne  au  public 
est  le  fruit  d'un  vaste  travail  dont  la  plus  grande 
partie  reste  inconnue  :  nul  souci  de  se  montrer; 
aucun  de  ces  artifices,  bien  vite  découverts  par 
un  œil  exercé,  au  moyen  desquels  l'érudition  novice 
essaye  de  faire  illusion.  Tous  les  travaux  de  M.  Qua- 
tremère,  quand  il  n'y  mêle  point  de  jugement  propre, 


ETIENNE  QUATRE  MÈRE.  16» 

peuvent  être  pris  cotnme  des  sources  premières  et 
'  maniés  avec  une  entière  sécurité.  Mais  on  ne  saurait 
nier  que,  sous  le  rapport  de  la  critique,  ils  ne  lais- 
sent beaucoup  à  désirer.  Ce  n'est  jamais  impunément 
qu'on  manque  d'esprit  philosophique,  même  dans 
les  travaux  qui  semblent  en  exiger  le  moins.  Faute 
de  direction  générale,  M.  Quatremère,  avec  d'incom- 
parables ressources  et  une  puissance  de  travail  qui 
ne  fut  jamais  surpassée,  n'a  point  ouvert  de  voie 
vraiment  féconde.  L'unité  d'une  carrière  intellec- 
tuelle résulte  toujours  d'une  grande  idée  extérieure, 
impersonnelle,  objective,  comme  on  dit  en  Allema- 
gne, qui  entraîne  l'homme,  le  domine,  fait  sa  vie 
sans  lui  et  malgré  lui.  L'activité,  si  noble  d'ailleurs, 
de  M.  Quatremère  fut  gouvernée  par  de  tout  autres 
vues.  L'intérêt  abstrait  de  la  science  le  touchant 
moins  que  sa  propre  curiosité,  il  se  laissa  conduire 
par  son  travail  plutôt  qu'il  ne  le  dirigea.  On  ne  saisit 
pas  le  principe  qui  relie  ses  ouvrages  les  uns  aux 
autres.  Ce  n'est  point  une  critique  que  je  fais 
ici;  je  constate  seulement  la  diversité  des  dons  que 
la  nature  sait  partager  entre  les  esprits  excellents. 
M.  Quatremère  a  laissé  dans  }e  champ  des  études 
historiques  et  philologiques  une  trace  durable,  quoi- 
qu'il n'ait  jamais  bien  nettement  compris,  je  ciois, 
la  portée  et  l'objet  de  ces  études.  Il  ne  se  douta  pas 


170  ETIENNE   QUATREMÈRE. 

du  lien  qui  rattache  toute  recherche  sérieuse  au  pro- 
blème vital  de  l'être  pensant  ;  il  n'aperçut  pas  le 
but  supérieur  de  T érudition,  qui  est  de  construire 
pierre  à  pierre  la  science  historique  de  l'esprit  hu- 
main, c'est-à-dire  la  moitié  de  la  philosophie.  Il  ne 
vit  pas  tout  cela,  et  peut-être,  s'il  l'eût  vu,  eût-il 
moins  bien  mérité  de  la  cause  qu'il  servait  sans  le 
savoir.  Il  fut  comme  un  ouvrier  laborieux,  rendant 
d'immenses  services  à  la  construction  d'un  édifice, 
dont  le  plan,  la  destination  et  les  proportions  ne  lui 
apparurent  jamais. 

Ce  fut  en  1808  que  M.  Etienne  Quatremère  débuta 
dans  la  carrière  savante  par  un  écrit  qui  doit  compter 
au  nombre  des  meilleurs  qu'il  ait  produits,  ses  Re- 
cherches sur  la  langue  et  la  littérature  de  VEgypte, 
M.  Quatremère  y  établit  d'une  manière  absolument 
démonstrative  un  résultat  entrevu  avant  lui  par 
Jablonski,  à  savoir  que  la  langue  de  l'ancienne  Egypte 
doit  être  cherchée  dans  le  copte.  Ce  fut  le  point  de 
départ  des  recherches  qui  peu  après  furent  entre- 
prises pour  résoudre  l'énigme  de  l'écriture  hiérogly- 
phique. Mais  M.  Quatremère  s'arrêta  après  ce  pre- 
mier pas,  et  n'entra  pas  dans  la  voie  nouvelle.  Il  nia 
même  la  possibilité  d'aller  plus  loin,  et  ne  crut  jamais 
aux  découvertes  de  GhampoUion.  Il  poussait  à  1! excès 
la  réserve  quand  il  s'agîssait  de  recherches  aux- 


ETIENNE   QUATREMÈRE.  171 

quelles  il  n'avait  point  eu  de  part.  Quelquefois  cette 
réserve  était  légitime,  et  on  ne  peut  que  le  louer 
d'avoir  pris  les  plus  grandes  précautions  contre  les 
méthodes  peu  sévères  ;  mais  on  ne  saurait  nier  que 
souvent  aussi  il  n'ait  trop  cédé  à  certaines  préven- 
tions. Ainsi,  il  n'admit  jamais  ce  ^u'on  appelle  la. 
philologie  comparée,  cette  grande  méthode  créée  par 
Frédéric  Schlegel,  Bopp,  Burnouf,  et  de  la  valeur  de 

* 

laqiieUe  il  n'est  plus  permis  de  douter.  Il  envisageait 
les  langues  isolément,  croyait  qu'elles  se  ressemblent 
à  peu  près  également  et  qu'elles  difTèrent  à  peu  près 
également  les  unes  des  autres,  sans  distinction  de  . 
familles.  Il  repoussait  jusqu'à  l'unité  de  la  famille 
indo-européenne,  et  il  disait  que  l'usage  du  san- 
scrit pour  expliquer  les  origines  .grecques,  latines, 
etc.,  passerait,  comme  avait  passé  la  mode  de  tout 
jexpliquer  par  l'hébreu. 

Les  études  sémitiques  furent  l'objet  habituel  des 
travaux  de  M.  Quatremère  :  il  les  parcourut  dans  les 
sens  les  plus  divers,  et  toujours  avec  un  savoir  con- 
sommé. L'enseignement  de  l'hébreu,  qui  est  la  clef 
de  toutes  les  recherches  sur  le  monde  sémitique,  fut 
durant  quarante  ans  au  Collège  de  France  confié  à 
ses  soins.  On  ne  peut  pas  dire  que,  dans  cet  ordre  de 
recherches,  M.  Quatremère  ait  rendu  à  la  science  de 
signalés  services.  Il  ne  suivit  guère  les  immenses 


in  ETIENNE   QUATRRMÈRE. 

travaux  qui,  depuis  un  demi-siècle,  se  sont  accu- 
mulés en  Allemagne,  et  ont  fait  de  la  philologie 
hébmque  le  modèle  de  toutes  les  philologies.  Il 
n'observa  peut-être  point  assez  délicatement  la 
nuance  essentielle  qui  doit  distinguer  la  chaire  de 
«  littérature  hébraïque,  chaldaïque  et  syriaque  »  au 
Collège  de  France,  d'une  chaire  «  d'Écriture  sainte  » 
dans  une  faculté  de  théologie.  M.  Quatremère 
voulut  être  théologien,  et  théologien  raisonnable  :  il 
ne  satisfit  personne.  M.  Quatremère  se  rapprochait 
parfois  de  l'école  qu'on  appelle  en  exégèse  l'école 
rationaliste^  dont  la  tendance  est  de  trouver  aux 
faits  donnés  pour  surnaturels  des  explications  liis- 
toriques.  Il  ne  rejetait  pas  les  miracles,  mais  il  en 
voulait  le  moins  possible  ;  quand  il  en  rencontrait 
c(  d'une  exécution  difficile  »,  selon  sa  naïve  expres- 
sion, il  cherchait  à  les  atténuer  ou  à  les  expliquer 
par  des  procédés  naturels  et  par  des  malentendus. 
Gela  l'entraînait  dans  bien  des  subtilités  peu  pro- 
fitables à  la  philologie.  Il  distinguait,  par  exemple, 
les  miracles  qui  supposent  seulement  une  vio- 
lence faite  aux  lois  de  la  surface  de  notre  planète 
des  miracles  qui  supposent  un  arrêt  du  système 
solaire  tout  entier,  comme  le  miracle  de  Josué.  Bien 
que  la  puissance  divine  soit  très-grande,  il  croyait 
la  soulager  en  la  dispensant  d'un   tel    effort.   II 


ETIENNE   QUATREMÈRE.  173 

n*admettait  pas  que  ni  le  soleil  ni  la  terre  se  fus- 
sent arrêtés  à  la  voix  de  Josué  ;  H  pensait  que  le 
nuage  chargé  de  pierres,  passant  devant  le  so- 
leil» l'obscurcit  momentanément.  Le  nuage  s' étant 
déchargé  sur  les  Chananéens,  le  soleil  reparut,  et, 
comme  dans  la  chaleur  du  combat  on  ne  mesure  pas 
bien  le  temps,  les  compagnons  de  Josué  crurent 
qu'une  prolongation  du  jour  avait  eu  lieu  en  leur 
faveur*.  Dn  nuage  chargé  de  cailloux  lui  paraissait 
un  prodige  beaucoup  moins  inadmissible  qu'une  sus- 
pension des  mouvements  du  ciel.  Dans  un  cours  où 
la  littérature  hébraïque  aurait  été  prise  comme  l'est 
dans  un  cours  de  sanscrit  la  littérature  indienne,  . 
dans  un  cours  de  chinois  la  littérature  chinoise,  je 
veux  dire  comme  un  instrument  pour  l'étude  des 
origines  d'une  fraction  de  l'humanité,  de  pareilles 
questions  n'auraient  pas  dû  se  poser. 

Les  études  phéniciennes,  qui  ne  sont  qu'une  ap- 
plication des  études  hébraïques,  occupèrent  beaucoup 
M.  Quatremère,  et  furent  pour  lui  l'occasion  de  tra- 
vaux importants.  Ce  n'est  pis  que  ses  interpréta- 
tions aient  été  d'ordinaire  les  mieux  inspirées;  en 
tout  ce  qui  demandait  un  certain  bonheur  de  divi- 


l.  Voir  les  Observations  sur  un  passage  du  livre  de  Josué,  publiées 
dans  le  Journal  des  Savants  (août  1856). 


.   174  ETIENNE   QUATRËMÈRE. 

nation,  un  instinct  particulier  de  rectitude,  de  sim- 
plicité et  de  justesse,  M.  Quatremère  ne  jouissait 
pas  de  tous  ses  avantages.  Cependant  sa  riche  mé- 
moire lui  suggéra  quelques  rapprochements  ingé- 
nieux. C'est  à  lui  qu'appartient  la  découverte  de  la 
forme  exacte  du  pronom  relatif  en  phénicien,  qui 
jusque-là  avait  été  méconnue.  Cette  découverte, 
faite  sur  des  textes  fort  courts  et  peu  significatifs,  a 
été  confirmée  par  le  déchiffrement  des  grandes  in- 
scriptions plus  récemment  trouvées  à  Marseille  et  à 
Saïda,  et  qui  ont  livré  à  la  science  les  premiers 
textes  de  quelque  étendue  écrits  en  langue  phéni- 
cienne. 

Dans  le  champ  des  études  araméennes,  M.  Qua- 
tremère a  marqué  sa  trace  par  un  ouvrage  très- 
important,  et  qui,  à  l'époque  où  il  parut,  fut, 
peut-être  sans  que  l'auteur  s'en  doutât,  un  trait  de 
lumière  jeté  sur  les  antiquités  sémitiques  ;  je  veux 
parler  de  son  Mémoire  sur  les  Nabatéens.  M.  Quatre- 
mère aperçut  le  premier  l'intérêt  d'un  livre  singulier 
qui  est  parvenu  jusqtf  à  nous  dans  une  traduction 
arabe  sous  le  titre  d^ Agriculture  nabatéerme.  Il  en 
tira  de  précieux  renseignements,  autour  desquels  il 
groupa,  avec  l'érudition  qui  n'appartenait  qu'à  lui, 
toutes  les  données  que  l'Orient  et  l'antiquité  clas- 
sique nous  ont  laissées  sur  le  même  sujet.  Ces  re- 


ETIENNE   QUATREMÈRE.  175 

cherche3  ont  été  depuis  reprises  par  M.  Ghwolson» 
de   Saint-Pétersbourg;  celui-ci  a  énormément  en- 
chéri sur  les  opinions  de  M.  Quatremère  qui  pou- 
vaient paraître    les  plus    exagérées.    Selon  notre 
savant  compatriote,  nous  aurions  dans  Y  Agricul- 
ture nabatéenne  un  ouvrage  d'agronomie  composé 
à  Babylone  à  Tépoque  de  Nabuchodonosor.  Selon 
M.   Ghwolson,  ce  serait  à  plusieurs  milliers  d'an- 
nées avant  Jésus-Christ  que  ce  livre  singulier  nous 
ferait  remonter.   Il  faut   attendre,  pour  se  pro- 
noncer d'une  manière  assurée,  que  le  texte  arabe 
complet  des  ouvrages  nabatéens  ait  été  publié.  Mais 
les  extraits  qu'en  a  donnés  M.  Chwolson  soulèvent 
les  doutes  les  plus  graves*.  Il  est  bien  probable  que 
toute  cette  littérature  nabatéo-arabe  est  un  produit 
apocryphe  des  écoles  babyloniennes  du  v*  ou  du 
Yi*  siècle  de  notre  ère.  Mais,  comq;ie  telle,  elle  a  en- 
core beaucoup  d'intérêt  ;  car  il  s'y  trouve  de  pré- 
cieuses données  sur  l'ancienne  civilisation  de  la 
Ghaldée.  Le  Mémoire  sur  les  Nabatéens  conserve  de 
mdtne  son  prix,  bien  que  les  conclusions  en  soient 
fort  ébranlées.  Le  manque  de  critique  ne  pouvait 
permettre  à  M.  Quatremère  de  traiter  avec  un  plein 

i.  Voir  Mém.  de  VAcad.  des  inscr,  et  belles-lettres,  i.  XXIV,  i*"* 
partie,  p.  139  et  sui?.;  Zeitschrift  der  deutschen  morgenlândischen 
Gesellschaft,  1861,  p.  1  et  sui?. 


176  ETIENNE   QUATREMÈRE. 

succès  ces  difficiles  questions  de  haute  antiquité. 
Dans  ses  Mémoires  sur  la  topographie  de  Babylone 
et  sur  Darius  le  Mède,  le  môme  défaut  se  fait 
sentir. 

C'est  surtout  à  l'histoire,  à  la  géographie  et  à  la 
littérature  du  monde  musulman  que  M.  Quatremère 
consacra  d'immenses  labeurs.  Ses  Mémoires  géogra- 
phiques et  historiques  sur  T Egypte  ;  son  Histoire  des 
Sultans  mamelouks  y  traduite  de  l'arabe  de  Makrizi  ; 
son  Histoire  des  Mongols  de  la  Perse^  traduite  du 
persan  de  Raschid-eldin  ;  son  édition  du  texte  arabe 
des  Prolégomènes  d'Ibn-Khaldoun,  l'un  des  monu- 
ments les  plus  curieux  de  la  littérature  arabe  ;  ses 
nombreux  Mémoires  insérés  dans  le  Journal  asia- 
tique sont  des  trésors  de  matériaux  du  meilleur  aloi. 
Les  imperfections  qu'on  peut  reprocher  à  la  critique 
de  M.  Quatremère^  quand  il  traite  des  époques  recu- 
lées, ne  se  montrent  point  ici.  M.  Quatremère  n'avait 
nullement  le  sentiment  des  choses  primitives  ;  il  man- 
quait  de  cette  souplesse  qui  fait  deviner  ou  sentir 
des  états  intellectuels  fort  différents  de  celui*  où 

9 

nous  vivons.  Mais,  lorsqu'il  s'agissait  de  l'histoire 
des  époqpies  moyennes  ou  modernes,  histoire  qui 
exige  bien  moins  d'efforts  d'interprétation  et  où  la 
solidité  de  l'érudition  suffit,  il  était  sans  égal.  L'ari- 
dité et,  il  est  permis  de  Jie  dire,  l'importance  secon- 


ETIENNE   QUATREMËRE.         $  177 

daire  de  ces  époques  de  l'histoire  de  TOrient  ne  le 
rebutaient  pas.  Les  études  orientales  offrent  un  intérêt 
de  premier  ordre,  égal  et,  selon  mol,  supérieur  à 
celui  des  littératures  classiques,  quand  elles  s'appli- 
quent à  l'antiquité,  c'est-à-dire  à  l'époque  où  l'Orient 
fut  le  théâtre  de  révolutions  dont  nous  avons  re- 
cueilli l'héritage.  L'histoire  de  l'Inde  védique,  des 
Hébreux,  de  l'Assyrie,  de  la  Perse  ancienne,  c'est 
notre  histoire  à  tous ,  *  puisque  notre  civilisation 
»  plonge  par  ses  racines  dans  le  sol  même  où  les 
Védas,  la  Bible,  le  Zend-Avesta  nous  transportent, 
et  que  nous  subissons  encore  aujourd'hui  le 
contre-coup  de  ce  qui  se  passa  il  y  a  des  milliers 
d'années  dans  l'Asie  primitive,  à  Ninive,  à  Babylone, 
à  Suse,  dans  le  pays  de  Ghanaan.  On  n'en  peut  dire 
autant  des  littératures  modernes  de  l'Orient.  Elles 
sont  aussi  d'un  très-grand  intérêt,  puisque  rien  n'est 
à  négliger  dans  l'ensemble  des  choses,  et  que,  d'ail- 
leurs, les  destinées  des  familles  les  moins  favorisées 
de  l'espèce  humaine  touchent'  par  une  foule  de 
points  au  développement  général  de  la  civilisation  ; 
mais  enfin  une  distinction  doit  être  faite  entre  le 
grand  courant,  qui  entraîne  d'une  même  teneur 
l'humanité  vers  un  but  inconnu,  et  les  courants, 
latéraux  du  fleuve,  qui»souvent  semblent  contrarier 
le  cours  principal.  L'horrible  abaissement  de  la  mo- 

12 


178  ETIENNE   QUATREMÈRE. 

ralité  et  de  rintelligence  dans  les  pays  musulmans, 
surtout  à  partir  de  la  seconde  moitié  du  moyen  âge, 
m'a  toujours  dégoûté,  et  j'admire  la  conscience  des 
philologues  qui  consacrent  à  ce  monde  dégradé  les 
mêmes  soins  qu'aux  nobles  restes  du  génie  de  la 
Grèce,  de  l'Inde  antique,  de  la  Judée.  Mais  les  plus 
tristes  pages  de  l'histoire  demandent  aussi  des  in- 
terprètes, et  dans  le  travail  scientifique  il  faut  savoir 
gré  à  ceux  qui  prennent  pour  eux  la  plus  mauvaise 
part. 

Il  me  reste  enfin  à  rappeler  les  travaux  deM.Étienne 
Quatremère  qui  auraient  dû  faire  sa  gloire  principale, 
et.  qui,  par  suite  de  regrettables  circonstances,  ont 
été  perdus  pour  le  public  savant,  je  veux  dire  ses 
travaux  lexicographiques.  La  vraie  vocation  de 
M.  Quatremère  était  de  ce  côté.  Son  immense  lec- 
ture, sa  mémoire  qui  tenait  du  prodige,  son  exacti- 
tude scrupuleuse  sur  les  détails  lui  assuraient  le 
premier  rang  dans  un  ordre  de  travaux  où  les  qua- 
lités qui  lui  manquaient  sont  le  moins  exigées.  Très- 
jeune,  il  se  mit  à  recueillir  d'immenses  matériaux  pour 
un  dictionnaire  arabe,  qui,  s'il  eût  été  achevé,  eût 
fait  oublier  sans  peine  tous  ceux  que  Ton  possède. 
Le  meilleur  juge  en  cette  matière,  son  maître,  Sil- 
vestre  de  Sacy,  aimait  à  dire  qu'Etienne  Quatremère 
était  le  seul  homme  capable  de  composer  un  die- 


étie:;nne  quatremère.  17\> 

tionnaire  arabe.  11  est  certain  que,  si  en  grammaire 
Silv^estre  de  Sacy  n'a  point  été  égalé,  M.  Quatre- 
mère n'eût  point  été  de  longtemps  surpassé  en  lexi- 
cographie.  On  peut  énoncer  sur  ce  point  des  conjec- 
tures, quoique  les  travaux  dont  nous  parlons  soient 
restés  inédits.  M.  Quatremère,  pour  utiliser  des 
notes  qu'il  désespérait  de  réunir  en  un  corps  d'ou- 
vrage, avait  pris  l'habitude  de  les  placer  à  tout  pro- 
pos au  bas  des  pages  de  ses  différents  écrits.  Elles  y 
forment  un  encombrement  assez  incommode,  et  il 
est  à  craindre  que  la  science  ne  tire  jamais  qu'un 
médiocre  avantage  des  articles  de  dictionnaire  ainsi 
dispersés;  mais  on  est  surpris  de  l'immense  dépouil- 
lement de  textes  auxquels  l'auteur  s'était  livré. 
M.  Quatremère  recueillit  également  beaucoup  de 
notes  en  vue  d'un  dictionnaire  copte,  d'un  diction- 
naire  syriaque,  d'un  dictionnaire  turc  oriental,  et  je 
ci'ois  même  de  dictionnaires  persans  et  armé- 
niens. 

11  est  permis  de  supposer  que  les  services  rendus 
par  le  docte  orientaliste  dans  ces  diverses  branches 
d'étude  eussent  été  fort  inégaux.  En  syriaque,  par 
exemple,  je  pense  qu'on  se  consolera  de  n'avoir  pas 
le  tiravail  de  M.  Quatremère  quand  on  possédera 
cpipplet.le  beau  lexique  de  M.  Bernstein,  dont  le 
premier  fascicule  a  paru  et  donne  la  plus  haute  idée 


180  ETIENNE  QUATREMÈRE. 

de  l'ouvrage*.  Ce  n'en  est  pas  moîns  une  chose  dé- 
ploral)le  que  ce  vaste  amas  de  travaux  soit  resté  et 
soit  probablement  destiné  à  rester  toujours  inutile*. 
Il  faut  dire,  pour  justifier  la  France  et  le  public  sa- 
vant d'une  indifférence  coupable,  que  le  goût  per- 
sonnel qui  portait  le  laborieux  auteur  plutôt  à  re- 
cueillir des  notes  qu'à  achever  des  ouvrages  eut 
autant  de  part  que  les  circonstances  dans  ce  fâcheux 
abandon. 

Au  Journal  des  Savants,  M.  Quatremère  repré- 
sentait depuis  vingt  ans  l'érudition  orientale.  Sa 
critique,  rarement  bienveillante  et  parfois  empreinte 
d'une  regrettable  partialité,  avait  du  moins  l'avan- 
tage d'être  sérieuse  et  approfondie.  Il  ne  tint  pas  à 
lui  que  ce  grand  recueil  ne  continuât  d'être  ce  qu'il 
était  du  temps  de  Daunou  et  de  Silvestre  de  Sacy, 

l'écho  fidèle  et  complet  de  la  littérature  savante  de 

f 

l'Europe.  Il  y  maintint  la  grande  manière  des  recen- 
sions spéciales  et  détaillées,  qui  disparaît  de  jour 
en  jour,  et  qui  pourtant  est  indispensable  au  pro- 
grès des  recherches  de  première  main.  L'abnégation 
nécessaire  à  ce  genre  de  critique  devient  rare,  et 


1.  M.  Bernstein  est  mort  depuis.  JMgnore  si  l'on  doit  continuer 
\  'impression  de  son  ouvrage. 

12.  La  bibliothèque  royale  de  Munich  en  a  fait  Tacquisition.  J*ap- 
prends  avec  joie  qu'il  est  question  d'en  tirer  parti. 


ETIENNE   QUATREMÉRE.  ÏH 

peut  seulement  trouver  sa  place  dans  un  recueil 
qui  n'a  point  à  tenir  compte  d'intérêts  particuliers 
ni  des  exigences  du  public. 

Les  qualités  de  M.  Quatremère  ne  le  prédestinaient 
pas  à  faire  école.  Il  continua  son  œuvre  sans  se  sou- 
cier des  autres  ni  encourager  le  progrès  des  études 
auxquelles  il  s'était  voué.  On  pourrait  croire  que, 
dans  ces  froides  recherches,  la  solitude  devrait  être 
un  avantage  ;  il  semble  qu'un  érudit  détaché  de  tout 
ce  qui  retire  l'homme  de  la  sphère  des  abstractions 
soit  mieux  placé  pour  voir  le  vrai  sans  nuage  et  pour 
tout  embrasser.  Il  n'en  est  point  ainsi  :  quand  on  n'a 
pas  de  devoirs  envers  les  autres,  on  s'en  croit  sou- 
vent de  trop  grands  envers  soi-même,  et  les  incon- 
vénients de  la  bonté  sont  presque  toujours  moindres 
que  ceux  de  la  personnalité  renferipée  en  elle-même 
et  jalouse  de  son  repos. 

Peu  sympathique  au  premier  coup  d'oeil,  M.  Qua- 
tremère attachait  à  la  longue  par  l'originalité  de 
son  caractère  et  par  le  tour  arrêté  de  ses  idées. 
Il  représentait  avec  une  énergie  qui  se  perd  de  jour 
en  jour  l'ancien  esprit  de  la  bourgeoisie  parisienne, 
ses  traditions  de  sérieux,  de  culture  libérale  et  d'ho- 
notable  indépendance.  Le  «  règlement  »  en  toute 
chose  était  sa  loi  suprême  :  il  le  défendait  avec  achar- 
nement dans  les  corps  dont  il  faisait  partie.  Gardien 


182  ETIENNE  QUATREMÈRE. 

vigilant  des  droits  et  de  la  dignité  de  ces  corps, 
il  en  était  venu  (tel  est  le  siècle  où  nous  sommes)  à 
paraître  séditieux  à  force  d'être  conservateur.  Malgré 
ses  côtés  étroits,  et,  si  l'on  veut,  ses  ridicules,  ce 
vieil  esprit  avait  d'excellentes  parties  que  notre  so- 
ciété, affaiblie  pour  les  grandes  choses,  doit  certes 
regretter.  On  vivait  pour  l'estime  de  quelques  per- 
sonnes, et,  afin  de  l'obtenir,  on  recherchait  en  tout 
le  solide  et  Thonnête.  Comme  on  s'estimait  beau- 
coup, soi  et  les  siens,  on  consentait  très-difficile- 
ment à  estimer  les  autres  ;  cela  rendait  souvent  les 
caractères  aigres  et  difficiles,  mais  cela  donnait  de 
la  fierté  et  de  la  tenue.  On  était  attaché  à  ses  idées; 
on  avait  une  raison  en  dehors  de  son  intérêt  pour 
être  de  telle  ou  telle  opinion.  Eu  religion,  on  deve- 
nait facilement  «sectaire ,  afin  de  pouvoir  regarder 
la  vérité  comme  sa  propriété  ou  comme  un  privilège 
qu'on  partageait  avec  un  petit  nombre;  mais  du 
moins  la  foi  pénétrait  la  vie,  et  on  se  l'assimilait 
comme  quelque  chose  de  personnel.  L'abdication  re- 
ligieuse dont  nous  sommes  les  témoins,  le  laïque  ne 
s' occupant  plus  de  théologie  et  croyant  sans  se  sou- 
cier de  ce  qu'il  doit  croire,  eût  paru  à  ces  austères 
chrétiens  une  monstruosité. 

M.  Quatremère,  sous  ce  rapport,  comme  sous  tant 
d'autres,   n'était  pas  de  notre  âge.  Janséniste  et 


ETIENNE  QUATREMERE.  183 

gallican,  il  portait  dans  sa  piété  une  gravité  triste 
et  respectueuse  qui  n'excluait  pas  le  libre  juge- 
ment. Les  innovations  religieuses  le  révoltaient  :  il 
n'accepta  point  le  bréviaire  romain,  devenu  si  fort 
à  la  mode  dans  ces  dernières  années;  il  y  trou- 
vait des  fables,  des  anachronismes,  et  préférait 
beaucoup  le  bréviaire  de  Paris,  composé  tout  entier 
avec  des  paroles  de  l'Écriture  et  des  Pères.  Les  nou- 
veaux dogmes,  les  nouveaux  saints  et  les  nouveaux 
miracles  le  trouvaient  aussi  fort  sévère.;  à  l'époque 
où  fut  introduit  dans  le  diocèse  diAmiens  le  culte 
de  sainte  Théodosie,  il  composa  un  savant  Mémoire 
pour  établir  que  les  procédés  par  lesquels  on  avait 
créé  la  légende  de  cette  sainte  avec  une  inscription 
de  quelques  mots  étaient  contraires  à  toutes  les  rè- 
gles  de  la  saine  critique.  Cette  fermeté  nous  paraît 
surannée  ;  croyants  et  sceptiques,  nous  sommes  de- 
venus bien  plus  dociles.  Il  faudrait  s'en  réjouir,  si 
l'on  pouvait  croire  que  cela  vient  de  plus  de  largeur 
et  d'élévation  d'esprit;  mais,  si  cela  vient  de  l'affai- 
blissement des  caractères,  de  la  fatigue  et  de  la  pa- 
resse, si  les  habitudes  que  nous  envisageons  comme 
des  travers  sont  la  condition  de  l'application  mâle 
aux  choses  désintéressées,  il  faut  regretter  la  solide 
pesanteur  que  la  discipline  des  deux  derniers  siècles 
avait  donnée  aux  esprits.  Le  janséniste  acariâtre,. 


484  ETIENNE   QUâTREMÈRE.       " 

chagrin,  disant  son  bréviaire,  pouvait  être  fermé  à 
bien  des  idées  et  hostile  à  plus  d'un  progrès  légi- 
time ;  m^is  il  était,  du  moins  pour  les  parties  aus- 
tères du  travail  de  la  pensée,  uû  auxiliaire  utile,  et 
il  rendait  un  immense  service  au  développement 
sérieux  de  l'esprit  en  faisant  digue  à  l'envahissement 
du  nionde  par  l'immoralité,  le  charlatanisme  et  la 
légèreté. 


LA    CHAIRE   DE   SANSCRIT 


AU    COLLEGE     DE     FRANCE. 


[Journal  des  Débats,  10  décembre  1862.) 

Toutes  les  personnes  qui  aiment  la  science  d'une 
manière  désintéressée  sont  en  ce  moment  préoccu- 
pées d'une  question  fort  grave.  La  chaire  de  san- 
scrit au  Collège  de  France  est  vacante  depuis  la  mort 
d'Eugène  Burnouf,  arrivée  en  1852.  Il  y  a  quelques 
semaines,  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique 
nvita,  selon  le  règlement,  MJÏ.  les  professeurs  du 
Collège  de  France  à  lui  désigner  les  deux  personnes 
les  plus  capables  de  remplir  cette  chaire ,  qui  est 
d'une  importance  particulière  dans  l'état  actuel 
des  études  philologiques.  Les  professeurs,  réunis 
le  dimanche  suivant,  ne  purent  s'empêcher  de 
remarquer  l'absence  parmi  les  candidats  de  celui 
que  l'opinion  de  toute  l'Europe  savante  désigne 
comme  le  successeur  d'Eugène  Burnouf;  je  veux 
parler  de  M.  Adolphe  Régnier.  La  cause  de  cette 


180  LA   CHAIRE   DE  SANSCRIT 

abstention  était  bien  connue.  Par  un  motif  tout 
personnel,  étranger  à  la  politique,  par  suite  d'une 
relation  si  intime,  qu'on  peut  presque  l' assimiler  à 
un  lien  de  famille,  M.  Adolphe  Régnier  ne  croit  pas 
•pouvoir  prêter  le  serment  exigé  par  la  loi  pour  les 
fonctions  publiques.  Pensant  qu'on  l'accuserait  de 
présomption  s'il  avouait  le  désir  d'une  exception  au 
droit  commun,  trop  ennemi  d'ailleurs  des  vaines  dé- 
monstrations pour  rechercher  des  suffrages  avec  l'in- 
tention de  n'en  pas  profiter,  M.  Régnier  avait  pris  le 
seul  parti  qui  convînt  à  la  modération  de  son  carac- 
tère, il  s'était  interdit  de  se  porter  comme  candidat 
à  la  chaire  pour  laquelle  les  présentations  étaient 
demandées. 

L'assemblée  des  professeurs  du  Collège  de  France» 
en  présence  de  cette  situation  difficile,  ne  consulta 
que  l'intérêt  des  grandes  études  dont  le  dépôt  lui  est 
confié.  Une  lettre  de  candidature,  en  pareille  cir- 
constance, ne  pouvait  être  considérée  comme  néces- 
saire. Eu  effet,  la  nouvelle  de  la  convocation  des 
professeurs  du  Collège  de  France  avait  été  insérée 
au  Moniteur  quatre  jours  avant  le  terme  fixé  par 
M.  le  ministre  pour  la  réunion.  Tel  candidat  habitant 
une  province  écartée  n'aurait  pas  eu  le  temps  d'é- 
crire pour  faire  connaître  ses  intentions.  Le  Collège, 
d'un  autre  côté,  devait-il  entrer  dans  des  considéra- 


AU    COLLÈGE  DE   FRANCE.  187 

tîons  de  politique  et  d'administration  étrangères  à 
la  science? MM.  les  professeurs  ne  le  pensèrent  pas; 
ils  crurent  que  dans  ces  sortes  de  convocations  une 
seule  question  leur  est  posée  :  «  Quel  est  le  sujet  le 
plus  digne  ?  »  Ils  présentèrent  en  première  ligne 
M.  Adolphe  Régnier.  Quelques  jours  après,  l'Acadé- 
mie des  inscriptions  et  belles-lettres,  également  con- 
sultée d'après  ^es  règlements,  présenta  le  même  can- 
didat. 

Voilà,  ce  nous  semble,  une  des  questions  qui  met- 
tent le  mieux  en  lumière  les  vrais  rapports  de  l'État 
avec  les  choses  de  l'esprit.  Il  est  indubitable  que 
l'administration  de  l'instruction  publique  serait  dans 
son  droit  en  ne  nommant  pas  M.  Régnier.  Le  pouvoir 
n'est  jamais  tenu  d'octroyer  une  dispense  aux  lois 
existantes.  D'un  autre  côté,  le  ministre,  en  ne  choi- 
sissant pas  le  candidat  qui  lui  est  présenté  en  pre- 
mière ligne  par  les  deux  corps  savants,  sortirait  de 
l'usage  (un  seul  exemple  d'une  telle  nomination  peut 
être  cité,  exemple  emprunté  aux  plus  tristes  souvenirs 
de  la  Restauration);  il  ne  sortirait  pas  du  règlement. 
Si  donc  il  est  décidé  que  la  dispense  du  serment,  qui 
a  été  accordée  à  M.  Arago  et  offerte  spontanément  à 
M.  Cauchy,  ne  doit  pas  être  offerte  à  M.  Adolphe 
Régnier,  les  amis  de  la  science  devront  se  borner  à 
regretter  le  dommage  causé  aux  bonnes  études  par 


188  LA  CHAIRE   DE    SANSCRIT 

les  circonstances  politiques,  si  embarrassées,  que 
traverse  notre  siècle. 

Mais  l'administration  de  l'instruction  publique, 
dans  les  attributions  de  laquelle  le  Collège  de  France 
est  resté,  veut  sans  doute  le  plus  grand  bien  de  l'en- 
seignement et  le  libre  développement  de  tout  ce  qui 
peut  faire  honneur  au  pays.  A  ce  point  de  vue,  nous 
ne  croyons  pas  qu'un  gouvernement  pût  faire  un  acte 
plus  honorable  et  plus  libéral  qu'en  invitant  M.  Adol- 
phe Régnier  à  monter  dans  la  chaire  dont  les  deux 
corps  les  plus  compétents  du  monde  le  croient  digne, 
et  à  laquelle  un  scrupule  de  délicatesse  l'empêche 
d'aspirer.  La  Iqi  du  serment  n'est  pas  une  loi  comme 
une  autre.  Sans  examiner  si  le  chef  de  l'État  a  la  fa- 
culté de  dispenser  de  la  loi,  il  peut  être  de  sa  géné- 
rosité et  de  son  goût  éclairé  pour  les  lettres  de  lais- 
ser tomber  un  droit  que  la  loi  lui  confère,  s'il  voit 
dans  cette  renonciation  un  avantage  pour  l'esprit 
public.  L'empereur,  qui  s'est  déjà  honoré  en  laissant 
M.  Arago  et  M.  Gauchy  à  leur  haut  enseignement, 
ne  recueillerait  sans  doute  de  ce  nouvel  acte  que  d' una- 
nimes approbations.  Dans  nos  temps  si  troublés,  les 
intérêts  les  plus  graves  de  la  société  sont  compromis 
si  l'on  n'admet  pas  la  neutralité  des  grandes  choses 
éternelles  qui  sont  supérieures  aux  révolutions,  aux 
divisions  passagères,  aux  partis  :  neutralité  de  la 


•AU  COLLEGE  DE   FRANCE.  18^ 

science,  neutralité  des  travaux  de  l'esprit,  neutralité 
de  tout  ce  qui  contribue  à  l'amélioration  de  l'espèce 
humaine  et  au  progrès  de  la  civilisation  ;  j'ajouterai 
neutralité  de  la  religion,  pour  celles  des  communions 
religieuses  qui  ne  réclament  pas  au  profit  de  leurs 
dogmes  la  protection  de  l'État.  Si,  par  nos  dissen- 
sions, une  moitié  de  la  France  est  tour  à  tour  frappée 
d'incapacité  pour  les  grands  services  de  la  patrie, 
qui  pe  voit  l'infaillible  abaissement  qui  en  résultera 
dans  tout  jce  qui  demande  de  la  continuité?  L'ensei- 
gnement du  sanscrit  est  la  maîtresse  partie  de  notre 
haut  enseignement  philologiqne.  «  La  chaire  de 
sanscrit,  annulée  en  France  pour  une  génération 
comme  elle  l'est  déjà  en  Angleterre,  c'est  un  coup 
trop  fort  pour  nos  études  S  »  m'écrivait  hier  même 
un  des  plus  illustres  indianistes  de  l'Europe.  La 
chaire  de  Wilson,  en  effet,  par  toute  sorte  de  con- 
sidérations mesquines,  a  été  comme  supprimée  à 
Oxford.  Espérons  qu'une  noble  pensée  nous  rendra 
la  chaire  d'Eugène  Burnouf.  Cette  chaire  a  vu  se 

1.  Mon  correspondant  ne  savait  pas  qu'un  orientaliste  de  grand 
mérite  derait  être  promu  à  la  chaire.  S'il  eût  connu  le  nom  de  cet 
orientaliste,  il  eût  hautement  approuvé  qu'on  appelât  au  Collège  de 
France  pour  représenter  les  études  bouddhiques  un  homme  qui  a 
su  rendre  à  ces  études  de  si  grands  services.  Mais  il  eût  probable- 
ment persisté  à  croire  que  la  chaire  de  Burnouf  devait  garder  son 
caractère  distinct. 


100  LA    CHAIRE  DE   SAiNSCRlT. 

grouper  autour. d'elle  comme  élèves  presque  tous 
ceux  qui  sont  aujourd'hui  des  maîtres  en  Allemagne, 
en  Russie,  en  Italie,  en  Angleterre;  serons-nous 
réduits  à  aller  chercher  à  Fétranger  la  science  que 
nous  lui  avons  donnée  et  les  méthodes  qu'il  tient  de 
nous? 


LA   CHAIRE   D'HÉBREU 


AU   COLLEGE   DE    FRANCE. 


EXPLICATIONS     A     MES    COLLÈGUES. 

Paris,  15  juillet  1862. 
Messieurs   et  savants   Collègues, 

L'espérance  que  je  conservais  encore,  il  y  a  quel- 
ques jours,  de  rouvrir  mon  cours  en  ce  semestre,  ne 
s'est  pas  réalisée.  La  pensée  que  mon  nom  pourra 
rester  attaché,  dans  l'histoire  du  Collège  de  France, 
à  un  incident  restrictif  de  nos  libertés  est  pour  moi 
la  cause  d'un  .véritable  regret.  Je  suis  obligé  de  vous 
dire  en  peu  de  mots  à  quel  point  de  vue  je  me  place 
pour  croire  qu'en  tout  ce  qui  s'est  passé  je  n'ai  pas 
manqué  à  mes  devoirs. 

Quatre  reproches  m'ont  été  adressés.  On  a  trouvé 
fâcheux  que  je  me  sois  obstiné  à  poursuivre  une 
chaire  où  je  devais  m' attendre  à  de  graves  difficultés. 


in  LA   CHAIRE   D'HÉBREU 

On  m'a  blâmé  d'avoir  fait,  à  Touverturje  du  cours, 
une  leçon  d'un  caractère  général.  On  a  critiqué  et  le 
sujet  que  j'avais  choisi  pour  la  première  leçon,  et  la 
manière  dont  j'ai  traité  ce  sujet.  11  n'est  pas  dans 
mon  caractère  de  me  poser  en  infaillible.  Je  respecte 
tous  les  jugements  sincères  ;  je  désire  seulement  que 
l'on  sache  de  quels  principes  je  suis  parti,  et  que,  si 
l'on  réprouve  ces  principes,  on  m'épargne  du  moins 
l'accusation  de  légèreté. 


I. 


Pourquoi  j'ai  aspiré  à  la  chaire  d'hébreu  au  Collège  de  France. 

Vous  savez  comment  la  chaire  de  «  langues  hébraï- 
que, chaldaïque  et  syriaque  »  devint  vacante,  en  sep- 
tembre 1857,  par  la  mort  si  regrettable  de  M.  Etienne 
Quatremère.  Tout  en  reconnaissant  ce  qui  me  man- 
quait pour  succéder  à  ce  docte  orientaliste,  je  crus 
devoir  me  porter  comme  candidat  à  la  chaire  qu'il 
avait  occupée.  Je  vous  rendis  les  visites  d'usage,  et 
vous  informai  de  mes  intentions,  pour  le  cas  où  les 
présentations  seraient  demandées.  En  cela,  je  ne  fai- 
sais que  suivre  un  dessein  depuis  longtemps  arrêté. 
J'ai  toujours  donné  pour  but  à  ma  carrière  scienti- 


AU   COLLEGE   DE   FRANCE.  193 

fique  de  contribuer  selon  mes  forces  à  relever  les 
études  sémitiques  anciennes  de  l'abaissement  où, 
malgré  d'honorables  exceptions,  elles  sont  restées, 
en  France,  depuis  Richard  Simon.  De  bonne  heure  je 
reconnus  que  l'infériorité  critique  de  la  France,  au 
XVIII*  siècle  et  au  commencement  du  xix',  surtout 
quand  il  s'agit  de  la  haute  antiquité,  tenait  à  la 
faiblesse  de  ces  études  parmi  nous.  Maîtres3e  des 
sciences  historiques  jusqu'à  la  révocation  de  l'édit 
de  Nantes,  la  France,  depuis  cette  fatale  époque, 
lègue  à  la  Hollande  et  à  l'Allemagne  le  soin  de 
continuer  l'œuvre  qu'elle  avait  si  glorieusement 
commencée.  11  y  a  là  un  grand  arriéré  de  deux  siècles 
à  réparer.  Ceux  qui  me  connaissent  me  rendront 
éette  justice,  que  ce  dont  j'ai  une  fois  embrassé  la 
pensée. comme  un  devoir,  je  ne  l'abandonne  pas.  Je 
pris  avec  moi-même  l'engagement  de  ne  jamais  ac- 
cepter d'autre  chaire  que  celle  pour  laquelle  je  me 
croyais  une  vocation  spéciale.  Pendant  quatre  années, 
^  du  reste,  la  question  fut  écartée;  M.  le  ministre  ne 
crut  pas  devoir  immédiatement  pourvoir  à  la  chaire. 
Usant  du  droit  que  lui  confèrent  les  règlements  ac- 
tuels du  Collège,  il  ne  demanda  pas  les  présentations, 
et  il  nomma  un  chargé  de  cours. 

En  août  1861,  au  moment  où  je  prenais  un  peu  de 
repos  dans  le  Liban,  je  reçus  une  bienveillante  com- 

13 


194  LA   CHAIRE   D'HÉBREU 

munication  qui  m'autorisait  à  prétendre,  pour  l'épo- 
que de  mon  retour  en  France,  à  une  place  parmi  vous. 
J'accueillis  comme  je  le  devais  une  ouverture  si  con- 
forme à  mes  désirs.  Le  Collège  de  France  est  la  plus 
belle  partie  de  notre  système  d'enseignement,  et, 
selon  moi,  le  principal  contre-poids  à  ses  défauts. 
Appartenir  à  ce  grand  établissement,  qui  représente 
le  progrès  de  la  science  libre,  avait  toujours  été  mon 
ambition.  Mais  je  répondis  en  même  temps  que  je 
n'accepterais  jamais  qu'une  seule  chaire,  celle  pour 
laquelle  j'avais  déjà  fait  auprès  de  MM.  les  profes- 
seurs des  démarches  de  candidat,  celle  qui  était  de- 
venue vacante  par  la  mort  de  M.  Quatremère.  J'avais 
alors  pour  unique  conseil  ma  sœur  bien-aimée,  qui 
devait,  quelques  jours  après,  expirer  près  de  moi. 
Cette  personne,  d'un  jugement  si  sûr  et  si  purement 
gouvernée  par  les  considérations  de  l'ordre  moral, 
me  dit  que  je  ne  devais  pas  céder,  quelles  que  fus- 
sent les  difficultés.  Je  n'ai  jamais  eu  beaucoup  de 
goût  pour  les  petites  habiletés  qui  forment  souvent 
le  tissu  des  vies  les  plus  honnêtes  ;  tous  les  avanta- 
ges de  ce  monde  ne  me  semblent  pas  valoir  la  peine 
qu'on  dévie  tant  soit  peu  de  ce  que  l'on  croit  le  bien. 
Une  année  de  commerce  assidu  avec  l'antiquité,  et 
la  méditation  des  grands  problèmes  historiques  qui 
me  préoccupaient  en  ce  moment,  ne  firent  que  fortir 


AU   COLLÈGE  DE  FRANCE.  195 

fier  en  moi  une  telle  disposition.  La  perte  de  ma 
courageuse  compagne  m'attacha  plus  que  jamais  aux 
études  qui  m'avaient  coûté  si  cher.  A  mon  retour  en 
France,  je  vis  une  sorte  de  révélation  impérative 
dans  le  conseil  d'une  amie  qui  ne  m' apparaissait  plus 
qu'environnée  du  nimbe  sacré  de  la  mort. 

M.  le  ministre  comprit,  du  reste,  qu'une  nomina- 
tion entourée  des  formes  ordinaires  et  provoquée  par 
votre  suffrage  couvrait  mieux  sa  responsabilité.  11 
vous  demanda  les  présentations,  conformément  aux 
usages.  Vous  m'accordâtes  l'insigne  faveur  de  me 
placer  en  première  ligne.  L'Académie  des  inscriptions 
et  belles-lettres  me  fit  le  même  honneur.  Prenant 
acte  de  ces  deux  présentations,  M.  le  ministre  voulut 
bien  proposer  ma  nomination  à  Sa  Majesté  l'empereur, 
qui,  par  un  décret  du  11  janvier  1862,  daigna  la 
ratifier. 


IL 


Nature  de  la  chaire  d'hébreu  au  Collège  de  France. 

Le  décret  parut  au  Moniteur^  accompagné  d'un 
rapport  où  M.  le  ministre  exposait  la  nature  de  la 
<îhaire  à  laquelle  il  s'agissait  de  pourvoir.  La  rédac- 


196  LA   CHAIRE   D'HÉBREU 

tion  de  ce  rapport  n'était  pas  de  tout  point  celle  que 
j'eusse  préférée;  mais  rien  n'était  changé  au.  pro- 
gramme de  la  chaire.  Il  est  clair,  en  effet,  que,  si  de 
tels  changements  eussent  été  dans  l'intention  de 
M.  le  ministre,  ils  eussent  dû  être  faits  avant  les 
présentations.  C'est  à  la  chaire  de  M.  Quatremère, 
telle  que  M.  Quatremère  la  posséda,  que  j'avais 
aspiré  et  que  votre  suffrage  m'avait  désigné.  Le  mi- 
nistre a  le  droit  de  changer  la  nature  des  chaires  du 
Collège  de  France  ;  mais,  dans  ce  cas,  il  ne  demande 
pas  de  présentations,  et,  en  supposant  que  pour  s'é- 
clairer il  jugeât  à  propos  de  le  faire,  il  va  sans  le 
dire  qu'il  devrait  préalablement  vous  avertir  que  la 
chaire  à  laquelle  il  vous  invite  à  présenter  n'est  plus 
ce  qu'elle  avait  été  jusque-là.  Comment  présenter  des 
candidats  à  un  enseignement  dont  on  ignore  la  na- 
ture? Comment  le  candidat  lui-même  peut-il  pré- 
tendre à  une  chaire  dont  le  programme  ne  serait  pas 
fixé?  Qui  sait  s'il  se  fût  présenté  dans  les  conditions 
nouvelles  qu'on  introduirait  inopinément  le  jour  de 
la  nomination?  Le  rapport  de  M.  le  ministre  à  l'em- 
pereur laissait  donc  à  la  chaire  sa  parfaite  identité*. 

1.  Une  assertion,  qui  s'est  produite  au  Sénat,  m'a  obligé  d'écrire 
aux  journaux  la  lettre  suivante  (4  avril  1867)  : 

«  Dans  la  séance  du  Sénat  du  2  avril,  M.  Rouland  a  parlé  d'enga- 
gements que  j'aurais  pris  avec  lui,  lors  de  ma  nomination  au  Col- 
lège de  France.  L'honorable  sénateur  veut-il  parler  d'obligations 


AU   COLLÈGE    DE  FRANCE.  197 

Il  exprimait  suffisamment  des  idées  sur  lesquelles 
nous  étions  d'accord.  Ces  idées,  du  reste,  étaient  si 
simples,  qu'elles  devaient  se  présenter  d'elles-mêmes 
à  tout  bon  esprit.  Les  voici  : 

Les  livres  qui  doivent  servir  de  texte  à  des  leçons 
de  «  langues  hébraïque,  chaldaïque  et  syriaque  »  sont 
en  grande  partie  des  livres  sacrés.  Les  cultes  Israélite, 
catholique,  protestant,  y  cherchent  des  dogmes,  des 
prières,  des  consolations  religieuses,  les  fondements 
d'une  «  histoire  sainte  » ,  un  aliment  pour  la  piété.  L'État 
manquerait  à  ses  devoirs,  s'il  cherchait  à  troubler  les 
âmes  dans  ces  pieuses  méditations.  L'enseignement 
religieux  à  tous  ses  degrés  jouit  de  la  liberté  la  plus 
absolue.  Dans  les  facultés  de  théologie  catholique  et 
protestante,  dans  les  séminaires  rabbiniques,  des 
professeurs,  choisis  ou  agréés  par  l'autorité  religieuse 
compétente,  ebseignent  l'hébreu,  défendent  les  in- 
terprétations traditionnelles  et  demandent  aux  livres 
antiques  la  raison  des  croyances  reçues  par  chaque 
communion. 

Il  est  évident  qu'un  tel  ordre  de  discussions  ne 

résultant  du  titre  et  de  la*nature  même  de  la  chaire  à  laquelle 
j'étais  porté  par  le  double  suffrage  du  Collège  de  Fi*ance  et  de  l'In- 
stitut? Ces  obligations-là,  je  crois* les  avoir  bien  remplies.  Quanta 
des  engagements  personnels,  limitant  en  ce  qui  me  concernait  le 
programme  et  la  liberté  do  l'enseignement  en  question,  je  n'en  ai 
pris  et  n'en  pouvais  prendre,  ni  de  vive  voix  ni  par  écrit.  » 


SOO  LA    CHAIRE    D'HÉBRKU 

térieur  de  ^on  programme,  accepter  de  restrictions 
sans  manquer  à  la  première  de  ses  obligations,  qui 
est  l'absolue  sincérité. 

La  chaire  de  «  langues  hébraïque,  chaldaïque  et 
syriaque»,  au  Collège  de  France,  est  donc  une  chaire 
purement  profane,  une  chaire  scientirique  et  non 
théologique,  une  chaire  pbilologique  et  historique, 
non  dogmatique.  11  s'y  agit  non  de  défendre  ou  de 
combattre  les  explications  de  la  Bible  données  par 
les  différents  cultes,  mais  de  discuter,  sans  dogma- 
tisme, ce  que  la  science  indépendante  sait  de  plus 
probable  sur  ces  textes,  en  tout  cas  si  antiques  et  si 
curieux.  La  diversité  même  des  interprétations  théo- 
logiques ferait  une  loi  au  professeur  de  ne  pas  sortir 
d'un  tel  programme ,  car  il  n'est  pas  de  passage  im- 
portant sur  lequel  les  interprètes  juifs,  catholiques, 
protestants  soient  d'accord.  Vouloir  satisfaire  à  la 
fois  ces  exigences  opposées  est  impossible.  Et  pour- 
tant, le  juif,  le  catholique,  le  protestant  ont  égale- 
ment droit  d'exiger  que,  dans  un  établissement 
neuire,  leurs  croyances  ne  soient  pas  systématique- 
ment sacrifiées  à  une  autre  croyance  religieuse.  Un 
seul  parti  reste  donc  à  prendre,  c'est  de  ne  chercher 
:ontenter  que  la  science  sans  s'imposer  d'être 
ccord  avec  les  théologiens,  mais  sans  traduire 
dissentiment  en  polémique  directe  ;  c'est   de 


AD    COLLÈGE    DE   FRANCE.  SOI 

poser  comme  certain  ce  qui  est  certain,  comme 
douteux  ce  qui  est  douteux,  et  de  laisser  aux  théo- 
logiens des  différents  cultes  le  soin  de  défendre  leurs 
explications  quand  ils  les  croient  compromises  par 
les  résultats  scientifiques.  Ce  n'est  ici  ni  une  chaire 
'  de  polémique  ni  une  chaire  d'apologétique  ;  c'est  une 
chaire  de  philologie,  naturellement  en  renfermant 
sous  ce  mot  tous  les  développements  qui  touchent  à 
l'histoii-e  prise  dans  son  sens  le  plus  élevé. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  la  théologie  à  son  tour 
devrait  avoir  une  chaire  pour  m^ntenir  les  explica- 
tions traditionnelles.  Veut-on  parler  de  la  théologie 
juive,  de  la  théologie  protestante  ou  de  la  théologie 
catholique?  S'il  s'agit  de  cette  dernière,  elle  doit  être 
satisfaite.  A  deux  pas  du  Collège  de  France,  à  la  Sor- 
bonne  et  dans  les  mêmes  conditions  de  publicité  qu'au 
Collège  de  France,  les  catholiques  qui  veulent  appren- 
dre l'hébreu,  sans  rien  entendre  qui  puisse  contredire 
leur  croyance,  ont  le  cours  de  M.  l'abbé  Barges,  et  de 
plus  le  cours  d'Écriture  sainte,  expressément  consa- 
cré à  exposer  et  à  défendre  l'exégèse  catholique. 
Certes,  si  quelqu'un  peut  se  plaindre  ici,  ce  sont  les 
juifs  et  les  protestants,  qui  voient  l'État  entretenir 
une  chaire  publique  pour  l'exégèse  de  leurs  adver- 
saires, sans  jouir  eux-mêmes  du  même  privilège. 
L'égalité  des  cultes  ne  sera  parfaite  que  quand  Va 


202  LA   CHAIRE   D'HÉBUEU 

faculté  de  théologie  sera  mixte  et  possédera  des 
chaires  d'exégèse  juive  et  d'exégèse  protestante. 
Quant  au  Collège  de  France,  aucun  culte  n'a  par- 
ticulièrement le  droit  de  s'y  faire  entendre,  vu  que 
cet  établissement  est,  comme  la  Loi,  indifférent  à 
tous  les  cultes. 

Est-ce  à  dire  que  le  professeur  devra  s'interdire 
dans  la  chaire  dont  il  s'agit  de  toucher  aux  choses 
religieuses?  Gela  est  absolument  impossible,  d'abord 
parce  que  tout  enseignement,  quel  qu'il  soit,  serait 
abaissé  s'il  fallait  observer  une  telle  interdiction,  et, 
en  second  lieu,  par  un  motif  tiré  de  la  nature  spér 
ciale  de  la  chaire.  La  littérature  hébraïque  n'a  pas  un 
seul  écrit  qui  ne  soit  considéré  comme  religieux.  La 
religion  est  le  côté  essentiel  de  l'histoire  du  peuple 
juif.  Autant  vaudrait,  quand  il  s'agit  des  Grecs, 
s'interdire  de  parler  d'art  et  de  littérature.  Le  pro- 
fesseur d'hébreu,  en  un  sens,  parlera  toujours  de  re- 
ligion; mais  il  n'en  parlera  jamais  d'une  façon  théo- 
logique. Il  n'aura  pas  d'opinion  sur  la  vérité  des 
dogmes.  Il  ne  s'occupera  pas  de  savoir  si  c'est  à  tort 
ou  à  raison  que  l'on  conclut  de  tel  passage  tel  dogme 
accepté  comme  révélé;  il  cherchera  purement  et 
simplement  ce  que  signifie  le  passage.  Il  ne  fera  pas 
une  série  de  leçons  pour  ou  contre  les  prophéties 
prétendues  messianiques  ;  il  ne  se  croira  pas  obligé 


AU   COLLÈGE   DE   FRANCE.  2(» 

d'accepter  ces  interprétations,  s'il  ne  les  trouve  pas 
solides.  Il  aura  tort,  s'il  fait  un  cours  pour  nier  la 
divinité  de  certains  faits  ;  il  sera  dans  son  droit  en  par- 
lant de  ces  faits  comme  s'il  ne  les  croyait  pas  divins. 
Jamais  on  ne  le  surprendra  discutant  des  articles  de 
foi.  Jamais  un  article  de  foi  ne  le  fera  dévier  de  l'ex- 
plication qu'il  regarde  comme  la  vraie.  Sa  position, 
en  un  mot,  est  fort  analogue  à  celle  du  professeur  de 
sanscrit.  Quand  Eugène  Burnouf  expliquait  le  Code 
de  Manou  ou  les  écrits  bouddhiques,  il  ne  cherchait 
pas  si  le  commentateur  Kullulca-Bhatta  a  été  un  bon 
canoniste,  il  ne  faisait  pas  de  controverse  pour  ou 
contre  les  croyances  bouddhiques.  Si  Burnouf  avait  fait 
une  leçon  pour  prouver  que  Çakya-Moani  n'arriva 
jamais,  quoi  qu'en  disent  les  bouddhistes,  à  l'état  de 
Bodhisat'tva,  on  aurait  eu  le  droit  d'être  surpris.  Mais, 
si,  tout  en  parlant  de  Çakya-Mouni  avec  admiration, 
il  se  fût  exprimé  d'une  façon  qui  n'impliquât  pas  les 
attributs  transcendants  que  ses  disciples  lui  prêtent, 
personne  ne  lui  en  eût  fait  un  reproche.  Un  boud- 
dhiste, arrivant  à  son  cours,  eût  été  blessé  de  cette 
hétérodoxie  ;  voilà  tout.  L'objet  du  professeur  n'était 
pas  de  réfuter  les  bouddhistes;  son  devoir  n'était  pas 
non  plus  de  les  satisfaire. 

En  d'autres  termes,  il  n'y  a  pas  et  il  n'est  pas 
opportun  qu'il  y  ait  au  Collège  de  France  une  chaire 


204  LA  CHAIRE  D'HÉBREU 

consacrée  à  attaquer  ou  à  défendre  les  différents 
cultes.  Ces  controverses  doivent  être  permises,  mais 
leur  place  n'est  pas  dans  les  établissements  de  TÉtat. 
Le  professeur  des  établissements  de  l'État  ignore  s'il 
y  a  au  monde  des  théologiens.  Il  ne  se  dérange  ni 
pour  les  éviter,  ni  pour  les  heurter.  Sa  position  est 
toute  neutre,  comme  celle  de  l'État  lui-même,  dans 
les  questions  religieuses.  Le  respect  en  pareille  ma- 
tière ne  saurait  consister  à  contenter  tout  le  monde 
(  ce  qui  ne  se  pourrait  obtenir  qu'en  faisant  fléchir  l'es- 
prit scientifique),  ni  à  passer  sous  silence  les  points 
susceptibles  de  blesser  quelque  opinion  (ce  qui  serait 
tout  amoindrir)  ;  il  consiste  dans  la  convenance  du 
ton,  dans  une  certaine  manière  grave  et  sympathique, 
qui  convient  à  l'histoire  religieuse,  et  surtout  dans 
le  principal  hommage  que  réclame  la  vérité,  dans 
l'acte  souverainement  religieux,  qui  est  la  sincérité. 
Tel  est  le  champ  ouvert  devant  le  professeur  d'hé- 
breu au  Collège  de  France.  Il  nous  reste  à  chercher 
quelle  doit  être  la  forme  de  son  enseignement.  La 
tradition  ici  est  constante.  Depuis  le  xvi®  siècle, 
cette  chaire  a  été  une  chaire  spéciale.  L'usage  et  la 
raison  ont  introduit  dans  notre  enseignement  supé- 
rieur deux  sortes  de  cours,  les  uns,  destinés  à  trans- 
mettre la  connaissance  des  méthodes  scientifiques, 
et,  par  conséquent,  ne  s' adressant  qu'à  un  petit  nom- 


^06  LA  CHAIRE   D'HÉBREU 

tâche,  disais-je  en  ma  première  leçon,  vous  me  per- 
mettrez de  descendre  jusqu'aux  plus  menus  détails, 
et  d'être  habituellement  technique  et  austère.  La 
science  n'atteint  son  but  sacré,  qui  est  la  découverte 
de  la  vérité,  qu'à  condition  d'être  spéciale  et  rigou- 
reuse. Tout  le  monde  n'est  pas  destiné  à  être  chi- 
miste, physicien,  philologue,  à  s'enfermer  dans  des 
laboratoires,  à  suivre  durant  des  années  une  expé- 
rience ou  un  calcul  ;  tout  le  monde  participe  cepen- 
daïit  des  grands  résultats  philosophiques  de  la  chi- 
mie, de  la  physique,  de  la  philologie.  Présenter  ces 
résultats  dégagés  de  l'appareil  qui  a  servi  à  les  dé- 
couvrir, est  une  chose  utile  et  que  la  science  ne  doit 
pas  s'interdire.  Mais  telle  n'est  pas  la  destination  du 
Collège  de  France  ;  tout  l'appareil  de  la  science  la 
plus  spéciale  et  la  plus  minutieuse  doit  être  ici  dé- 
ployé. Des  démonstrations  laborieuses,  de  patientes 
analyses,  n'excluant,  il  est  vrai,  aucun  développe- 
ment général,  aucune  digression  légitime,  tel  est  le 
programme  de  ces  cours.  C'est  le  laboratoire  même 
de  la  science  philologique  qui  est  ouvert  au  public, 
pour  que  des  vocations  spéciales  se  forment  et  que 
les  personnes  du  monde  puissent  se  faire  une  idée 


Ramus,  j'exposais  mes  vues  sur  le  Collège  de  France  et  la  nature  de 
son  enseignement.  Ci-dessus,  p.  141  et  suiv. 


AU   COLLÈGE  DE   FRANCE.  207 

des  moyens  qu'on  emploie  pour  arrirer  à  la  vé- 
rité*. » 

«  Depuis  Vatable  et  Mercier,  écrivais-je  le  lende- 
main*, jusqu'à  M.  Quatremère,  la  chaire  à  laquelle 
j'ai  eu  l'honneur  d'être  présenté  et  nommé  a  offert 
un  caractère  technique  et  spécial.  Sans  enchaîner  en 
aucune  façon  ma  liberté  ni  celle  de  mes  successeurs, 
je  croirais  rendre  un  mauvais  service  à  la  science  en 
sortant  habituellement  de  cette  respectable  tradition. 
Que  deviendront  les  études  sérieuses  si  elles  n'ont  au 
Collège  de  France  un  sanctuaire  inviolable?  Que  de- 
viendra la  haute  culture  de  l'esprit  humain,  si  les 
expositions  générales,  seules  admîtes  en  présence 
d'un  public  nombreux,  étouffaient  les  enseignements 
d'une  forme  plus  sévère,  dans  un  établissement 
surtout  qui  est  destiné  à  continuer  les  grands  tra- 
vaux scientifiques?  Je  serais  tout  à  fait  coupable, 
si  on  pouvait  m'accuser  dans  l'avenir  d'avoir  contri- 
bué à  un  tel  changement.  Le  progrès  de  la  science 
est  compromis  si  nous  ne  revenons  aux  longues  ré- 
flexions, si  chacun  croit  remplir  les  devoirs  de  la  vie 
en  ayant  à  l'aveugle  sur  toutes  choses  les  opinions 
d'un  parti  ;  si  la  légèreté,  les  opinions  exclusives,  les 

i.  Leçon  d'ouverture,  p.  8-9. 

2.  Ibid.  Préface  datée  du  23  février  et  insérée  dans  le  Journal  des 
Débats  du  26.  L'arrêté  de  suspension  est  du  27. 


208  LA   CHAIRE    D'HÉBREL 

■ 

façons  tranchantes  et  péremptoires  viennent  suppri- 
mer les  problèmes  au  lieu  de  les  résoudre.  Oh  !  que 
les  pères  de  Tesprit  moderne  comprenaient  mieux 
la  sainteté  de  la  pensée!  Grandes  et  vénérables 
figures  des  Reuchlin,  des  Henri  Estienne,  des  Gasau- 
bon,  des  Descartes,  levez-vous  pour  nous  apprendre 
quel  cas  vous  faisiez  de  la  vérité,  par  quels  labeurs 
vous  saviez  l'atteindre,  ce  que  vous  souffrîtes  pour 
elle.  Ce  sont  des  spéculations  comprises  de  vingt  per- 
sonnes au  XVII*  siècle  qui  ont  changé  de  fond  en 
comble  les  idées  des  nations  civilisées  sur  l'univers  ; 
ce  sont  les  travaux  obscurs  de  quelques  pauvres 
érudits  du  xvi*  Siècle  qui  ont  fondé  la  critique  his- 
torique et  préparé  une  totale^  révolution  dans  les 
i(l(^es  sur  le  passé  de  l'humanité.  » 

Assurément,  cela  ne  veut  pas  dire  que  les  géné- 
ralités nous  soient  interdites.  Cela  veut  dire  qu'elles 
doivent  être  amenées  par  l'étude  directe  des  faits, 
que  le  cadre  de  l'enseignement  doit  être  le  plus  or- 
dinairement philologique.  Ici  j'aime  encore  à  pren- 
dre Burnouf  pour  mon  modèle  :  «  C'est  à  l'étude  de 
la  langue^  disait-il  dans  sa  première  l^çon^  que  nous 
appliqttomna  ensemble  ce  que  nous  avons  de  con- 
statice  et  de  Kèle...  Osons  le  dire  cependant  :  si  ce 


AU   COLLÈGE   DE   FRANCE.  209 

cours  doit  être  consacré  à  la  philologie,  nous  n'en 
bannirons  pas  pour  cela  l'étude  des  faits  et  des 
idées...  C'est  plus  que  l'Inde,  messieurs;  c'est  une 
page  des  origines  du  monde,  de  l'histoire  primitive 
de  l'esprit  humain  que  nous  essayerons  de  déchiffrer 
ensemble...  Il  n'y  a  pas  de  philologie  véritable  sans 
philosophie  et  sans  histoire.'»  Je  n'ai  rieç  voulu  de 
plus,  et  je  terminais  ma  première  leçon  en  annonçant 
que  nos  entretiens  ultérieurs*  seraient  consacrés  à  la 
philologie  hébraïque  la  plus  sévère  *.Mon  programme, 
deux  fois  reproduit  par  les  affiches  officielles,  suffi- 
sait, du  reste,  pour  en  faire  foi. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  songe  à  restreindre  nos 
droits  !  La  liberté  est  la  loi  de  notre  établissement. 
Aucun  règlement  ne  fixe  la  manière  dont  un  profes-  / 

seur  au  Collège  de  France  doit  faire  son  cours,  ni 
le  nombre  de  ses  auditeurs.  Rien  n'empêche  le  pro- 
fesseur au  Collège  de  France,  même  dans  la  chaire 
la  plus  spéciale,  de  donner,  s'il  le  croit  utile  au  pro- 
grès de  la  science,  une  série  de  leçons  générales. 
S'il  avait  plu  à  Burnouf  de  faire  un  cours  sur  l'his- 
toire de  la  littérature  hindoue,  personne  assurément 
n'aurait  songé  à  le  lui  interdire.  Mais  avec  raison  il 
ne  le  jugea  pas  à  propos.  De  tels  enseignements,  ex- 

I.  Leçon  d'ouverture,  p.  30. 

44 


'/lO  LA   CHAIRE  D'HÉBREU 

cluant  par  leur  nature  l'analyse  des  détails,  doiveqt 
être  rares  chez  nous.  Dans  l'état  actuel  des  études 
hébraïques  en  France,  je  ne  crois  pas  que  des  leçons 
de  ce  genre  puissent  être  très-fructueuses  :  ce  qu'il 
faut  avant  tout,  c'est  une  rigoureuse  philologie,  une 
discussion  précise,  portant  sur  des  faits  déterminés. 
On  verra  plus  tard  s'il  est  temps,  pour  une  partie  de 
ces  études,  de  procéder,  ainsi  qu'on  le  fait  dans  l'en- 
seignement des  littératures  classiques,  sous  forme 
d'histoire  littéraire  et  par  grands  exposés. 


III. 


Pourquoi  j*ai  fait  une  leçon  d'ouverture  d'un  caractère  général. 


Vo^là  le  programme  de  la  chaire  que  j'ai  recher- 
chée et  obtenue,  programme  déterminé,  bien  avant 
qu'il  fût  question  de  me  la  confier,  par  les  lois 
constitutives  du  Collège  de  France  et  par  le  titre 
même  de  la  chaire;  programme  que  M.  le  ministre, 
dans  son  rapport  du  11  janvier,  voulut  définir  et  non 
modifier.  Ai-je  manqué  à  ce  programme  ?  Telle  est 
la  question  sur  laquelle  je  vais  maintenant  vous  com- 
muniquer mes  réflexions. 


AU  COLLÈGE   DE    FRANCE.  211 

Un  usage  général  veut  que  la  première  leçon, 
dans  les  chaires  les  plus  spéciales,  ne  ressemble  pas 
aux  autres.  Cette  leçon  attire  des  personnes  qui  n'ont 
pas  l'intention  de  suivre  la  série  entière  des  leçons 
techniques;  il  est  si  naturel  de  commencer  toute 
entreprise  intellectuelle  par  quelques  propos  d'un 
caractère  général,  que  celui  qui  manquerait  à  cela, 
surtout  s'il  a  composé  des  écrits  arrivés  à  quelque  pu- 
blicité, passerait  pour  se  singulariser.  La  dernière 
ouverture  d'un  cours  de  ce  genre  est,  je  crois,  celle 
de  M.  de  Rougé.  On  peut  lire  dans  le  Moniteur^  le 
((  discours  »  qu'il  prononça,  en  cette  circonstance, 
sur  les  résultats  généraux  des  études  égyptiennes» 
On  trouvera  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes^  l'ex- 
cellente première  leçon  d'Eugène  Burnouf.  Ce  n'est 
pas  là  une  obligation,  c'est  un  usage.  J'avais  toujours 
eu  l'intention  de  m'y  conformer.  Si  j'y  eusse  renoncé, 
une  circonstance  particulière  eût  donné  à  cette  déro- 
gation une  couleur  que  je  ne  pouvais  accepter. 

Il  fut  de  notoriété  publique,  dans  les  semaines  qui 
suivirent  ma  nomination,  que  des  personnes  expri- 
maient l'intention  d'empêcher  mon  cours  de  se 
faire.  Ces  personnes  agissaient  par  des  motifs  op- 
posés :  les  unes,  possédées  de  ce  fâcheux  esprit 

i.  2  mai  1860. 
2.  f  féTrier  1833. 


242  LA  CHAIRE  D'H-ÉBREU 

qui  a  toujours  rendu  la  liberté  impossible  en  France, 
esprit  d'intolérance  et  d'exclusion,  qui  fait  que  Ton 
ne  se  contente  jamais  de  la  liberté  pour  soi,  si  l'on 
n'opprime  en  même  temps  celle  des  autres,  ne  pou- 
vaient supporter  de  voir  l'explication  de  livres 
qu'elles  tenaient  pour  sacrés,  confiée  à  un  professeur 
qui  ne  partageait  pas  leurs  croyances  surnaturalistes. 
D'autres,  méconnaissant  totalement  mon  caractère  et 
me  blâmant  d'avoir  accepté  des  rapports  avec  un 
gouvernement  dont  je  n'approuve  pas  tous  les  prin- 
cipes, toutes  les  tendances  et  tous  les  actes,  s'ima- 
ginèrent que  je  n'avais  obtenu  cette  chaire  qu'en 
faisant  le  sacrifice  de  mes  idées.  Certes,  j'ai  trop  peu 
de  souci  de  l'opinion  passagère,  et  je  l'ai  trop  sou- 
vent dédaignée  pour  que  de  tels  malentendus  m'eus- 
sent fait  modifier  en  quelque  chose  la  ligne  que  je 
m'étais  tracée.  Je  ne  crois  pas  à  l'efficacité  des  ca- 
lomnies; je  n'y  réponds  jamais;  car  je  suis  persuadé 
que,  pour  les  esprits  sérieux  (les  seuls  dont  l'opinion 
compte),  la  droiture  de  l'honnête  homme  se  révèle 
toujours.  Si  l'usage  du  discours  d'ouverture  n'eût 
pas  été  établi,  je  ne  l'eusse  pas  inventé.  Mais,  cet 
usage  existant,  y  manquer,  c'était  reculer  devant  une 
menace,  c'était  donner  raison  à  ceux  qui  soutenaient 
que  je  n'oserais  pas  avouer  mes  principes  ;  c'était 
faire  une  concession  à  la  pression  du  dehors  ;  car  il 


AU  COLLÈGE  DE   FRANCE.  213 

est  bien  certain  que,  si  mon  cours  se  fût  ouvert  dans 
des  circonstances  calmes,  j'eusse  débuté  par  une 
leçon  inaugurale.  Fidèle  à  mon  principe  de  ne  jamais 
provoquer,  mais  auçsi  de  ne  jamais  reculer  devant 
la  provocation,  je  résolus  de  faire  une  première  leçon 
dans  les  données  ordinaires,  de  l'écrire,  afin  de  bien 
constater  que  je  n'accordais  rien  à  l'imprévu,  de  la 
composer  enfin  comme  si  j'avais  dû  avoir  pour  audi- 
toire quarante  personnes  déjà  initiées  à  ces  études  et 
y  prenant  de  l'intérêt. 

Je  mis  le  même  scrupule  à  me  conformer  aux  usa- 
ges sur  la  publicité  et  le  local.  Les  rédacteurs  du 
Journal  dçs  Débats  ont  l'habitude  d'y  annoncer  par 
une  note  l'ouverture  de  leur  cours;  je  fis  comme  les 
autres,  mais  rien  de  plus.  Ma  première  intention  avait 
été  de  m'établîr  tout  d'abord  dans  la  salle  de  M.  Qua- 
tremère,  salle  pouvant  contenir  une  trentaine  d'au- 
diteurs, et  qui  semble  devoir  longtemps  être  suffi- 
sante pour  réunir  les  personnes  qui,  à  Paris,  veulent 
sérieusement  apprendre  l'hébreu.  Mais,  quand  il  me 
fut  démontré  qu'un  public  considérable  se  présente- 
rait, quand  je  me  fus  assuré  que  les  derniers  discours 
d'ouverture,  en  particulier  celui  de  M.  de  Rougé, 
avaient  été  prononcés  dans  des  amphithéâtres  plus 
vastes  que  celui  qui  sert  d'ordinaire  au  professeur,  je 
me  décidai  à  prendre  la  plus  grande  salle  qui  serait 


214  LA  CHAIRE  D'HÉBREU 

vacante  à  l'heure  marquée  pour  mon  cours.  Je  ne  fis 
aucun  appel  ;  je  laissai  l'auditoire  se  former  de  lui- 
même;  je  ne  sus  rien  des  mesures  d'ordre  que  prit 
l'autorité. 

Ce  qu'on  pouvait  prévoir  arriva.  Le  meilleur 
moyen  de  dissiper  les  malentendus  est  d'être  sin- 
cère. Les  ligues  et  les  cabales  reposent  presque  tou- 
jours sur  Téquivoque.  Or,  l'équivoque  ne  tient  jamais 
devant  la  franchise  et  la  droiture.  Dès  que  j'eus  mis 
un  auditoire  incertain  en  présence  de  deux  ou  trois 
phrases  caractérisées,  disant  nettement  ce  qu'elles 
voulaient  dire,  toutes  les  coalitions  cessèrent.  Il 
y  eut  une  opposition,  mais  représentée  par  une  faible 
minorité.  Je  remercie  la  jeunesse  française  du  con- 
cours qu'elle  me  prêta  ce  jour-là.  Le  tact  et  la  jus- 
tesse d'esprit  que  je  trouvai  devant  moi  me  frappè- 
rent. Avec  une  pénétration  que  les  libéraux  les  plus 
habiles  n'eurent  pas  toujours,  mes  jeunes  auditeurs 
virent  que  le  dogmatisme  étroit  est  le  plus  grand 
ennemi  de  la  liberté.  Grâce  à  leur  intelligent  appui, 
il  fut  démontré  que  le  fanatisme  ne  prévaudra  jamais 
en  France  contre  l'esprit  scientifique;  que  jamais  les 
ennemis  de  la  discussion  n'entraîneront  le  public  à 
un  acte  d'intolérance.  En  ce  sens,  la  journée  fut 
bonne  pour  la  liberté,  et  je  suis  fier  d'en  avoir  été 
roccasion. 


AU   COLLÈGE   DE   FRANCE.  215 

Fut-elle  fâcheuse  pour  notre  Collège,  et  Tidéal 
que  nous  devons  poursuivre,  est-ce  un  calme  absolu, 
en  dehors  de  toutes  les  luttes  qui  partagent  les  hom- 
mes? Je  ne  le  pense  pas.  Certes,  nous  ne  devons 
jamais  nous  laisser  aller  à  cette  manière  frivole  où  le 
professeur  pactise  avec  la  légèreté  de  son  auditoire, 
et  cherche  à  lui  plaire  par  des  traits  d'esprit  d'un 
goût  équivoque.  Encore  moins  devons-nous  subir 
les  passions  du  public  et  rechercher  ses  applau- 
dissements par  des  condescendances.  Notre  mis- 
sion n'est  pas-  l'éclat  et  le  bruit;  mais  ce  n'est  pas 
non  plus  riûofTensive  quiétude  de  la  médiocrité. 
Notre  devoir  est  de  rester  toujours  froids;  mais  il  ne 
dépend  pas  de  nous  que  le  public  nous  oublie.  Le 
XVI*  siècle,  notre  époque  héroïque,  vit  les  pas- 
sions provoquées  par  nos  leçons  aller  jusqu'à  l'as- 
sassinat. EfFacerez-vous  de  vos  annales  les  noms  de 
Ramus,  de  Denis  Lambin,  de  Mercier,  parce  que  la 
mort,  l'exil,  les  persécutions  se  mêlent  à  leur  souve- 
nir? La  seule  époque  fâcheuse  pour  la  gloire  de  notre 
établissement  est  la  seconde  moitié  du  xvii*  siècle 
et  le  commencement  du  xviii*,  époque  où  personne 
ne  parla  de  lui.  C'est  alors  que,  par  suite  de  l'a- 
baissement de  l'esprit  scientifique  en  France,  nos 
chaires  deviennent  des  titres  de  pension,  que  les 
ministres  distribuent  à  leurs  médecins  ou  aux  pré- 


216  LA   CHAIRE   D'HEBREU 

cepteurs  de  leurs  enfants.  Dieu  nous  préserve  d'a- 
cheter la  paix  à  ce  prix  I  Ne  nous  occupons  du  public, 
ni  pour  flatter  ses  préjugés,  ni  pour  combattre  Tin- 
érèt  légitime  qu'il  porte  à  nos  études.  Nous  touchons 
à  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  profond  dans  l'âme  hu- 
maine, aux  seuls  intérêts  qui  vaillent  la  peine  qu'oxi 
s'y  attache.  Quelque  sérieux  que  nous  apportions  à 
nos  devoirs,  si  nous  les  accomplissons  avec  force  et 
profondeur,  on  fera  attention  à  nous,  on  prendra 
parti  pour  ou  contre  nous. 

Voilà  les  motifs  pour  lesquels  je  ne  suivis  pas  les 
conseils  de  personnes,  fort  sages,  du  reste,  qui  vou- 
laient que,  dès  ma  première  leçon,  je  prisse  la  petite 
salle  et  abordasse  les  détails  techniques.  Il  me  reste* 
à  examiner  deux  points  î  D$vais-je  choisir,  pour  ma 
première  leçon,  un  autre  sujet  que  celui  que  j'ai 
choisi?  Devais-je  traiter  celui  que  j'ai  choisi  d'une 
autre  façon  que  je  ne  l'ai  fait  ? 


IV. 


Comment,  dans  ma  première  leçon,  j'ai  dû  parler  des  origines 

du  christianisme. 

Le  sujet  d'une  leçon  d'ouverture  pour  un  cours  de 
langue  est  en  quelque  sorte  tout  indiqué.  Le  profes- 


AU    COLLÈGE    DE   FRANCE.  217 

seur  n'a  de  choix  qu'entre  deux  sujets  :  ou  bien  il 
rappelle  le  souvenir  du  professeur  auquel  il  succède  ; 
.ouJ)ien  il  expose  l'état  des  études  qu'il  doit  conti- 
nuer, les  traits  généraux  des  littératures  qu'il  est 
chargé  d'expliquer,  le  rôle  historique  des  peuples 
dont  les  archives  lui  sont  en  quelque  sorte  confiées. 
Le  premier  de  ces  sujets  m'était  interdit,  l'éloge  de 
M.  Quatremère  ayant  déjà  été  prononcé  au  Collège 
de  France  par  le  savant  que  M.  le  ministre  chargea 
du  cours  en  1857.  J'étais  donc  amené  forcément  à 
.  traiter  les  généralités  des  études  sémitiques.  On  ne 
niera  pas,  j'espère,  que  je  ne  l'aie  fait  avec  toute  la 
gravité  réclamée  par  le  sujet.  On  m'a  reproché  seule- 
ment d'avoir  donné  à  mon  cadre  une  extension  qui 
m'amenait  à  toucher  les  origines  du  christianisme, 
et  d'avoir  employé,  en  parlant  de  ces  origines,  une 
expression  qui  renfermait  la  négation  de  l'un  des 
dogmes  fondamentaux  de  tous  les  cultes  chrétiens. 
Il  n'est  pas  dans  mes  habitudes  de  rapetisser  les 
sujets.  Or,  présenter  l'histoire  générale  du  dévelop- 
pement de  l'esprit  sémitique  sans  dire  un  mot  du 
christianisme,  en  vérité,  n'était-ce  pas  supprimer 
l'âme  même  de  mon  discours?  Autant  vaudrait  per- 
mettre au  botaniste  de  parler  de  la  racine,  mais  lui 
défendre  d'analyser  la  fleur  et  le  fruit.  Le  judaïsme 
ne  tient  une  si  grande  place  dans  l'histoire  du  monde 


218  LA  CHAIRE    D'HÉBREU 

que  grâce  au  christianisme.  L'islamisme  ne  s'expli- 
que pas  sans  les  deux  religions  qui  Font  précédé.  Le 
<îhristianisme  est  ainsi  le  nœud  de  toute  la  destinée 
des  peuples  sémitiques.  Or,  le  christianisme  n'est 
pas  une  œuvre  anonyme.  Ne  pas  prononcer  le  nom 
de  son  illustre  fondateur,  se  renfermer  dans  ces 
phrases  banales  où  Ton  a  Tair  de  n'admettre  pour 
acteurs  dans  l'histoire  que  des  abstractions,  c'est  as- 
surément le  plus  étrange  abus  du  respect,  si  ce  n'est 
pas  une  ironie.  J'ai  renoncé  à  ces  formules  vagues 
«t  fausses,  qui  ont  prêté  dans  le  livre  de  M,  Strauss 
à  un  si  bizarre  malentendu.  Le  dernier  résultat  de 
mes  réflexions  a  été  d'apercevoir  la  haute  personna- 
ité  de  Jésus.  La  création  du  christianisme  est  bien 
son  œuvre.  C'est  parce  qu'il  l'a  voulu,  parce  qu'il  fut 
immensément  supérieur  à  tout  ce  qui  l'entoura,  que 
nous  sommes  chrétiens.  Quand  donc  comprendra- 
t-on  que  le  silence  en  pareille  matière  est  bien  près  du 
dédain;  que  ïes  phrases  abstraites  qu'on  applique 
à  ces  grandes  œuvres,  conçues  et  voulues  par  des 
individus,  renferment  une  suprême  injustice;  que  la 
vraie  gloire  des  grands  fondateurs  est  intéressée  à 
<:e  qu'on  parle  d'eux  sans  la  contrainte  d'une  fausse 
«  loi  de  majesté  »  ? 

Je  devais  donc  nommer  Jésus.  Ne  devais-je  le  faire 
qu'en  usant  de  formules  théologiques  impliquant  sa 


AC   COLLÈGE   DE    FRANCE.  ei9 

divinité  ?  Je  ne  le  pense  pas.  Ne  pas  fsdre  mention 
d'un  dogme,  ce  n'est  pas  l'attaquer;  une  parenthèse 
fut  introduite  comme  atténuation  respectueuse  et 
pour  reconnaître  que,  si  quelque  part  le  divin  se 
montre  d'une  façon  particulière,  c'est  dans  le  fait  de 
Jésus  ^  Le  tour  de  phrase  qu'on  a  incriininé  est  habi- 
tuel aux  docteurs  chrétiens  les  plus  orthodoxes.  Je 
n'en  citerai  que  deux  exemples,  qu'gn  ne  récusera 
pas.  Le  premier  est  de  saint  Pierre  :  a  Israélites, 
écoutez  ceci  :  Jéâus  de  Nazareth,  homme  accrédité 

de  Dieu  près  de  vous  ' »  Le  second  est  de  Bossuet  : 

<(  Un  homme  d'une  douceur  admirable,  singulière- 
ment choisi  de  Dieu' »  Enfin,  sans  rechercher  si 

la  phrase  qui  m'a  été  reprochée  n'est  pas  d'accord 
avec  les  sentiments  des  plus  grands  chrétiens  jus- 
qu'au IV*  siècle,  qu'il  me  soit  permis  de  dire  que 
des  fractions  aujourd'hui  existantes  du  christia- 
nisme s'en  déclareraient  parfaitement  satisfaites.  Il 
est  des  chaires  en  France  où  ladite  phrase  pourrût 
être  prèchée.  .En  tout  cas,  la  Hollande  est  sans  con- 
tredit un  pays  aussi  chrétien  que  la  France,  et  l'uni- 

1 .  u  Un  homme  incomparable,  —  si  grand  que,  bien  qu*ici  tout 
doi?e  être  jugé  au  point  de  vue  de  la  science  positive,  je  ne  voudrais 
pas  contredire  ceux  qui,  frappés  du  caractère  exceptionnel  de  son 
œuvre,  rappellent  Dieu,  — » 

2.  AcL,  II,  22.  Comp.  Luc,  xxiv,  19;  Matth.,  ix,  8. 

3.  Histoire  universelle,  W  partie,  cb.  iv. 


220  LA  CHAIRE   D'ITÉBREU 

versité  de  Leyde  est  la  plus  haute  école  de  la  théo- 
logie hollandaise.  Or,  il  m'est  bien  permis  de  rap- 
peler que,  dans  une'circonstance  récente,  la  Faculté 
de  théologie  de  cette  université,  par  une  manifesta- 
tion spontanée  dont  je  garde  un  profond  souvenir*, 
voulut  bien  reconnaître  pour  très-chrétienne  la  pen- 
sée où  des  interprètes  moins  autorisés  des  dogmes 
chrétiens  ont  vu  la  totale  négation  du  christianisme. 
A  vrai  dire,  ce  n'en  était  ni  la  négation  ni  l'affirma- 
tion. C'était  la  traduction  en  langage  historique  et 
naturel  de  faits  que  les  théologiens,  avec  des  nuan- 
ces très-variées,  regardent  comme  divins.  Parler 
différemment,  c'eût  été  blesser  la  théologie  israélite, 
qui,  dans  une  chaire  d'hébreu,  a  particulièrement  le 
droit  d'être  respectée.  C'eût  été,  par-dessus  tout, 
blesser* la  loi  fondamentale  de  notre  établissement, 
qui  est  de  n'admettre  que  les  explications  scientifi- 
ques, de  n'employer  que  le  langage  de  la  raison. 
Qu'on  y  réfléchisse  un  moment,  on  verra  que  toute 
autre  manière  de  parler  eût  été  Texpression  d'une 
opinion  théologique  et  la  négation  même  de  l'esprit 
que  nous  sommes  chargés  d'entretenir. 

1.  Voir  les  correspondances  hollandaises  du  Siècle  (17  mai  1862) 
H  du  Temps  (4  juin  1862). 


^!ftl  LA   CHAIRE   D'HÉBREU 

à  cette  intégrité  des  organes  qui,  d'après  leurs  re- 
cherches, fait  le  noeud  de  toute  existence  animale,  et 
qu'elle  peut  encore  se  manifester  avec  un  cerveau 
détruit,  un  poumon  incapable  de  respirer,  un  cœur 
inhabile  à  battre.  Jamais  dans  les  plaines  de  l'air, 
aux  yeux  des  physiciens,  un  corps  pesant  ne  s'est 
élevé  contre  les  lois  de  la  pesanteur,  prouvant  par  là 
que  les  propriétés  des  corps  sont  susceptibles  de 
suppressions  temporaires,  qu'une  intervention  sur- 
naturelle peut  rendre  le  feu  sans  chaleur,  la  pierre 
sans  pesanteur  et  le  nuage  orageux  sans  électricité* 
Jamais,  dans  les  espaces  intercosmiques,  aux  yeux 
des  astronomes,  la  terre  ne  s'est  arrêtée  dans  sa 
révolution  diurne,  ni  le  soleil  tfa  reculé  vers  son 
lever,  ni  l'ombre  du  cadran  n'a  manqué  de  suivre 
l'astre  dentelle  marque  les  pas;  et  les  calculs  d'é- 
clipses,  toujours  établis  longtemps .  à  l'avance  et 
toujours  vérifiés,  témoignent  qu'en  effet  rien  de 
pareil  ne  se  passe  dans  les  relations  des  planètes  et 
de  leur  soleil.  Ainsi  a  parlé  l'expérience  perpétuelle  ^  » 
Voilà  la  loi  sans  laquelle  toutes  nos  recherches 
sont  vaines,  et  sans  laquelle  en  particulier  toutes  les 
sciences  historiques  sont  frappées  de  stérilité.  Dans 


1.  Préface  de  la  seconde  édition  de  la  traduction  de  la   Vie  de 
Jésus,  p.  v-vi. 


AU  COLLÈGE    DE  FRANGE.  223 

Tordre  des  faits,  ce  qui  n'est  pas  expérimental  n*est 
pas  scientifique.  La  condition  même  de  la  science 
est  de  croire  que  tout  est  explicable  naturellement, 
même  l'inexpliqué.  Pour  la  science,  une  explication 
surnaturelle  n'est  ni  vraie  ni  fausse  ;  ce  n'est  pas  une 
explication.  Il  est  surperflu  de  la  combattre,  parce 
qu'une  telle  hypothèse  correspond  à  un  tout  autre 
état  de  l'esprit  humain  que  celui  qui  a  définitive- 
ment prévalu  depuis  que  le  principe  d'induction  est 
devenu  l'axiome  fondamental  qui  règle  nos  actes  et 
nos  pensées. 

Ce  principe,  chers  confrères,  vous  l'appliquez  tous 
les  jours  sans  fléchir.  Chacune  de  vos  leçons  suppose 
le  monde  invariable.  Tout  calcul  est  une  imperti- 
nence, s'il  y  a  une  force  changeante  cpii  peut  modi- 
fier à  son  gré  les  lois  de  l'univers.  Si  des  hommes 
réunis  et  priant  ont  le  pouvoir  de  produire  la  pluie 
ou  la  sécheresse;  si  on  venait  dire  au  météorologiste: 
«  Prenez  garde,  vous  cherchez  des  lois  naturelles  là 
où  il  n'y  en  a  pas  ;  c'est  une  divinité  bienveillante  ou 
courroucée  qui  produit  ces  phénomènes  que  vous 
croyez  naturels;  »  la  météorologie  n'aurait  plus  de 
raison  d'être.  Si  on  venait  dire  au  physiologiste  et  au 
médecin  :  a  Vous  prétendez  trouver  la  raison  des  ma- 
ladies et  de  la  mort  :  vous  êtes  aveugles  ;  c'est  Dieu  qui 
frappe,  guérit,  tue  ;  »  le  physiologiste  et  le  médecin 


224  LA  CHAIRE  D'HEBREU 

répondraient  :  «  Je  cesse  mes  recherches,  adressez- 
vous  au  thaumaturge.  »  Si  Ton  disait  au  géologue  : 
((  Vous  étudiez  les  lois  de  la  formation  du  monde  : 
vous  vous  trompez  dès  le  point  de  départ  ;  il  j^a  six 
ou  sept  mille  ans,  Dieu  a  créé  le  monde  par  un  acte 
direct;  »  la  géologie  serait  supprimée.  Il  en  est  de 
même  en  histoire.  S'il  y  a  une  histoire  en  dehors  ^es 
lois  qui  régissent  le  reste  de  l'humanité,  s'il  y  a  une 
histoire  interdite  à  la  critique  et  mise  à  part  comme 
divine,  il  n'y  a  plus  de  science  historique.  C'est 
comme  si  la  physique  était  libre  en  toutes  ses  parties, 
sauf  sur  la  théorie  de  la  lumière  ;  la  chimie  libre  en 
tout,  excepté  sur  les  composés  organiques.  Les 
sciences  historiques  ne  dilTèrent  en  rien  par  la  mé- 
thode des  sciences  physiques  et  mathématiques  :  elles 
supposent  qu'aucun  agent  surnaturel  ne  vient  trou- 
bler la  marche  de  l'humanité;  que  cette  marche  est 
la  résultante  immédiate  de  la  liberté  qui  est  dans 
l'homme  et  delà  fatalité  qui  est  dans  la  nature;  qu'il 
n'y  a  pas  d'être  libre  supérieur  à  l'homme  auquel  on 
puisse  attribuer  une  part  appréciable  dans  la  conduite 
morale,  non  plus  que  dans  la  conduite  matérielle  de 
l'uniyers. 

De  là  cette  règle  inflexible,  base  de  toute  critique, 
qu'un  événement  donné  pour  miraculeux  est  néces- 
sairement légendaire.  Dans  les  histoires  profanes,  cela 


AU  COLLÈGE   DE   FRANCE.  225 

est  accepté  sans  aucune  difficulté.  Rollin  ne  croit  pas 
aux  prodiges  racontés  par  Tite-Live.  Les  miracles  per- 
manents des  temples  de  la  Grèce^  rapportés  par  Pau- 
sanias,  sont  universellement  regardés  comme  des 
fables.  Pourquoi  l'histoire  des  Juifs  est-elle  traitée 
d'une  autre  manière?  L'induction  est  ici-d'une  acca- 
blante simplicité.  Aucun  homme  éclairé  n'admet  les 
miracles  qui  sont  censés  se  passer  de  nos  jours  ;  des 
sectaires  seuls  admettent  des  miracles  qui  se  seraient 
passés  au  xvii*  et  au  xviii®  siècle;  on  n'est  pas 
taxé  de  grande  hardiesse  pour  réduire  à  la  légende 
ce  qu'on  raconte  de  saint  François  d'Assise  et  des 
saints  du  moyen  âge.  Pourquoi  le  siècle  d'Au- 
guste et  de  Tibère  ferait-il  exception?  Les  lois  du 
monde  étaient  alors  ce  qu'elles  sont  aujourd'hui.  La 
science  doit  donc  chercher  à  expliquer  tout  ce  qui 
s'est  passé  sous  Auguste  et  Tibère  par  les  mêmes  lois 
qu'elle  applique  au  reste  de  l'histoire.  Libre  au  théo- 
logien orthodoxe  de  soutenir  que  ces  explications 
sont  insuflTisantes,  et  de  chercher  à  prouver,  dans  ses 
livres  et  ses  chaires,  que  les  miracles  chrétiens  et 
juifs  sont  véritables.  Nous  ne  lui  répondrons  pas. 
Nous  attendons  qu'on  nous  montre  un  miracle  se 
passant  dans  des  conditions  scientifiques,  devant  des 
juges  compétents.  Nous  ne  nions  pas,  nous  attendons. 
Il  ne  s'agit  pas  ici,  en  effet,  de  métaphysique;  il 

15 


\ 


•226  LA   CHAIRE    D'HÉBREU 

s'agit  de  faits  à  constater.  Or,  il  est  certain  que  ja- 
mais miracle  n'a  eu  lieu  dans  les  conditions  voulues 
pour  créer  une  conviction  rationnelle.  Au  lieu  de  se 
passer  devant  des  gens  crédules,  étrangers  à  toute 
idée  scientifique,  ils  devraient  se  passer  devant  des 
commissions  composées  d'hommes  spéciaux,  variant 
les  conditions,  comme  on  le  fait  dans  les  expériences 
de  physique,  réglant  elles-mêmes  le  système  de  pré- 
cautions, et  forçant  le  thaumaturge  à  opérer  dans  les 
circonstances  posées  par  elles.  Toutes  les  expériences 
des  thaumaturges  de  nos  jours,  qui  réussissent  si 
bien  devant  les  gens  du  monde,  échouent  dans  ces 
conditions-là.  Ce  qui  fait  que  les  magnétiseurs  ont 
toujours  récusé  le  jugement  de  l'Académie  des  scien- 
ces, c'est  que  l'Académie  élevait  la  prétention  par- 
faitement légitime  de  régler  elle-même  ses  précau- 
tions, ainsi  que  le  matériel  de  l'expérience.  Constater 
le  caractère  d'un  fait  n'est  pas  donné  à  tous;  cela 
exige  une  forte  discipline  de  l'esprit  et  l'habitude 
des  expériences  scientifiques.  Dans  les  miracles  qu'on 
raconte  du  passé,  aucune  de  ces  conditions  n'est 
réalisée.  Outre  que  les  textes  historiques  qui  nous  les 
racontent  prêtent  à  une  foule  de  réserves,  le  public 
devant  lequel  ils  se  passent  est  étranger  à  la  science 
et  incompétent  pour  juger  si  vraiment  les  lois  de  la 
nature  ont  été  violées;  de  plus,  ces  miracles  ont 


AU   COLLÈGE   DE  FRANCE.  227 

tous  un  vice  radical  :  le  thaumaturge  règle  les  con- 
ditions du  prodige,  choisit  son  public.  Aucun  fait 
constaté  scientifiquement  ne  démontrant  que  le  mi- 
racle ait  jamais  eu  place  dans  l'histoire,  pourquoi 
imposer  au  professeur  de  sciences  historiques  une 
restriction  que  ne  connaît  pas  le  professeur  de  scien- 
ces physiques?  Pourquoi  lui  interdire  de  qualifier  les 
choses  selon  leur  apparence  naturelle  et  lui  imposer, 
sur  des  chapitres  essentiels,  ou  le  silence,  ou  un  lan- 
gage dénué  de'  sens  positif? 

Voilà  le  point  de  vue  où  je  me  plaçais  en  écrivant 
cette  première  leçon,  qui,  à  mes  yeux,  n'impliquait 
nullement  une  attaque  contre  un  dogme  établi,  mais 
était  tout  simplement  un  exposé  historique  de  faits  dont 
je  croyais  avoir  le  droit  de  parler.  Je  n'ai  pas  pris 
mon  sujet  en  théologien,  je  l'ai  pris  en  historien  :  or, 
pour  l'historien,  pas  plus  que  pour  le  physicien  et  le 
chimiste,  il  n'y  a  de  miracles  ;  il  y  a  des  faits,  des 
causes  et  des  lois.  Ma  façon  de  parler  des  origines 
du  christianisme  ne  fut  pas  la  discussion  directe 
d'un  dogme  ou  d'un  enseignement  théologique;  ce 
fut  de  l'histoire  indépendante,  n'aspirant  ni  à  contre- 
dire le  théologien  ni  à  le  contenter.  N'est-il  pas  évi- 
dent, en  effet,  que  l'histoire  deviendrait  impos- 
sible s'il  fallait  s'obliger,  en  la  faisant,  à  satisfaire 
tous  les  cultes  admis  par  l'État  ? 


228  LA  CHAIRE   D'HÉBREU 

L'État  moderne  n'a  plus  de  dogme  théologique 
officiel.  Il  n'est  ni  athée  ni  irréligieux,  ainsi  qu'on  le 
répète  souvent;  il  est  même  essentiellement  reli- 
gieux, puisqu'il  suppose  le  droit  et  le  devoir,  qu'il 
admet  le  serment,  qu'il  respecte  la  mort,  qu'il  croit 
à  la  sainteté  du  mariage.  Mais  il  n'impose  aucune 
forme  particulière  de  croyance.  Il  reconnaît  seule- 
ment certains  cultes,  auxquels  il  garantit  la  liberté 
et  le  respect.  Que  veut  dire  cette  garantie  ? 

Est-ce  un  engagement  de  ne  jamais  laisser  parler 
en  public  d'une  manière  qui  ne  soit  pas  conforme 
aux  dogmes  des  cultes  reconnus  ?  Non  assurément, 
puisque  l'État  garantit  également  le  judaïsme,  le 
catholicisme  et  le  protestantisme,  qui,  sur  des  dogmes 
essentiels,  sont  en  contradiction  directe.  Le  juif  est 
obligé  de  nier  la  divinité  de  Jésus-Christ;  le  catholi- 
que est  obligé  de  tenir  le  protestantisme  pour  une 
rébellion  impie  ;  le  protestant  est  obligé  d'attaquer 
le  catholicisme  comme  superstitieux.  Que  peut  l'État 
au  milieu  de  ces  affirmations  opposées  ?  Laisser  dire, 
empêcher  les  violences,  les  outrages  publics*,  et  as- 


1.  Il  est  clair  que  la  discussion  ou  la  négation  ne  peuvent  être 
considérées  comme  des  outrages.  La  loi  protège  aussi  chaque  ci- 
toyen individuellement  contre  Poutrage;  s'ensuit-il  que  la  loi 
interdit  de  discuter  ou  de  nier  les  opinions  professées  par  chaque 
citoyen?    . 


AU   COLLÈGE  DE  FRANCE.  229 

surer  à  chaque  culte  sa  pleine  liberté  d'exposition, 
de  discussion  et  d'anathëmes. 

Outre  les  cultes,  l'État  salarie  des  établissements 
scientifiques  étrangers  à  toute  religion  particulière. 
Aucune  chaire  de  ces  établissements  n'est  directe- 
ment religieuse  ;  mais  il  en  est  très-peu  où  le  pro- 
fesseur ne  soit  amené  par  les  nécessités  de  son  sujet 
à  des  contacts  avec  la  religion.  La  religion,  en  effet, 
touche  à  tout  ;  elle  a  une  philosophie,  une  histoire, 
une  théorie  de  l'art,  une  géologie,  une  astronomie, 
une  critique.  Demander  à  la  science  de  ne  pas  s'oc- 
cuper des  choses  dont  s'occupe  la  religion,  c'est  lui 
demander  de  ne  pas  être.  Qu'est-ce  qu'un  historien 
libre,  à  condition  de  ne  jamais  dire  un  mot  du  plus 
grand  des  problèmes  historiques,  de  celui  qui  est  la 
clef  de  tous  les  autres?  Qu'est-ce  qu'une  philologie 
libre,  à  condition  que  l'enseignement  de  la  plus  cu- 
rieuse des  langues  savantes  soit  soumis  à  l'inspection 
du  théologien?  Qu'est-ce  qu'une  philosophie  libre, 
à  condition  d'être  toujours  d'accord  avec  les  dogmes 
d'un  des  cultes  reconnus?  Que  reste-t-il  de  permis 
dans  un  tel  système?  Une  science  enfantine,  passe- 
temps  d'oisifs  ou  d'esprits  blasés,  une  petite  histoire 
de  mesquines  curiosités,  une  petite  archéologie  de 
chétif  aloi,  une  petite  érudition,  amusante  sans  doute, 
mais  sans  portée.  Si  la  science  n'est  que  cela,  je  ne 


230  LA    CHAIRE  D'HÉBREU 

vois  pas  pourquoi  on  fait  figurer  au  budget  cet  inno- 
cent divertissement.  Tout  a  un  sens  au  point  de  vue 
de  la  grande  science  libre;  tout  est  puéril,  s'il  n'est 
pas  permis  de  rattacher  chaque  détail  de  ce  qu'on 
peut  savoir  à  la  seule  chose  qu'il  importe  de  savoir. 
La  liberté  est  ainsi  la  grande  solution  de  tous  les 
problèmes  de  l'ordre  intellectuel  et  religieux.  Pour- 
quoi ne  pas  s'en  contenter?  Pourquoi  demander  à 
l'État  une  protection  pour  des  dogmes  particuliers? 
Pourquoi  ne  pouvoir  entendre  des  opinions  qu'on  ne 
partage  pas,  sans  chercher  à  imposer  silence  à  celui 
qui  parle,  sans  demander  à  l'État  de  le  faire  taire? 
La  science  est  plus  modeste.  Elle  ne  réclame  pas  de 
lois  contre  les  attaques  ou  les  outrages.  Les  attaques, 
elle  les  appelle;  car  la  discussion  est  son  essence. 
Les  outrages,  elle  en  sourit.  Elle  n'a  pas  besoin 
d'une  terre  à  elle  pour  être  libre  ;  elle  n'est  pas  une 
société  à  côté  d'une  autre  société,  une  puissance  du 
monde  traitant  diplomatiquement  les  choses  de  l'es- 
prit, forçant  les  gouvernements  à  des  compromis, 
concluant  ses  ligues  séparées.  Elle  trouve  juste  que 
l'État  lui  ouvre  des  chaires,  en  souvenir  des  ancien- 
nes fondations  qu'il  a  absorbées,  et  parce  qu'un  des 
premiers  devoirs  de  l'État  est  de  favoriser  ce  qui  est 
grand.  Mais  elle  repousse  tout  ce  qui  ressemblerait 
à  un  enseignement  d'État.  L'État,  en  nommant  le 


AU  COLLÈGE   DE  FRANCE.  231 

professeur,  ne  considère  qu'une  seule  chose,  sa  ca- 
pacité, attestée  par  des  présentations  ou  des  épreu- 
ves; il  ne  doit  pas  s'enquérir  de  ses  doctrines;  il 
n'en  est  nullement  responsable.  Le  professeur  public 
n'est  pas  l'État  enseignant  :  il  enseigne  dans  un  éta- 
blissement soutenu  par  l'État  en  vue  de  la  discussion 
libre,  et  sur  un  brevet  de  capacité  décerné  par 
l'État  ;  voilà  tout.  L'État  n'a  pas  de  doctrine  parti- 
culière, tel  est  l'axiome  fondamental  auquel  on 
revient  toujours  quand  on  veut  fonder,  dans  les  ma- 
tières intellectuelles,  le  droit  des  individus,  c'est- 
à-dire  la  liberté. 


VL 


Qu'on  D*est  pas  irréligieux  pour  essayer  de  séparer  la  religion 

du  surnaturel. 


Voilà,  savants  collègues,  comment  j'entends  ma 
justification  scientifique,  et,  si  je  n'étais  préoccupé 
que  de  mon  apologie  comme  professeur,  je  devrais 
m'arrêter  ici.  Mais  j'ai  un  autre  souci.  Au-dessus  des 
devoirs  de  professeur,  il  y  a  les  devoirs  d'homme. 
Je  ne  me  consolerais  pas,  si  je  croyais  n'être  en  règle 
qu'avec  les  premiers. 


232  LA  CHAIRE  D'HÉBREU 

Ceux-là  ne  me  connaissent  guère  qui  pensent  que 
je  veux  diminuer  la  somme  de  religion  qui  reste 
encore  en  ce  monde.  Plus  j'avance  dans  la  vie,  plus 
je  me  rattache  au  seul  problème  qui  garde  toujours 
son  sens  profond  et  sa  séduisante  nouveauté.  Un 
infini  nous  déborde  et  nous  obsède.  Éclosionsni'un 
moment  à  la  surface  d'un  océan  d'être,  nous  nous 
sentons,  avec  l'abîme,  notre  père,  une  mystérieuse 
affinité.  Dieu  ne  se  révèle  pas  par  le  miracle  ;  il  se 
révèle  par  le  cœur,  où.  un  gémissement  inénarrable, 
comme  dit  saint  Paul,  s'élève  sans  cesse  vers  lui. 
C'est  ce  sentiment  de  rapports  obscurs  avec  l'infini, 
d'une  filiation  divine,  qui,  gravé  dans  chaque  homme 
en  traits  de  feu,  est  ici-bas  la  source  de  tout  bien, 
la  raison  d'aimer,  la  consolation  de  vivre.  Jésus  est 
à  mes  yeux  le  plus  grand  des  hommes,  parce  qu'il  a 
fait  faire  à  ce  sentiment  un  progrès  auquel  nul  autre 
ne  saurait  être  comparé.  Sa  religion  renferme  le  se- 
cret de  l'avenir.  Ne  croyez  pas  que  je  rêve  l'œuvre 
funeste  de  venir,  sous  prétexte  d'une  froide  exacti- 
tude, diminuer  ce  foyer  de  chaleur  qui  vit  encore  au 
cœur  de  l'humanité  et  constitue  la  meilleure  part  de 
ce  qu'il  y  a  en  elle  de  noble  et  de  bon. 

Jusqu'ici,  la  religion  n'a  pas  existé  sans  surnatu- 
rel. Loin  qu'il  faille  en  être  surpris,  c'est  le  contraire 
qui  eût  été  un  vrai  miracle.  L'idée  des  lois  de  la 


^ 


AU   COLLÈGE  DE   FRANCE.  233 

nature,  si  admirablement  formulée  dans  l'antiquité 
par  les  écoles  phUosophiques,  ne  put  jamais  chez  le 
grand  nombre  prendre  décidément  le  dessus.  Le 
moyen  âge,  jusqu'au  xiii®  siècle,  Fignore  com- 
plètement. Depuis  le  xiii*  siècle  jusqu'au  xvi% 
cette  idée  est  l'apanage  de  quelques  penseurs  isolés. 
Au  XVII*  siècle,  Galilée,  Descartes,  Huyghens,  New- 
ton, par  leur  explication  mécanique  du  monde,  lui 
donnent  une  solidité  inébranlable  ;  mais  ce  n'est  qu'à 
la  fin  du  XVIII"  siècle  qu'on  la  voit  gagner  une  por- 
tion considérable  de  l'humanité  et  passer  à  l'état  de 
croyance  très-générale.  En  l'absence  d'une  telle  idée, 
les  rapports  de  Dieu  et  de  l'homme  ne  pouvaient  être 
conçus  que  d'une  manière  concrète  et  matérielle. 
Jésus,  à  cet  égard,  ne  fit  pas  exception.  Ses  idées 
en  physiologie  ne  furent  pas  supérieures  à  celles  de 
ses  contemporains:  il  croyait  comme  tout  le  monde 
que  les  maladies  nerveuses  venaient  de  l'action  des 
démons;  il  n'était  pas  venu  donner  au  monde  des 
leçons  de  physique.  Révéktion  et  miracles  furent 
ainsi,  dans  l'antiquité,  des  parties  inséparables  de 
toutes  les  créations  religieuses  et  même  politiques 
ou  sociales.  Que  ce  soit  là  une  association  devenue 
aujourd'hui  dangereuse,  on*  le  voit  sans  peine.  S'il 
est  un  fait  évident,  en  eflet,  c'est  que  la  croyance  au 
surnaturel  s'affaiblit  de  toutes  parts.  Dans  les  classes 


234  LA   CHAIRE  D'HÉBREU 

éclairées,  cette  croyance  est  battue  en  brèche  par 
deux  ordres  d'études  qui,  toutes  deux,  excluent  le 
miracle  :  les  études  de  la  nature,  nous  montrant 
un  ordre  fatal  là  où  les  anciens  théologiens  voyaient 
l'exercice  de  volontés  libres,  et  les  sciences  histori- 
ques,  remplaçant  par  des  explications  tout  hu- 
maines et  par  une  exégèse  rationaliste  les  anciennes 
interprétations  mystiques  des  textes  et  des  faits. 
Chassé  ainsi  de  la  nature  et  de  l'histoire,  le  surna- 
turel fuit  en  quelque  sorte.  Les  catholiques  sérieux 
d'autrefois  (bénédictins,  jansénistes)  n'admettaient 
guère  que  les  miracles  bibliques;  les  protestants  se 
laissèrent  réduire  de  bonne  heure  à  ne  défendre  que 
ceux  de  TÉvangile.  Le  surnaturel  est  devenu  comme 
une  tache  originelle  dont  on  a  honte  ;  les  personnes 
même  les  plus  religieuses  n'en  veulent  plus  qu'un 
minimum;  on  cherche  à  faire  sa  part  aussi  petite 
que  possible  ;  on  le  cache  dans  les  recoins  du  passé. 
Conserve- t-il  plus  de  créance  dans  les  classes  peu 
instruites  et  peut-on  espérer  de  voir  une  solide  foi 
religieuse  s'asseoir  de  nouveau  sur  ces  illusions? 
Non,  certes.  Les  pays  et  les  classes  où  Ton  y  croit 
sont  d'importance  secondaire.  L'ouvrier  des  villes 
n'y  croit  pas.  Chose  étrange!  l'ouvrier  devine  tout 
d'abord,  avec  une  pénétration  surprenante,  le  résultat 
le  plus  élevé  de  la  science  moderne.  L'idée  «de  la 


AU  COLLÈGE   DE  FRANCE.  235 

nature  prçnd  bien  plus  vite  racine  chez  lui  que  chez 
les  personnes  qui  ont  reçu  une  demi-culture  littéraire, 
laquelle  se  concilie  souvent  avec  beaucoup  de  paresse 
d'esprit  et  de  préjugés. 

Qu'on  s'en  réjouisse  ou  qu'on  le  regrette,  le  sur- 
naturel disparaît  de  ce  monde  ;  il  n'obtiçnt  plus  de  foi 
sérieuse  que  dans  les  classes  qui  ne  sont  pas  au  cou- 
rant de  leur  siècle.  Faut-il  que  la  religion  s'écroule 
du  même  coup?  Non,  non.  La  religion  est  nécessaire. 
Le  jour  où  elle  disparaîtrait,  ce  serait  le  cœur  même 
de  l'humanité  qui  se  dessécherait.  La  religion  est 
aussi  éternelle  que  la  poésie,  aussi  éternelle  que 
l'amour  ;  elle  survivra  à  la  destruction  de  toutes  les  * 
illusions,  à  la  mort  de  l'objet  aimé.  Mais  que  dis-je? 
Son  objet  aussi  est  éternel.  Jamais  l'homme  ne  se 
contentera  d'une  destinée  finie  ;  sous  une  forme  ou 
sous  une  autre,  toujours  un  ensemble  de  croyances 
exprimant  la  valeur  transcendante  de  la  vie  et  la 
participation  de  chacun  de  nous  aux  droits  de  fils 
de  Dieu  fera  partie  des  éléments  essentiels  de  l'hu- 
manité. 

Transporter  la  religion  par  delà  le  surnaturel,  sé- 
parer la  cause  à  jamais  triomphante  de  la  religion  de 
la  cause  perdue  du  miracle,  c'est  donc  rendre  service 
à  la  religion;  c'est  la  détacher  d'un  vaisseau  qui 
périt  ;  c'est  épargner  aux  âmes  les  angoisses  de  ces 


Î36  LA   CHAIRE  D'HÉBREU 

moments  de  transition  où  le  naufrage  des  dieux  qui 
s'en  vont  a  l'air  d'entraîner  aussi  le  naufrage  du 
divin,  où  ce  sont  les  âmes  les  plus  sincères  qui 
croient  être  irréligieuses,  où  c'est  l'homme  le  plus 
pieux  qui  se  déclare  athée.  Je  le  dis  avec  confiance: 
un  jour,  la  sympathie  deê  âmes  vraiment  religieuses 
sera  pour  moi.  Elles  verront  bien  qu'un  sentiment  de 
profond  respect  pour  la  religion  était  au  fond  de  cette 
franchise  absolue  qui  n'admet  pas  que  la  vérité  ait 
besoin  des  mensonges  de  la  politique.  J'ai  cru  à 
toutes  les  révélations  qui  sont  au  fond  du  cœur  de 
l'homme;  jamais  Tune  d'elles  ne  m'a  empêché 
d'écouter  l'autre.  J'ai  toujours  pensé  que  leurs  con- 
tradictions n'étaient  qu'apparentes  et  que  le  parti 
d'imposer  silence  à  la  raison  critique,  au  nom  des 
instincts  moraux  et  religieux,  n'avait  rien  de  respec- 
tueux pour  la  Divinité.  L'esprit  scientifique  n'est  pas, 
pour  la  religion  ainsi  conçue,  un  ennemi  dont  il 
faille  se  défier.  11  fait  partie  de  la  religion  même,  et 
sans  lui  on  ne  saurait  être  un  véritable  adorateur. 

Voilà  en  quel  sens,  savants  collègues,  j'estime,  en 
suivant  une  ligne  purement  scientifique,  servir  la 
cause  de  la  vraie  religion,  j'ajouterai  même  la  cause 
du  christianisme  ;  car,  dans  ma  pensée,  le  christia- 
nisme, tel  qu'il  résulte  des  discours  et  du  type  mo- 
ral de  son  fondateur,  comprend  le  germe  de  tous  les 


AU   COLLÈGE  Df:  FRANCE.  237 

progrès.  A  part  l'esprit  scientifique,  dont  Jésus  ne 
pouvait  avoir  aucun  élément,  rien  ne  manque  à  sa 
religion  pour  être  le  pur  royaume  de  Dieu.  Toute 
l'Europe  éclairée  marche  vers  cet  idéal,  susceptible 
d'épurations  indéfinies.  Le  xix*  siècle  ne  verra  pas, 
comme  on  l'a  dit  souvent,  la  fin  de  la  religion  de 
Jésus;  il  verra  la  fin  de  la  religion  de  Mahomet,  la 
fin  de  la  religion  temporelle,  inséparable  de  la  po- 
litique, et  le  plein  épanouissement  de  la  religion  de 
Jésus,  de  la  religion  de  l'esprit. 

J'ai  vu  la  mort  de  très-près.  J'ai  perdu  le  goût  de 
ces  jeux  frivoles  où  Ton  peut  prendre  plaisir  quand 
on  n'a  pas  encore  souflert.  Les  soucis  de  pygmées, 
dans  lesquels  s'use  la  vie,  n'ont  plus  beaucoup  de 
sens  pour  moi.  J'ai,  au  contraire,  rapporté  du  seuil  de 
l'infini  une  foi  plus  vive  que  jamais  dans  la  réalité 
supérieure  du  monde  idéal.  C'est  lui  qui  est,  et  le 
monde  physique  qui  paraît  être.  Fort  de  cette  con-  • 
viction,  j'attends  l'avenir  avec  calme.  La  conscience  ' 
de  bien  faire  suffit  à  mon  repos.  Dieu  m' ayant  donné 
pour  tout  ce  qui  est  étranger  à  ma  vie  morale  une 
parfaite  indifférence.  Vouloir  m'arrêter  est  puéril.  Je 
puis  dire  avec  un  de  nos  anciens  collègues  :  «  Ce 
que  dix  d'entre  vous  ne  veulent  pas  entendre,  demain 
dix  mille  le  liront.  »  Je  ne  suis  pas  assez  dénué  de 
communications  avec  le  public  éclairé  pour  que  ceux 


238  LA  CHAIRE   D4IÉBREU 

qui  ont  demandé  que  le  silence  me  fût  imposé  y 
gagnent  quelque  chose.  Puissent-ils  n'y  rien  perdre 
et  ne  pas  regretter  un  jour  d'avoir  traité  en  ennemi 
un  loyal  dissident  !  Je  leur  ferai  du  moins  un  souhait  : 
c'est  qu'ils  n'aient  jamais  que  des  adversaires  comme 
moi,  —  des  adversaires  que  les  injures  et  les  vio- 
lences ne  convertissent  ni  n'aigrissent,  —  des  adver- 
saires dont  on  n'obtienne  pas  plus  facilement  un  mou- 
vement de  colère  qu'un  acte  de  foi,  —  des  adver- 
saires assez  froids  pour  réclamer,  en  faveur  des  doc- 
trines  qu'on  leur  oppose,  l'admiration,  la  sympathie 
et  par-dessus  tout  la  liberté. 

Agréez,  messieurs  et  savants  collègues,  l'assu- 
rance des  sentiments  de  haute  estime  avec  lesquels 
j'ai  l'honneur  d'être 

Votre  tout  dévoué  serviteur, 

E.  Renan*. 


1.  Mon  illustre  ami  M.  Prevost-Paradol  ayant  bien  voulu  recom- 
mander cet  opuscule  aux  lecteurs  du  Journal  des  Débats,  une 
phrase  de  son  article  m'amena  à  lui  adresser  la  lettre  suivante  : 

«  Paris,  le  31  juillet  1862. 
u  Mon  cher  ami, 

M  Je  ne  fais  jamais,  vous  savez,  de  rectification  de  détail.  Mais 
avec  vous,  et  quand  il  s'agit  de  notre  religion  commune,  la  liberté, 
j'en  viendrais  presque  à  des  subtilités  de  casuiste.  «  N'y  avait-il 
«  pas,  dites-vous,  quelque  imprévoyance  à  appeler  un  tel  professeur 
«  à  une  telle  chaire  pour  l'en  faire  descendre  aussitôt  qu'il  aurait 


AU   COLLÈGE   DE   FRANCE.  239 

«  parlé  comme  il  était  naturel  et  presque  inévitable  qu*il  parlât?  » 
Je  ne  trouve  pas  juste,  mon  cher  ami,  qu'on  pose  la  question  de  la 
sorte.  L'État  n'ayant  pas  de  doctrine  dans  les  choses  de  l'esprit,  son 
devoir,  quand  les  corps  compétents  lui  présentent  un  professeur,  est 
de  le  nommer  sans  s'inquiéter  des  opinions  qu'il  enseignera.  11  n'est 
pas  responsable  de  ces  opinions  ;  il  n'a  pas  à  les  prévoir.  Si  quelque 
jour  le  Collège  de  France  et  l'Institut  présentaient  au  ministre  un 
candidat,  et  que  le  ministre,  craignant  que  l'enseignement  de  ce 
candidat  ne  contrarie  l'administration,  refusât  de  le  nommer,  que 
ferions-nous?  Nous  blâmerions  le  ministre  d'être  trop  prévoyant. 
Louons  donc  aussi  son  «  imprévoyance  »,  et  disons  qu'en  me  nom- 
mant sans  tenir  compte  de  mes  opinions,  il  a  fait  un  acte  libéral. 
«  Adieu.  Vous  savez  ma  vive  amitié. 

«  E.  Renan.  » 


\ 


DESTITUTION 


d'un  professeur  au  collège  de  FRANCE. 


Le  2  juin  1864,  parut  au  Moniteur  un  rapport 
adressé  à  Sa  Majesté  l'empereur  par  M.  le  ministre 
de  l'instruction  publique.  On  y  lisait  ce  qui  suit  : 


Il  y  aurait  donc  lieu  de  supprimer  à  la  Sorbonne  la  chaire 
(le  M.  Hase,  mais  de  créer,  sous  le  titre  de  grammaire  et  de 
philologie  comparées ,  une  chaire  nouvelle  au  Collège  de 
France. 

La  dotation  de  cette  chaire  n'existant  pas  au  budget,  on  y 
appliquerait  provisoirement  les  fonds  votés  pour  la  chaire  des 
langues  hébraïque,  chaldaïque  et  syriaque. 

Depuis  plus  de  deux  ans,  cette  chaire  n*est  point  remplie, 
par  des  raisons  d'ordre  public  qui  subsistent  dans  toute  leur 
force.  Ce  provisoire  ne  peut  durer  plus  longtemps. 

Je  tiens,  sire,  à  mettre  une  extrême  régularité  dans  toutes 
les  parties  de  Tadministration  que  l'empereur  m'a  confiée.  Or, 
il  est  contraire  aux  intérêts  du  service,  à  la  bonne  gestion  des 
deniers  publics,  autant  qu'à  la  dignité  même  du  savant  dis- 
tingué qui  est  forcé  de  subir  cette  anomalie,  qu'un  traitement 
soit  touché  sans  que  la  fonction  soit  remplie. 

IG 


242  DESTITUTION  D'UN  PROFESSEUR 

Ne  pouvant  faire  remonter  M.  Renan  dans  la  chaire  où  il  n'a 
paru  qu'une  fois,  je  crois  qu'il  convient  de  faire  loyalement 
cesser  une  situation  anomale  et  d'appeler  M.  Renan  à  d'autres 
fonctions. 

C'est  de  la  Bibliothèque  impériale  qu'il  est  sorti  pour  entrer 
au  Collège  de  France,  et  il  en  a  emporté  lo  titre  de  bibliothé- 
caire honoraire;  je  prie  Votre  Majesté  de  vouloir  bien  l'y  rame- 
ner en  lui  confiant  la  place  de  conservateur  sous^directeur 
adjoint  au  département  des  manuscrits,  où  son  érudition  spé- 
ciale lui  permettra  de  rendre  au  public  de  réels  services. 

Suivaient  des  décrets  conformes. 

Le  jour  même,  j'écrivis  à  M.  le  ministre  de  l'in- 
struction publique  la  lettre  suivante  : 

Sèvres,  le  2  juin  1864, 

Monsieur   le   ministre. 

J'ai  appris  ce  matin,  par  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'hon- 
neur de  m'adresser  et  par  le  Moniteur,  que  Sa  Majesté  l'empe- 
reur, par  un  décret  signé  d'hier,  avai  t  dai  gné  me  nommer  conser- 
vateur sous-directeur  adjoint  au  département  des  manuscrits 
de  la  Bibliothèque  impériale.  Aux  termes  des  règlements  actuels, 
toute  fonction  à  la  Bibliothèque  impériale  est  incompatible 
avec  un  enseignement.  Accepter  la  fonction  à  laquelle  Sa 
Majesté  l'empereur  a  bien  voulu  me  nommer  serait  donc  don- 
ner ma  démission  de  la  chaire  que  j'occupe  au  Collège  de 
France. 

J'ai  déjà  eu  plusieurs  fois  Phonneur  d'exposer  à  Votre  Excel- 
lence les  motifs  pour  lesquels  il  m'est  impossible  de  donnée 
d'une  façon  directe  pu  indirecte  cette  démission.  J'ai  été  porté 


AU   COLLÈGE  DE   FRANCE.  243 

à  la  chaire  de  langues  hébraïque,  chaldaïque  et  syriaque  par  le- 
suffrage  de  MM.  les  professeurs  au  Collège  de  France  et  de  mes 
confrères  de  TAcadémie  des  inscriptions  et  belles-lettres.  Cette 
chaire,  d'ailleurs,  n'est  pas  pour  moi  la  première  fonction  venue. 
Je  l'ai  voulue  pour  elle-même,  et  non  pour  le  traitement  qui  y 
est  attaché.  Les  langues  hébraïque  et  araméenne  sont  ma  spé- 
cialité scientiGque.  J'attachais  beaucoup  d'importance  à  un  tel 
enseignement,  la  faiblesse  des  études  critiques  en  France  tenant 
en  grande  partie,  selon  moi,  à  la  nullité  dont  les  anciennes  études 
sémitiques  sont  depuis  longtemps  frappées  parmi  nous.  Relever 
ces  études  dans  nos  grandes  écoles  a  toujours  été  ce  que  j'ai 
considéré  comme  ma  tâche  scientifique  et  comme  une  partie  de 
mes  devoirs  moraux. 

Quels  que  soient  les  excellents  souvenirs  que  j'aie  gardés  du 
département  des  manuscrits  à  la  Bibliothèque  impériale,  je  n'ac- 
cepte donc  pas  la  fonction  que  Sa  Majesté  l'empereur  a  daigné 
me  conférer  hier.  La  chaire  de  langues  hébraïque,  chaldaïque 
et  syriaque  au  Collège  de  France  n'est  pas  supprimée  ;  je  ne  suis 
pas  destitué  ;  seulement,  le  traitement  de  ladite  chaire  est  affecté 
provisoirement  à  un  autre  usage.  Ce  traitement,  monsieur  le 
ministre,  j'avais  continué  de  le  toucher,  sans  que  ma  a  dignité  », 
dont  je  suis  bon  juge,  en  souffrît,  d'abord  parce  qu'on  me  laissa 
espérer,  lors  de  l'arrêté  de  suspension,  une  prompte  réouver- 
ture; en  second  lieu,  parce  que  renoncer  à  ce  traitement  eût 
été  reconnaître  un  état  de  choses  contre  lequel  j'ai  protesté  en 
toute  circonstance  ;  en  troisième  lieu,  parce  qu'en  réalité  j'ai 
rempli  ma  fonction  autant  qu'il  dépendait  de  moi,  et  même, 
selon  mon  opinion,  de  la  manière  la  plus  fructueuse.  Dès  qu'il 
me  fut  prouvé,  en  effet,  que  la  réouverture  de  mon  cours  pou- 
vait encore  être  fort  éloignée,  j'ai  fait  chez  moi,  au  petit  nombre 
d'orientalistes  et  de  philologues  que  mes  leçons  devaient  inté- 
resser, le  cours  que  j'aurais  fait  dans  la  «  salle  des  Langues  » 
au  Collège  de  France.  Ces  sortes  d'enseignement  (je  l'ai  tou- 


244  DESTITUTION  D'UN  PROFESSEUR 

jours  dit^  )  sont  uniquement  destinées  à  dix  ou  douze  personnes 
déjà  préparées,  et  vouées  aux  travaux  scientifiques.  Aux  époques 
les  plus  florissantes  du  Collège  de  France,  les  maîtres  les  plus 
célèbres  ont  procédé  de  cette  manière,  et  j'ose  croire  que  bien 
des  cours  qui  se  sont  faits  cette  année  dans  les  salles  réglemen- 
taires n'ont  pas  porté  autant  de  fruits  que  le  mien.  Il  ne  faut 
pas  que  les  étroites  idées  administratives  de  notre  temps  se 
transportent  d'une  façon  trop  absolue  dans  Tordre  des  choses 
de  l'esprit.  L'économie  superficielle,  qui  regarde  comme  la 
suprême  sagesse  de  voir  le  produit  tangible  et  immédiat  de  ses 
deniers,  n'a  rien  à  faire  avec  la  science.  La  science  mesure  les 
mérites  aux  résultats  acquis  et  non  à  l'exécution  plus  ou  moins 
ponctuelle  d'un  règlement,  et,  si  jamais  vous  reprochez  à  un  sa- 
vant qui  fait  quelque  honneur  à  son  pays  de  ne  pas  gagner  la 
faible  somme  que  l'État  lui  alloue,  croyez-le,  monsieur  le  mi- 
nistre, il  vous  répondra  comme  je  vous  réponds  en  ce  moment, 
et  selon  un  illustre  exemple  :  Pecunia  tua  tecum  sit. 

Appliquez  donc,  monsieur  le  ministre,  les  fonds  votés  pour 
la  chaire  de  langues  hébraïque,  chaldaïque  et  syriaque  à  telle 
fin  que  vous  jugerez  à  propos.  Je  conserve  un  titre  que  je  liens 
de  la  double  présentation  de  MM.  les  professeurs  au  Collège  de 
France  et  de  mes  confrères  à  Plnstitut.  Sans  traitement,  je 
continuerai  à  remplir  les  devoirs  que  ce  titre  m'impose,  c'est- 
à-dire  à  travailler  de  toutes  mes  forces  au  progrès  des  études 
dont  la  tradition  m'a  été  confiée. 

Agréez,  monsieur  le  ministre,  l'assurance  de  la  haute  estime 
et  du  profond  respect  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être,  de 
Votre  Excellence,  le  très-humble  et  très-obéissant  serviteur. 

E.  Renan. 

1.  Voir  ma  leçon  d'ouverture,  p.  v,  vi,  8,  9,  30. 


AU    COLLÈGE  DE   FRANCE.  245 

Le  5  juin,  parut  au  Journal  des  Débats  T article 
suivant  : 

Le  temps  nous  a  manqué  hier  pour  dire  notre  avis  sur  les 
questions  que  soulève  la  lettre  de  M.  Renan.  A  part  un  trait  un 
peu  vif,  excusé  par  l'agacement  qu'on  cause  toujours  aux  gens 
d'esprit  en  leur  parlant  de  questions  d'argent,  notre  collabo- 
rateur nous  paraît  avoir  été  guidé  en  cette  circonstance  par  un 
sentiment  très-juste  des  droits  de  la  science  libre.  Sa  loyauté  et 
son  désintéressement  connus  auraient  bien  dû  faire  supposer 
qu'il  ne  donnerait  jamais  sa  démission  d'une  place  à  laquelle  il 
attache  un  sens  très-élevé.  M.  Renan  a  des  vues  particulières, 
qu'il  a  souvent  développées,  sur  le  Collège  de  France.  Il  pense 
que  cet  établissement  doit  représenter  la  science  la  plus  spéciale, 
mais  aussi  la  plus  indépendante.  Les  personnes  qui  partagent 
le  moins  les  idées  de  M.  Renan  connaissent  la  sincérité  et  la 
ténacité  avec  lesquelles  il  les  soutient.  La  conduite  de  notre 
collaborateur  nous  paraît  donc,  dans  cette  circonstance,  avoir 
été  conséquente  ;  en  tout  cas,  elle  n'a  dû  surprendre  personne, 
et  nous  sommes  étonnés  qu'on  ne  l'ait  pas  prévue. 

M.  Renan  ayant  refusé  tout  moyen  de  retraite  pour  sortir  de 
la  situation  qu'il  a  choisie  avec  réflexion,  la  série  de  mesures 
prises  par  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  n'a  qu'un 
effet,  c'est  la  cessation  du  traitement  que  M.  Renan  avait  con- 
tinué jusqu'ici  à  toucher.  M.  Renan  accepte  cette  conséquence 
avec  fierté.  Nous  regrettons  un  peu,  nous  l'avouons,  que  M.  le 
ministre  ait  fait  intervenir  dans  les  graves  questions  de  prin- 
cipe impliquées  en  ce  débat  une  aussi  mince  question  d'éco- 
nomie. Si  M.  Renan,  par  des  circonstances  venant  de  lui,  avait 
omis  de  faire  ses  leçons  pendant  deux  ou  trois  ans,  nous  re- 
connaissons bien  volontiers  qu'il  y  aurait  toute  sorte  d'ob- 
jections à  lui  faire.  Mais  M.  Renan  a  sans  cesse  réclamé  contre 


-246  DESTITUTION  D'UN  PROFESSEUR 

la  suspension  de  son  cours.  Il  a  toujours  dit  qu'il  était  prêt  à 
remonter  dans  sa  chaire  quand  on  lèverait  l'arrêté  qui  l'en 
écartait.  Enfin,  par  une  pensée  pleine  de  sagesse,  il  a  donné 
chez  lui  deux  fois  par  semaine  les  leçons  qu'il  lui  eût  été  plus 
agréable  et  plus  commode  de  donner  au  Collège  de  France. 
Dans  un  tel  état  de  choses,  M.  Renan  avait  parfaitement  raison 
de  maintenir  ses  droits  et  de  ne  pas  aggraver  de  gaieté  de  cœur 
la  situation  qu'on  lui  avait  faite. 

Les  motifs  d'ordre  public  qui  ont  empêché  la  réouverture  du 
cours  de  M.  Renan  étaient-ils  aussi  graves  qu'on  l'a  supposé  ? 
Nous  ne  le  croyons  pas.  La  première  et  la  seule  leçon  qu'ait 
faite  M.  Renan  fut  accueillie  par  la  jeunesse  avec  un  enthou- 
siasme dont  on  n'a  pas  perdu  le  souvenir.  Gomme  nous  croyons 
les  démonstrations  publiques  contraires  au  véritable  esprit  de 
liberté,  nous  ne  désirerions  nullement  voir  renaître  les  manifes- 
tations bruyantes  qui,  ce  jour-là,  accompagnèrent  le  professeur 
jusqu'à  sa  demeure.  Mais  M.  Renan,  dans  sa  première  leçon, 
tant  applaudie,  déclara  à  plusieurs  reprises  que  le  cours  qu'il 
^vait  à  faire  était  un  cours  technique  destiné  à  un  petit  nombre 
d'auditeurs.  C'est  un  usage  que  les  professeurs  récemment 
nommés  débutent  par  une  première  leçon  de  généralités,  la- 
<)uelle  se  fait  d'ordinaire  dans  un  amphithéâtre  plus  vaste  que 
celui  qui  sert  aux  leçons  spéciales.  M.  Renan  suivit  cet  usage. 
A  la  fin  de  son  discours  d'ouverture,  il  prit  congé  en  quelque 
sorte  de  son  nombreux  auditoire,  et  déclara  qu'à  la  prochaine 
leçon  il  commencerait  l'exposition  de  la  grammaire  hébraïque. 
La  salle  où  se  font  ces  sortes  de  cours  peut  contenir  vingt  ou 
trente  personnes,  et  jamais  elle  n'est  remplie.  Admettons  que, 
vu  l'intérêt  spécial  du  cours,  et  par  suite  de  la  curiosité  un 
peu  excitée  du  public,  la  salle  eût  été  comble  les  premiers 
jours;  en  vérité,  l'ordre  public  court-il  de  grands  dangers 
parce  qu'on  se  presse  un  peu  dans  une  salle  de  quelques  mètres 
carrés?  Les  mesures  les  plus  simples,  et  qui  n'eussent  pas 


AU   COLLÈGE  DE   FRANGE.  247 

exigé  la  présence  d'un  seul  sergent  de  ville,  auraient  suffi  pour 
empêcher  tout  inconvénient. 

Nous  regrettons  donc  qu'au  lieu  de  préférer  cette  solution, 
si  conforme  aux  vrais  principes  de  la  liberté  scientifique,  on 
Tait,  au  contraire,  ajournée.  Mais,  puisque  M.  Renan  se  déclare 
peu  atteint  par  la  mesure  qui  lui  enlève  son  traitement,  et  qu'il 
garde  le  titre  auquel  il  tient  si  fort,  les  droits  essentiels  de  la 
science  sont  sains  et  saufs.  M.  Renan  insiste  avec  raison  sur 
une  circonstance  capitale  qu'on  a  souvent  feint  d'ignorer.  Il  a 
été  nommé  à  la  place  qu'il  occupe  sur  la  double  présentation 
de  ses  collègues  et  confrères  du  Collège  et  de  l'Institut.  Quand 
il  s'agit  de  choix  faits  sur  présentation,  le  rôle  de  l'adminis- 
tration est  bien  simple.  A  toutes  les  objections  qu'on  soulève 
contre  de  tels  choix,  elle  n'a  qu'une  seule  chose  à  répondre  : 
«  J'ai  nommé  celui  qu'on  m'a  présenté.  Prenez-vous-en  aux 
corps  qui  ont  fait  la  présentation.  » 

Le  12  juin,  parut  au  Moniteur  le  décret  suivant  ; 

Napoléon,  etc., 

Sur  la  proposition  de  notre  ministre  de  l'instruction  publi- 
que; 

Vu  le  décret  du  l**"  juin-  4864,  par  lequel  M.  Renan,  pro- 
fesseur au  Collège*  de  France,  est  relevé  de  ses  fonctions  et 
appelé  à  la  charge  de  conservateur  sous- directeur  adjoint  du 
département  des  manuscrits  à  la  Bibliothèque  impériale; 

Vu  la  lettre  de  M.  Renan  qui  refuse  cette  fonction  et  prétend 
conserver  son  premier  emploi  ; 

Vu  le  décret  du  9  mars  \  852  portant  que  l'empereur  nomme 
et  révoque  les  professeurs  du  Collège  de  France, 

Avons  décrété  et  décrétons  ce  qui  suit  : 


248  DESTITUTIOff  D'UN  PROFESSEUR 

Arl.  1•=^  La  nomination  de  M.  Renan  à  la  Bibliothèque  im- 
périale est  rapportée. 

Art.  ^.  M.  Renan  demeure  révoqué  de  ses  fonctions  au  Col- 
lège de  France. 

Art.  3.  J^otre  ministre  de  l'instruction  publique  est  chargé 
de  l'exécution  du  présent  décret. 

Fait  au  palais  de  Fonlainebleau,  le  il  juin  1864. 

Napoléon. 


Le  là  juin,  parut  dans  le  Journal  des  Débais  T ar- 
ticle suivant  : 


Le  décret  inséré  hier  au  MoJiileur  a  tranché  tous  les  doutes 
■qui  pouvaient  rester  sur  la  situation  de  M.  Renan.  M.  Renan 
est  destitué.  Nos  principes  en  fait  de  liberté  sont  assez  connus 
pour  que  nous  n'ayons  pas  besoin  d'exprimer  les  regrets  que 
nous  cause  cette  mesure.  Pour  nous  borner  aux  questions  de 
forme,  nous  ferons  remarquer  que  le  décret  de  destitution  de 
M.  Renan  n'est  pas  motivé.  Les  quatre  destitutions  de  profes- 
seurs au  Collège  de  France  qui  ont  été  prononcées  depuis  le 
commencement  de  ce  siècle  avaient  été  précédées  d'un  exposé 
de  motifs.  L'ordonnance  royale  qui  priva  M.  Tissot  de  sa  chaire 
n'en  avait  pas  dans  sa  première  rédaction  ;  M.  Lefèvre-Gineau, 
alors  administrateur  du  Collège  de  France,  refusa  de  la  rece- 
voir en  cet  état.  On  la  kii  rendit  avec  un  exposé  qui  servit  du 
moins  à  montrer  la  faiblesse  des  raisons  sur  lesquelles  on  se 
fondait,  et  qui,  en  1830,  amena  l'annulation  de  l'ordonnance. 

Cette  omission  nous  semble  fâcheuse.  L'obligation  de  moti- 
ver un  décret  de  destitution  ne  serait  écrite  nulle  part  qu'elle 
serait  un  devoir  pour  l'administration.  Au  degré  le  plus  humble 
de  la  fonction,  celui  que  l'État  frappe  a  le  droit  de  savoir  pour- 


AU   COLLÈGE   DE    FRANCE.  249 

quoi  on  le  frappe.  L'administration  doit  cette  garantie  à  celui 
qu'elle  destitue  ;  on  peut  dire  qu'elle  se  la  doit  à  elle-même. 
Il  faut  que  la  responsabilité  de  pareils  actes  soit  pleinement 
avouée,  qu'on  voie  d'où  ils  viennent,  à  quelle  ligne  de  conduite 
ils  se  rattachent.  C'est  là  une  sécurité  pour  le  fonctionnaire; 
car  l'aveu  des  motifs  peut  arrêter  bien  des  mesures  violentes; 
on  peut  fort  bien  ne  pas  vouloir  faire  explicitement  ce  qu'on 
fait  tacitement  et  comme  une  simple  mesure  administrative. 
Cette  obligation,  d'ailleurs,  nous  semble  résulter  clairement  du 
décret  du  6  mars  1852.  ^article  5  de  ce  décret,  énuménintles 
peines  qui  peuvent  être  portées  contre  les  membres  de  l'ensei- 
gnement supérieur,  met  de  ce  nombre  «  la  peine  de  la  révoca- 
tion, laquelle  ne  peut  être  prononcée  que  sur  la  proposition 
du  ministre  de  l'instruction  publique,  par  le  président  de  la 
République  ».  Que  celte  proposition  doive  être  motivée,  c'est 
ce  qui  nous  paraît  évident.  La  révocation  est  une  <c  peine  »  ;  le 
décret  du  9  mars  le  déclare.  Une  peine  suppose  une  «  faute  ».' 
L'administration  ne  peut  proclamer  à  la  face  du  public  qu'un 
citoyen  a  commis  un  manquement  à  ses  devoirs  sans  dire  quel 
est  ce  manquement.  Or,  le  décret  inséré  au  Moniteur  le  42  juin 
n'articule  contre  M.  Renan  aucun  grief.  M.  Renan,  sans  curiosité 
indiscrète,  peut  bien  désirer  savoir  quelle  est  la  faute  qu'il  a 
commise  feelon  les  principes  de  M.  le  ministre,  quel  est  le  blâme 
que  M.  le  ministre  lui  inflige. 
Nous  persistons  aussi  à  croire*  que  M.  Renan  aurait  dû  jouir 

1.  M.  Laboulaye,  dans  un  article  d*une  logique  péremptoire,  pu- 
blié au  Journal  des  Débats  le  10  juin,  avait  prouvé  rillégalité  de 
ma  révocation.  Le  décret  porté  le  il  juillet  1863  contenait  ce  qui 
suit  : 

u  Considérant  qu'il  importe  d'assurer  aux  membres  du  corps  en- 
seignant toutes  les  garanties  possibles  de  justice... 

«  Art.  1*"^.  A  partir  de  ce  jour,  un  comité  composé  de  cinq  mem- 
bres désignés  par  le  conseil  impérial  dt  l'instruction  publique,  et 


ÎSO         DESTITUTION  D'UN  PROFl^SSEUR,  ETC. 

des  garanties  assurées  par  le  décret  du  44  juillet  4863  à  tous 
les  membres  de  l'enseignement  supérieur  et  de  l'enseignement 
secondaire.  Le  considérant  du  décret  du  9  mars  4  852  met  ex- 
pressément le  Collège  de  France  dans  le  corps  enseignant. 
Si  le  Collège  de  France  fait  exception  dans  le  corps  enseignant, 
ce  doit  être  par  plus  d'indépendance.  S'il  a  une  situation  pri- 
vilégiée, ce  n'est  pas  une  raison  pour  lui  refuser  le  droit  com- 
mun. Est-il  naturel  qu'un  professeur  de  sixième  ait  plus  de 
garanties  que  le  successeur  de  Burnouf  ou  de  Cuvier? 

Les  motifs  pour  lesquels  M.  Renan  a  été  destitué  n'étant 
pas  exprimés,  nous  ne  les  discuterons  pas.  Mais  nous  croyons 
que  tous  les  libéraux  ressentiront  vivement  le  coup  porté,  dans 
la  personne  de  notre  collaborateur,  à  l'indépendance  de  la 
pensée. 

choisis  dans  son  sein,  sera  appelé  à  donner  son  avis  motivé  toutes 
les  fois  qu'il  pourra  y  avoir  lieu  à  la  révocation  d'un  professeur  de 
renseignement  supérieur  ou  de  l'enseignement  secondaire  qui  sera 
titulaire  de  son  emploi. 

«  Art.  3.  L'inculpé  sera  admis  à  présenter  sa  défense,  selon  qu'il 
le  jugera  préférable,  de  vive  voix  ou  par  écrit.  » 

Le  Collège  de  France  fait  partie  de  l'enseignement  supérieur,  de 
l'enseignement  secondaire  ou  de  l'enseignement  primaire.  A  moins 
de  soutenir  qu'il  fait  partie  de  l'enseignement  primaire,  il  faut  ad- 
mettre que  le  décret  susdit  s'y  applique. 


LES  ÉTUDES   SAVANTES 


EN   ALLEMAGNE. 


(Lcttr«  aux  directeurs  de  la  Revue  germanique^.) 

Paris,  le  15  décembre  1857. 

Messieurs, 

Votre  projet  d'une  Bévue  germanique  réalise  un 
des  vœux  que  j'ai  le  plus  souvent  formés.  Je  n'ai 
point  la  prétention  de  vous  suggérer  des  idées  que 
vous  n'ayez  déjà  eues.  Cependant,  afin  de  vous 
prouver  quel  intérêt  je  prends  à  votre  noble  des- 
sein, je  me  permettrai  de  vous  communiquer  quel- 
ques réflexions  sur  la  place  que  devra,  ce  me  sem- 
ble, occuper  dans  votre  recueil  la  partie  des  études 
allemandes  dont  je  me  suis  plus  particulièrement 
occupé. 

1.  Cette  lettre  parut  dans  le  premier  numéro  de  la  Revue  germa- 
nique. 


252  LES  ÉTUDES    SAVANTES 

Votre  Revue  doit  être  un  tableau  complet  des 
travaux  intellectuels  en  Allemagne,  Or,  la  partie 
de  ces  travaux  qui  mérite  le  plus,  selon  moi,  d'at- 
tirer l'attention,  ce  sont  les  sciences  historiques 
et  philologiques.  L'Allemagne,  jusqu'à  ces  dernières 
années,  a  été  égalée  par  la  France  dans  le  domaine 
des  sciences  physiques  et  mathématiques.  La  philo- 
sophie allemande  est  quelque  chose  de  très-particu- 
lier, qui  ne  peut  être  comparé  à  quoi  que  ce  soit  et 
dont  le  temps  seul  permettra  d'apprécier  la  valeur. 
Quant  à  l'ensemble  des  productions  qu'on  appelait 
autrefois  les  «  ouvrages  de  Tesprit  »  et  qu'on  désigne 
maintenant  du  nom  de  «  littérature  »,  l'Allemagne  n'a 
point  échappé  à  la  décadence  générale  dont  les 
œuvres  d'imagination  sont  frappées  de  nos  jours  : 
elle  a  eu,  en  ce  genre,  des  hommes  de  génie  ;  à 
l'heure  qu'il  est,  elle  possède  à  peine  quelques 
hommes  de  talent.  La  véritable  excellence  de  l'Alle- 
magne est,  à  mon  avis,  dans  l'interprétation  du 
passé.  L'Allemagne  a  compris  l'histoire  bien  plus 
comme  une  science  que  comme  un  art.  Elle  n'a  pas 
de  grands  historiens  dans  le  sens  que  nous  attachons 
à  ce  mot;  il  faut  pour  mériter  ce  nom  un  talent  de 
composition  qu'elle  semble  dédaigner;  niais  jamais 
race  ne  posséda  une  plus  merveilleuse  aptitude  pour 
les  recherches  d'érudition.  La  science  critique  et  his- 


EN   ALLEMAGNE.  253 

torique  de  Tesprit  humain,  la  philologie,  instrument 
nécessaire  de  cette  science,  voilà  sa  création.  Certes, 
Tétude  sérieuse  et  patiente  des  monuments  antiques 
existait  avant  qtre  l'Allemagne  s'en  fût  emparée. 
Pour  n'en  citer  qu'un  seul  exemple,  quel  admirable 
répertoire  de  solide  érudition  que  l'ancien  recueil  de 
l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  !  Mais  le' 
service  qu'a  rendu  l'Allemagne,  c'est  d'avoir  élevé  à 
la  hauteur  d'une  science  organisée  ce  qui  n'avait  été 
jusque-là  qu'un  délassement  d'amateur,  et  d'avoir 
donné  une  valeur  philosophique  à  des  études  qu'on 
envisageait  comme  un  simple  exercice  de  curio- 
sité. 

L'Allemagne,  vous  le  savez,  n'a  pas  de  <(  Revues  » 
comme  nous  les  entendons.  Elle  a  des  journaux  spé- 
ciaux où  chaque  science  dépose  ses  découvertes  suc- 
cessives. Les  Allemands  n'écrivent  pas  ;  ils  cherchent 
et  ils  pensent.  Le  genre  de  critique  difficile  et  bril- 
lant dont  la  Bévue  des  Deux  Mondes  a  créé  le  modèle 
parmi  nous  ne  va  pas  à  la  tournure  de  leur  génie, 
plus  soucieux  du  fond  que  de  la  forme.  Même  diffé- 
rence dans  l'enseignement.  Les  cours  faits  dans 
la  manière  éloquente  que  MM.  Cousin,  Villemain, 
Guizot  ont  inaugurée  en  France,  n'ont  dans  les  uni- 
versités allemandes  aucun  succès.  Les  enseignements 
les  plus  spéciaux,  au  contraire,  y  ont  des  auditeurs, 


Î254  LES  ÉTUDES  SAVANTES 

quand  on  est  sûr  d'y  recueillir  des  idées  nouvelles 
ou  des  faits  nouveaux. 

C'est  donc  dans  les  journaux  spéciaux  que  les  ré- 
dacteurs d'une  Bévue  germanique  devraient,  selon 
moi,  chercher  les  éléments  les  plus  considérables  de 
leur  travail.  Le  Journal  de  la  Société  orientale  alle- 
mande est  le  plus  abondant  répertoire  pour  les  tra- 
vaux relatifs  aux  antiquités  de  l'Asie.  On  ferait  une 
œuvre  utile  en  traduisant  le  rapport  qui  paraît  dans 
chaque  volume  de  ce  recueil  sur  les  progrès  annuels 
des  études  orientales.  Le  journal  de  M.  Haupt  pour 
les  antiquités  germaniques,  le  Musée  du  Rhin  pour 
l'antiquité  classique,  les  Communications  de  l'insti- 
tut de  Perthes  pour  la  géographie,  sont  aussi  de 
précieux  recueils,  où  notre  insouciance  des  choses 
étrangères  laisse  s'enfouir  de  véritables  trésors.  Le 
Journal  pour  la  philologie  comparée  de  MM.  Kuhn  et 
Aufrecht,  enfin,  est  la  publication  périodique  la  plus 
intéressante  que  je  connaisse, .par  la  richesse,  la 
variété,  la  finesse  des  découvertes  qui  y  sont  consi- 
gnées. C'est  là  que  s'est  fondée  la  science  capitale 
qui  résume  le  travail  philologique  des  dernières 
années,  la  mythologie  comparée.  C'est  aux  fines 
analyses  de  M.  Kuhn  et  de  ses  collaborateurs  qu'on 
doit  la  démonstration  de  ce  résultat  important, 
que  la  race  indo-européenne  n'a  eu  d'abord  qu'un 


EN   ALLEMAGNE.  255 

système  de  mythes,  dont  les  Védas  nous  présentent 
la  forme  la  plus  ancienne,  comme  elle  n'a  eu  d'abord 
qu'un  seul  vocabulaire,  qui  se  trouve  épars  dans  les 
rameaux  divers  de  la  grande  famille  depuis  l'Islande 
jusqu'à  Ceylan. 

11  est  certains  hommes  dont  les  livres  se  pré- 
sentent avec  une  sorte  de  périodicité,  et  qui  sont 
une  école  à  eux  seuls.  Ce  tour  particulier  d'esprit 
qui  rend  les  Allemands  impropres  à  composer  des 
ouvrages,  mais  qui  en  fait  d'excellents  collecteurs 
de  matériaux,  devait  amener  quelques  travailleurs 
au  système,  plus  commode  pour  eux  que  pour  le 
public,  de  donner  leurs  idées  au  fur  et  à  mesure 
qu'elles  leur  viennent.  En  France,  on  s'impose  de 
ne  livrer  son  œuvre  au  public  que  quand  elle  est 
parfaitement  mûrie  et  achevée  ;  en  Allemagne,  on  la 
donne  à  l'état  provisoire,  non  comme  un  enseigne- 
ment doctrinal,  mais  comme  une  excitation  à  penser 
et  comme  un  ferment  pour  les  esprits.  Il  résulte  de 
tout  cela  des  livres  moins  bien  faits  que  les  nôtres, 
maÎB  un  mouvement  fpjrt  supérieur  au  nôtre.  Parmi 
ceux  qui  ont  cédé  à  cette  tentation,  indice  au 
moins  d'une  très-grande  activité,  je  citerai  d'abord 
M.  A.  Weber,  de  l'académie  et  de  l'université  de 
Berlin.  Je  ne  connais  pas  en  Europe  de  chercheur 
plus  pénétrant  et  plus  fécond.  Ses  Indische  Sludien 


256  LES   ÉTUDES   SAVANTES 

paraissant  à  des  intervalles  irréguliers  et  ses  autres 
ouvrages  vous  donneront  toujours  le  deniier  mot  du 
grand  ensemble  de  recherches  qui  se  rattjiche  au  san- 
scrit. M.  Ewald  et  ses  Annuaires  vous  tiendront  au 
courant  des  études  bibliques  :  consultés  avec  discer- 
nement et  avec  défiance  quand  il  s'agit  de  questions 
de  personnes,  les  ouvrages  de  ce  critique  parfois  émi- 
nent  sont  d'un  prix  infini.  Pourriez-vous  oublier 
M.  de  Bunsen,  cette  infatigable  activité,  ce  zèle  pour 
tout  ce  qui  est  noble  et  grand,  et  ce  vaste  atelier  de 
travail  scientifique  qui  se  groupe  autour  de  lui*?  Les 
trois  ou  quatre  volumes  que  publie  par  an  M.  de 
Bunsen  sont  un  vrai  journal,  où  Ton  est  sûr  de 
trouver  toujours  les  résultats,  sinon  les  plus  démon- 
trés, du  moins  les  plus  récents,  de  la  philologie 
comparée,  des  études  védiques,  des  études  sur 
TAvesta,  des  études  bibliques,  en  un  mot  de  tout 
ce  qui  est  vivant  et  en  progrès  dans  le  champ  des 
études  philologiques. 

Vous  aurez  sans  doute  des  correspondants  auprès 
des  diverses  universités.  C'est  là  qu'il  faut  prendre 
comme  à  sa  source  le  riche  développement  d'idées 
qui  assure  à  l'Allemagne,  dans  l'ordi'e  des  spécula- 


1.  Cet  homme  excellent  est  mort  depuis  que  les  pages  que  nous 
reproduisons  ici  ont  été  écrites. 


EN  ALLEMAGNE.  257 

lions  rationnelles,  une  si  incontestable  supériorité. 
L'enseignement  n'est  point  en  Allemagne,  comme  il 
Test  dans  d'autres  pays,  une  pédagogie  étroite  et 
jalouse  de  la  science.  Les  établissements  d'instruc- 
tion publique  y  sont  aussi  des  établissements  scien- 
tifiques, recevant  l'impulsion,  non  d'une  administra- 
tion centrale,  d'ordinaire  peu  au  courant  des  choses 
intellectuelles,  et  naturellement  indifférente  ou  hos- 
tile à  ce  qu'elle  ne  comprend  pas,  mais  de  savants  et 
de  penseurs,  prenant  au  sérieux  les  choses  de  l'es- 
prit. De  là  un  enseignement  large,  libre,  plein  d'ini- 
tiative, représentant  à  chaque  heure  l'état  de  la 
science  ;  si  bien  que  le  jeune  homme  qui  l'a  suivi 
aperçoit  clairement  dès  ses  débuts  le  point  d'où 
il  faut  partir  et  la  région  qui  promet  de  récom- 
penser par  des  découvertes  les  efforts  des  travail- 
leurs. 

Je  sais  que  je  vous  parle  ici  d'un  idéal  quelque 
peu  éclipsé  aujourd'hui.  Selon  moi,  l'âge  d'or  de 
l'Allemagne,  au  moins  sous  le  rapport  des  conditions 
extérieures  de  la  vie  intellectuelle,  est  passé.  La 
réaction  des  dix  dernières  années^  a  exercé  sur  ces 
belles  études  une  influence  fatale.  L'enseignement 
de  la  théologie,  autrefois  si  indépendant  et  si  élevé, 

1.  Je  rappelle  que  ceci  fut  écrit  à  la  fin  de  1857. 

17 


t»8  LES  ÉTUDES  SAVANTES 

est  devenu  dans  les  pays  protestants  d'Allemagne 
presque  aussi  impossible  que  dans  les  pays  catho- 
liques. Or,  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  c'est  l'enseigne- 
ment de  la  théologie  qui  a  été  la  cause  du  grand  dé- 
veloppement qu'ont  pris  en  Allemagne  les  études 
philologiques  :  les  fondateurs  des  études  orien- 
tales en  particulier,  les  Eichhorn,  les  Gesenius, 
étaient  des  théologiens.  Cette  ressource  si  précieuse 
pour  le  travail  intellectuel  est  perdue  peut-être  sans 
retour.  Les  jeunes  gens  sérieux,  qui  autrefois  trou- 
vaient dans  l'enseignement  de  la  théologie  ou  le 
ministère  pastoral  un  excellent  moyen  de  mener  une 
'vie  laborieuse,  repoussés  par  les  symboles  inaccep- 
tables ou  étroits  qu'on  leur  impose,  se  rejettent  sur 
les  carrières  purement  scientifiques,  qui  sont  néces- 
sairement peu  nombreuses.  Tout  cela,  se  combinant 
avec  le  renchérissement  de  la  vie  matérielle,  qui 
atteint  même  les  villes  d'universités  en  Allemagne, 
a  produit  une  misère  sur  laquelle  nous  n' insisterions 
pas,  si  elle  »* avait  pour  la  science  les  plus  fâcheux 
résultats.  En  effet,  une  conséquence  de  cet  état  de 
gêne,  ce  sont  les  travaux  hâtifs  par  lesquels  une 
jeunesse  intelligente,  mais  trop  nombreuse  et  trop 
empressée,  cherche  à  se  frayer  une  route  vers  les 
fonctions  salariées.  Ce  n'est  jamais  impunément 
qu'où  met  les  découvertes  aux  enchères.  .Les  travaux 


EN  ALLEMAGNE.  259 

solides  sont  de  tous  les  temps  ;  mais  les  découvertes 
vîem[ient  à  leur  jour,  et  il  ne  faut  pas  les  devancer. 
Le  grand  défaut  de  l'Allemagne  est  cet  empresse- 
ment fiévreux  d'annoncer  des  résultats  nouveaux  et 
de  dépasser  les  maîtres,  qui  produit  un  déluge  de 
thèses  hardies  et  de  paradoxes.  Ajoutez  à  cela  les 
intrigues  d'un  parti  religieux,  mettant  pour  condition 
à  ses  faveurs  tout  autre  chose  que  le  mérite  scienti- 
fique, et  vous  comprendrez  les  eflFets  désastreux 
qu'ont  pu  produire  sur  des  études  aussi  délicates 
que  les  nôtres  quelques  années  d'un  tel  régime. 
Vous  aurez  le  droit  d'être  sévères  pour  l'école  su- 
perficielle, qui  voudrait  ainsi  passer  l'éponge  sur  le 
travail  d'un  demi-siècle,  et  enlever  à  l'Allemagne  sa 
vraie  couronne,  celle  de  la  science  critique,  saine  et 
désintéressée. 

Et  puisque  j'ai  commencé  à  vous  communiquer 
mes  réflexions  sur  des  points  secondaires  de  votre 
plan,  auxquels  peut-être  vous  ne  penseriez  pas, 
j'oserai  vous  conseiller  de  ne  pas  chercher  le  déve- 
loppement de  l'esprit  allemand  seulement  en  Alle- 
magne. Je  ne  sais  si  je  me  trompe,  mais  je  crois  voir 
le  moment  approcher  où  les  Allemands  joueront  le 
même  rôle .  que  ces  Scots  de  la  première  moitié  du 
moyen  âge,  qu'on  trouve  partout  à  l'état  de  mission- 
naires de  la  science  et  de  grammairiens.  Déjà  presque 


260  LES   ÉTUDES  SAVANTES 

tout  le  travail  matériel  de  la  philologie  est  supporté 
dans  le  monde  par  des  Allemands.  Ne  négligez  donc 
pas  d'embrasser  dans  votre  recueil  ces  nombreuses 
colonies  où,  grâce  à  une  puissance  d'expansion  qui 
nous  étonne,  la  race  germanique  porte  son  activité  in- 
tellectuelle et  son  sérieux.  Suivez-la  dans  l'académie 
de  Saint-Pétersbourg,  où,  malgré  des  susceptibilités 
assez  naturelles,  la  science  allemande  s'est  créé  une 
mportante  succursale,  peu  inférieure  à  l'académie 
je  Berlin,  surtout  pour  les  sciences  géographi- 
ques. Cherchez -la  en  Angleterre,  à  Oxford,  à 
Londres,  où  vous  rencontrerez  à  l'état  d'exilés  vo- 
lontaires quelques-uns  des  meilleurs  représentants 
de  la  nouvelle  école,  MM.  Max  MûUer,  Aufrecht, 
d'autres  encore.  Ils  écrivent  en  anglais;  mais  leur 
science,  leur  pensée  sont  allemandes  :  cela  doit  vous 
sufiire.  La  Hollande  mérite  aussi  que  vous  lui  ou- 
vriez votre  recueil.  L'université  de  Leyde  me  parait 
depuis  quelques  années  dans  une  dhrection  excel- 
lente :  elle  possède  un  grand  enseignement  histori- 
que, à  la  tête  duquel  est  M.  Dozy,  et  une  solide  école 
d'exégèse  dirigée  par  MM.  Scholten  et  Euenen.  En 
Suisse,  vous  trouverez  l'université  de  Zurich  et  le 
savoir  un  peu  hasardeux  de  M.  Hitzig.  L'Asie  et 
l'Afrique  enfin  vous  offriront  d'admirables  mission- 
naires, tels  que  les  Krapf,  les  Isenberg,  et  des  voya- 


1 


EN  ALLEMAGNE.  261 

geurs,  tels  que  Barth  et  Overweg  *.  Tandis  que  les 
missions  catholiques,  autrefois  si  fructueuses,  ne 
rendent  plus  à  la  science  que  de  médiocres  services, 
à  cause  du  peu  d'instruction  et  de  curiosité  de  la 
plupart  de  ceux  qui  s'y  dévouent  *,  les  missions  al- 
lemandes, anglaises,  américaines,  ont  produit. d'ha- 
biles explorateurs  qui  ouvrent  devant  nous  des 
mondes  inconnus,  et  prennent  place  parmi  les  fon- 
dateurs de  la  science  critique  de  l'humanité. 

N'oubliez  pas  les  juifs  allemands  :  ils  sont  une 
partie  essentielle  et  pourtant  distincte  du  mouve- 
ment  qui  doit  vous  occuper.  C'est  un  monde  fort 
mêlé,  mais  où  se  rencontrent  encore  des  Mendels- 
sohn  et  des  Spinosa,  et  d'où  sont  sortis  de  bons 
auxiliaires  du  travail  scientifique.  Par  une  singulière 
destinée,  la  race  juive  est  de  nos  jours  un  utile  in- 
terprète de  certaines  civilisations  de  l'Orient  qui 
se  sont  trouvées,  il  y  a  deux  ou  trois  mille  ans,  en 
contact  avec  elle,  et  dont  les  études  bibliques  et 
talmudiques  la  rapprochent. 

Enfin,  cherchez  aussi  l'Allemagne  en  France.  Nous 
possédons  parmi  nous  une  colonie  allemande  qui, 

1.  Morts  depuis. 

2.  Une  exception  devrait  certes  être  faite  pour  le  voyage  en  Ara- 
bie de  M.  Palgrave.  Mais  nous  ignorons  si  M.  Palgrave  s'est  envisagé 
ou  s'envisage  encore  comme  un  missionnaire  catholique.  Nous  ferons 
bien  volontiers  une  autre  exception  pour  M.  Bigandet. 


262      LES  ÉTUDES  SAVANTES  EN  ALLEMAGNE. 

en  même  temps  qu'elle  communique  largement  avec 
le  centre  des  idées  françaises,  puise  directement 
encore  aux  mamelles  germaniques,  dont  elle  n'est 
point  détachée  :  c'est  l'école  de  Strasbourg.  Cette 
modeste  et  savante  école,  dont  l'administration  cen- 
trale a  parfois  trop  peu  respecté  l'individualité,  est 
parmi  nous  le  seul  reste  des  anciennes  institutions 
provinciales,  qui  avaient  de  si  bons  effets  pour  la 
culture  intellectuelle.  Vous  connaissez  sans  doute  la 
Revue  de  Théologie  de  M.  Golani,  excellent  écho  de 
ce  qu'il  y  a  de  meilleur  dans  l'exégèse  allemande. 
Les  travaux  de  M.  Reuss,  de  M.  Bergmann,  honore- 
raient une  université  d'outre-Rhin';  ils  sont  chez 
nous  presque  inconnus,  et  j'ignore  si,  en  dehors  de 
l'estime  d'un  petit  nombre,  ils  ont  jamais  reçu  le 
moindre  encouragement  de  l'opinion. 

Que  votre  Revue  soit  l'abrégé  de  ce  vaste  ensem- 
ble d'études.  Dans  ma  pensée,  elle  doit  représen- 
ter non-seulement  l'Allemagne,  mais  tout  ce  dont 
l'Allemagne  s'occupe,  c'est-à-dire  le  monde  entier. 
Croyez  que  son  apparition  ne  sera  saluée  par  per* 
sonne  avec  plus  de  sympathie  que  par  moi,  et 
agréez^  etc. 


L'INSTRUCTION  PUBLIQUE  EN  FRANCE 


JUGEE   PAR   LES   ALLEMANDS. 


Rien  de  plus  nuisible  aux  progrès  de  l'esprit  hu- 
main que  les  jalousies  nationales.  On  a  pu  autrefois 
accuser  la  France  d'être,  de  toutes  les  nations,  la 
plus  dédaigneuse  de  l'étranger.  C'est  là  un  défaut 
dont  elle  s'est  en  partie  corrigée.  Dans  l'ordre  de 
l'instruction  publique,  du  moins,  une  série  de  mis- 
sions ont  eu  pour  objet  d'étudier  le  système  d'édu- 
cation des  peuples  voisins.  Nos  voisins  ne  nous  ont 
guère  rendu  la  pareille,  et  on  doit  le  regretter,  car, 
si  des  ouvrages  sur  l'instruction  publique  en  Allema- 
gne, en  Hollande,  faits  par  des  Français  sont  utiles, 
des  ouvrages  sur  l'instruction  publique  en  France 
faits  par  des  Allemands,  par  des  Hollandais,  nous 
seraient  bien  plus  utiles  encore.  La  rareté  de  tels 
livres  donne  un  grand  prix  au  travail  de  M.  Hahn*, 

1.  Das  UnterrichtS'Wesen  in  Frankreich,  miteiner  Geschichie  der 
Pariser  Universitdt,  von  Ludwig  Hahn;  Breslau,  1848. 


264  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

bien  que  ce  travail  n'ait  rien  d'officiel.  M.  Hahn  s'est 
donné  sa  mission  à  lui-même,  ou  plutôt  il  l'a  reçue 
du  hasard,  qui  lui  a  fait  passer  quelques  années 
parmi  nous. 

Son  livre  prouve,  du  reste,  mieux  encore  que  l'in- 
difTérence  de  ses  compatriotes,  combien  les  univer- 
sités allemandes  sont  éloignées  de  goûter  l'ensei- 
gnement français.  11  est  difficile  de  pousser  plus  loin 
la  sévérité.  A  peine  est-il  un  point  de  notre  système 
d'enseignement  qui  obtienne  un  éloge  de  M.  Habn, 
et  il  n'en  est  pas  un  seul  auquel  il  n'adresse  les 
plus  vives  critiques.  Souvent,  d'ailleurs,  il  n'a  fait 
que  puiser  à  l'arsenal  des  ennemis'  de  l'Université 
ses  renseignements  et  ses  appréciations. 


I. 


L'ouvrage  de  M.  Hahn  renferme  deux  parties 
distinctes  :  l'une  consacrée  à  l'exposition,  où  il  re- 
trace la  législation  et  l'état  de  l'instruction  publi- 
que en  France;  l'autre,  consacrée  à  la  critique, 
où  il  juge  d'après  ses  principes  nos  institutions  et 
nos  règlements.  La  première  partie  est  nécessaire- 


EN   FRANCE.  265 

ment  dénuée  d'intérêt  pour  nous.  Quant  aux  juge- 
ments de  M.  Hahn  sur  les  mérites  et  les  défauts  de 
notre  système  d'éducation  publique,  comme  ils  sont 
évidemment  ceux  de  la  plupart  de  ses  compatriotes, 
il  est  bon  de  les  connaître,  bien  que  parfois  on 
puisse  regretter  qu'ils  soient  fondés  sur  une  obser- 
vation superficielle  et  sur  des  informations  inexactes. 
M.  Hahn  a  vu  en  passant  un  certain  nombre  de  clas- 
ses ;  il  a  pris  des  notes  avec  précipitation,  recueilli 
quelques  anecdotes,  et  attaché  de  l'importance  à 
des  enfantillages.  Sa  critique  rappelle  trop  souvent 
le  trait  du  voyageur  qui  juge  d'après  le  teint 
de  son  hôtesse  celui  de  toutes  les  femmes  du  pays. 
Ainsi  il  raconte  d'un  ton  scandalisé  qu'un  écolier 
de  rhétorique,  avec  lequel  il  s'entretenait  sur  les 
dilBcultés  du  Phédoriy  lui  a  dit,  pour  se  tirer  d'em- 
barras: ((  Ces  bètises-là,  nous  les  passons*.  »  Ailleurs, 
il  nous  apprend  que,  quand  un  chef  d'institution  a 
besoin  d'un  maître  d'études,  il  s'adresse  à  l'esta- 
minet le  plus  voisin,  et  que  les  élèves  appellent  cela 
«  aller  à  la  foire  aux  pions  j)  [auf  den  Pionsmarkt 
gehny. 

Les  critiques  de  M.  Hahn  qui  s'adressent  à  l'en- 
semble de  notre  système  d'instruction  publique  sont 

1.  p.  409.  Ces  mots  remarquables  sont  rapportés  en  français. 

2.  P.  508. 


266  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

autrement  importantes;  car  celles-ci  ne  viennent 
pas  d'une  connaissance  plus  ou  moins  incomplète 
de  ce  qui  se  passe  dans  nos  collèges;  elles  viennent 
de  principes  opposés  aux  nôtres  et  qui  sont  vrais  à 
quelques  égards.  Dans  l'organisation  française  de  l'in- 
struction publique,  la  source  de  tout  le  mal,  aux 
yeux  de  M.  Hahn,  c'est  le  système  du  concours. 
Notre  censeur  allemand  revient  à  tout  propos  sur 
cette  idée  fondamentale,  et,  imitant  le  trait  du  vieux 
Gaton,  il  termine  ainsi  les  chapitres  les  plus  divers: 
Cœterum  censeo  concursum  delendum  esse,  A  l'en 
croire,  cette  institution  serait  aussi  funeste  comme 
épreuve  pour  les  professeurs  que  comme  moyen 
d'émulation  entre  les  élèves.  «  Il  est  fort  regret- 
table, dit-il,  que  le  concours  soit  la  seule  voie 
pour  arriver  au  professorat  des  collèges,  et  que  l'ha- 
bileté pratique,  jointe  à  des  connaissances  suffisantes, 
ne  puisse  y  donner  entrée.  Les  hommes  les  plus  ex- 
périmentés dans  l'éducation,  ceux  qui  apportent  à 
leurs  difficiles  fonctions  non  des  facultés  brillantes, 
mais  un  esprit  solide  avec  un  peu  de  lenteur  et  de 
timidité,  seront  toujours  placés,  dans  les  épreuves 
publiques,  après  les  jeunes  gens  qui  savent  amuser 
leur  auditoire  et  leurs  juges,  et  qui,  doués  d'une 
parole  facile  pour  se  tirer  des  difficultés,  ne  possè- 
dent ni  assez  de  patience'  ni   assez   de   fermeté 


EN  FRANCE.  267 

pour  bien  enseigner.  Toutes  les  dispositions  que  Ton 
essaiera  d'introduire  dans  la  législation  des  concours 
en  faveur  des  maîtres  plus  mûrs  seront  insuffi- 
santes pour  obvier  aux  inconvénients  du  système.  Il 
devrait  y  avoir  des  conditions  d'un  autre  genre 
et  plus  largement  entendues  pour  arriver  aux 
places  importantes  de  l'enseignement  secondaire. 
Il  y  a  maintenant  dans  les  collèges  des  profes- 
seurs qui,  sans  sortir  des  limites  de  l'enseigne- 
ment grammatical,  ont  fait  preuve  du  plus  grand 
zèle  et  d'une  habileté  supérieure  ;  il  y  en  a  même 
quelques-uns  dont  les  écrits  témoignent  de  plus  de 
culture  littéraire  qu'on  n'en  trouve  chez  la  plupart 
des  agrégés  des  classes  supérieures,  et  qui  pourtant 
sont  condamnés  à  vieillir  dans  une  classe  de  gram- 
maire, parce  que  leur  âge  avancé  ne  leur  permet 
plus  de  tenter  une  lutte  périlleuse  contre  tant  de 
jeunes  candidats.  Indépendamment  de  l'injustice 
d'un  tel  procédé,  le  dévouement  le  plus  honnête 
doit  nécessairement  se  refroidir,  s'il  ne  voit  plus 
aucun  but  devant  lui,  surtout  dans  un  pays  où  la 
pédagogie  inspire  peu  d'intérêt  par  elle-même.  Le 
système  exclusif  du  concours  est  donc  à  la  fois  inique 
et  préjudiciable  à  l'enseignement  des  collèges*.  » 

1 .  p.  536  et  suiv. 


268  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

II  est  facile  de  montrer  ainsi  le  côté  faible  et  les 
inconvénients  de  toute  institution.  Mais  on  ne  fait 
preuve  de  sagacité  qu'en  indiquant  le  remède.  Le 
principe  de  l'administration  française  étant  de  se  dé- 
fier des  libres  choix  faits  par  les  supérieurs  et  de 
limiter  autant  que  possible  l'arbitraire  des  chefs,  le 
concours,  au  moins  pour  l'enseignement  secondaire, 
reste  une  nécessité.  Le  système  de  garantie,  de  lien 
réciproque  et  en  quelque  sorte  d'inféodation  des 
hommes  les  uns  aux  autres,  qui  fleurit  en  Angleterre 
et  en  Allemagne,  ne  saurait  être  appliqué  en  France. 
Le  personnel  de  l'enseignement  secondaire  n'est  pas 
chez  nous,  comme  il  l'est  ailleurs,  l'analogue  d'une 
corporation  religieuse  :  c'est  une  sorte  d'armée  ;  il  y 
faut  un  mode  d'avancement  régulier,  où  le  caprice  ne 
soit  pour  rien.  On  peut  regretter  que  la  France  se 
soit  attachée  si  fortement  à  un  tel  système  ;  mais,  le 
système  étant  ce  qu'il  est,  le  concours  pour  les 
fonctions  de  l'enseignement  secondaire  en  sort  logi- 
quement. Les  observations  de  M.  Hahn  sont 
bien  plus  vraies  en  ce  qui  concerne  l'enseignement 
supérieur.  Ici,  le  concours  est  un  moyen  d'appré- 
ciation trop  imparfait,  et  peut,  d'ailleurs,  être 
remplacé  par  des  titres  d'une  autre  nature.  «  Le 
concours,  dit-il  à  ce  sujet,  est  une  des  institutions 
les  plus  populaires  de  la  France;   il  représente 


EN  FRANCE.  269 

rélément  démocratique  dans  le  domaine  de  l'ensei- 
gnement, et  répond  surtout  aux  idées  des  jeunes 
étudiants  et  de*ceux  qui  s'appellent  libéraux.  S'il 
n'était  ainsi  couronné  de  l'auréole  du  libéralisme, 
il  y  a  longtemps  qu'on  aurait  reconnu  quels  in- 
convénients il  entraîne  à  côté  de  quelques  avan- 
tages fort  contestables,  et,  depuis  quinze  années, 
M.  Cousin  n'aurait  pas  en  vain  combattu  ce  mode 
de  nomination  avec  toute  la  verve  de  sa  cri- 
tique*. » 

La  centralisation  et  l'uniformité  de  l'instruction 
publique  parmi  nous  sont  pour  M.  Hahn  l'objet  de 
reproches  presque  aussi  acerbes  que  le  système  des 
concours  :  «  On  ne  peut  avoir  qu'une  seule  opinion, 
dit-il,  sur  l'organisation  napoléonienne  de  l'Univer- 
sité. Il  était  impossible  d'imaginer  un  système  plus 
puissant  et  plus  simple  pour  fonder  l'unité  de  l'in- 
struction nationale  et  pourvoir  à  la  stabilité  des 
traditions.  Mais,  d'un  autre  côté,  une  institution 
dirigée  uniquement  vers  ce  but  portait  en  elle-même 
un  danger  immédiat,  et  ce  danger  ne  s'est  que  trop 
révélé  :  c'était  de  sacrifier  le  progrès  à  la  fixité,  de 
faire  dégénérer  l'unité  d'esprit  en  uniformité  de  mé- 
thode et  de  procédés,  d'étouffer  toutes  les  tenta- 

i.  p.  587. 


270  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

tives  nouvelles  en  fait  d'éducation.  En  effet,  la  pré- 
tention hautement  avouée  des  universitaires,  c'est 
que,  d* un  bout  du  royaume  jusqu'à  l'autre,  aucun 
changement  ne  survienne,  soit  dans  la  direction  des 
études,  soit  dans  le  maintien  de  la  discipline,  qui 
ne  soit  prescrit  par  l'autorité  centrale;  c'est  que, 
pour  les  méthodes  d' enseignement  et  les  livres  clas- 
siques, pour  la  distribution  des  heures  et  les  règle- 
ments disciplinaires,  un  collège  du  Nord  corresponde 
dans  les  derniers  détails  à  une  école  située  sur  la 
Méditerranée...  Avant  d'introduire  quelque  innova- 
tion, il  faut  en  faire  l'épreuve;  or,  il  est  naturel 
que  l'on  hésite  à  tenter  T expérience  sur  la  totalité 
des  écoles;  en  sorte  que,  la  sévère  uniformité  ne 
permettant  pas  de  faire  ces  essais*  sur  des  établisse- 
ments isolés,  il  devait  en  résulter  que  toute  la  cor^ 
poration  se  trouvât  enchaînée  dans  une  complète 
immobilité.  C'est,  en  effet,  ce  qui  est  arrivé.  Le 
corps  enseignant  est  devenu  tellement  stationnaire 
en  France,  que  je  ne  connais  aucune  société  qui, 
dans  ce  temps  de  progrès  universel,  et  chez  la  nation 
la  plus  mobile  du  monde,  persiste  en  ses  voies 
avec  autant  d'aise  et  de  satisfaction,  qui  repousse 
avec  autant  de  dédain  et  de  présomption  toutes  les 
méthodes  étrangères,  et  qui  soit  si  prompte  à  voir 
une  révolution,  même  dans  les  ch^gements  les  plus 


EN    FRANCE.  "lU 

insignifiants*...  Cette  uniformité  me  semble  la  cause 
principale  de  la  faiblesse  relative  des  études  dans  les 
collèges  de  province...* Si  les  écoles  de  Paris,  avec 
un  système  d'enseignement  fort  défectueux,  pro- 
duisent parfois  de  brillants  résultats,  ce  sont  là 
bien  moins  les  fruits  du  système  que  les  effets  de 
mobiles  extérieurs,  qui  entretiennent  chez  la  jeu- 
nesse studieuse  de  la  capitale  une  ardeur  vrai- 
ment extraordinaire.  Dans  la  province,  au  contraire, 
où  ces  motifs  d'émulation  manquent,  les  maîtres  ne 
songent  à  rien  changer  ni  à  rien  améliorer  dans  la 
méthode  officielle  ;  souvent  même  ils  se  relâchent  et 
se  négligent  à  un  point  déplorable.  La  brillante 
routine  de  la  capitale  devient,  dans  le  resté  du  pays, 
une  besogne  assoupissante,  sans  vie  ni  intérêt.  Si 
les  proviseurs  et  les  professeurs  des  collèges  de  pro- 
vince pouvaient  suivre  leurs  propres  inspirations, 
on  trouverait  en  plusieurs  villes  des  centres  d'in- 
struction moins  éclatants  peut-être  que  les 
de  Paris,  mais  tout  aussi  féconds.  L'uniformité, 
au  contraire,  a  étouffé*  la  liberté  et  la  vie  ;  l'égalité 
absolue,  c'est  le  souffle  de  la  mort. . .  Des  deux 
devises  de  la  révolution  française,  la  liberté  et  l'éga- 
lité, Napoléon  n'a  eu  égard,   dans  ses  créations, 

1.  p.  172  et  suiv. 


3TS  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

qu'à  la  seconde  :  l'égalité  a  eu  pour  effet  d'exclure 
absolument  la  liberté.  L'égalité,  le  principe  de  la 
ceutralisatiou  servirent  les  vues  du  despot^me  impé- 
rial. La  Restauration  ne  s'occupa  guère  davantage 
de  l'émancipation  des  académies.  Mais  le  gouverne- 
ment de  Juillet  a-t-il  été  fidèle  à  son  principe  et  k 
son  programme,  en  mûntenant  l'uniTormité  dans  les 
établissements  de  l'Dniver^té?  Je  ne  le  pense  pas. 
Cependant,  pour  ne  pas  adresser  au  gouvernement 
lui-même  un  reproche  qui  retombe  sur  lui  beaucoup 
moins  que  sur  ses  advers^res,  je  dois  faire  remar- 
quer que  c'est  surtout  la  faute  de  l'opposition  pré- 
tendue libérale  [der  vermeirulick  îiberalen  Opposi- 
tion der  Linien),  si  la  stagnation  est  devenue  une 
loi  de  l'Université,  et  si  l'égalité  est  restée  intacte 
aux  dépens  de  la  liberté.  Depuis  que  le  parti  clérical 
a  commencé  à  demander  la  liberté  de  l'enseigne- 
ment, le  corps  universit^e  est  devenu,  aux  yeux 
de  ceux  qui  se  disent  libéraux,  le  représentant  de 
l'esprit  moderne,  et  malbeur  aux  mûns  profanes  qui 
osent  toucber  à  ce  saint  des  saints!  Dans  son  zèle 
aveugle  contre  le  parti  qui  tire  avantage  pour  ses 
desseins  des  vices  profonds  de  l'Univerûté,  l'oppo- 
9D  ne  croit  pouvoir  rien  fûre  de  mieux  que  de 
r  ces  défauts  et  de  les  couvrir  du  manteau  de  sa 
>ularité.  Le  droit  de  l'État  sur  l'éducation  des 


EN    FRANCE.  273 

enfants  est  parfois  exagéré  jusqu'à  la  maxime  lacé- 
démonîenne;  le  principe  de  l'unité  d'esprit  dans  les 
sociétés  modernes  est  préconisé  de  toute  manière  et 
sur  tous  les  tons  ;  les  considérations  vraiment  loyales 
et  franches  sont  fatalement  sacrifiées  aux  besoins  de 
la  polémique ^..  » 

Ce  qui  suit  a  de  quoi  nous  surprendre.  M.  Hahn 
présente  comme  une  réforme  utile  et  comme  un 
premier  pas  dans  la  carrière  du  progrès  la  modifica- 
tion ou  la  suppression  du  Conseil  de  l'instruction 
publique,  et  certaines  autres  mesures  qui  ont  paru 
chez  nous  tout  à  fait  funestes  et  qui  l'ont  été  en 
effet.  Ces  passages  montrent  que  l'auteur  a  peu 
compris  le  véritable  esprit  de  la  société  française. 
Soyons  juste  pourtant  ;  M.  Hahn  a  vu  les  choses  de 
notre  pays  sous  un  faux  jour  ;  il  s'est  laissé  prendre 
à  des  déclamations  partout  répétées  :  il  n'est  pour- 
tant pafe  ennemi  des  lumières.  Ses  principes  sur  l'é- 
ducation du  peuple  en  sont  la  preuve.  «  Si  c'est  un 
devoir,  dit-il,  pour  tous  les  régimes  de  donner  leur 
principale  attention  à  l'instruction  du  peuple,  ce 
detoir  incombe  surtout  aux  gouvernements  qui  sont 
fondés  sur  le  principe  de  la  liberté.  La  politique 
vraiment  libérale  n'ignore  pas  que  la  propagation  de 

1.  p.  176  et  siiiv. 


274  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

Féducation  est  sa  garantie  la  plus  sûre  et  sa  base 
la  plus  ferme.  Un  pays  qui  veut  être  libre  doit  être 
éclairé  ;  autrement,  ses  plus  nobles  sentiments  sont 
pour  lui  un  danger.  Si  les  droits  politiques  devan- 
cent ou  dépassent  la  culture  intellectuelle,  il  est  à 
craindre  que  le  peuple  ne  se  laisse  entraîner,  dans 
l'exercice  de  ses  droits,  aux  plus  graves  erreurs*.  » 
Dans  l'appréciation  des  faits,  M.  Hahn  se  montre,  ici 
comme  toujours,  critique  sévère.  «  Le  principe  de 
l'enseignement  obligatoire  [die  Sckulpflichtigkeit)^ 
dans  le  sens  allemand,  c'est-à-dire  le  devoir  rigou- 
reux imposé  par  la  loi  aux  parents  de  faire  partici- 
per leurs  enfants  au  bienfait  de  l'enseignement, 
n'est  point  encore  introduit  en  France.  Des  principes 
de  liberté  mal  entendue  ont  jusqu'ici  empêché  d'em- 
ployer ce  moyen,  le  seul  efiScace  pour  procurer  la 
difiusion  générale  de  l'instruction  élémentaire.  Cn 
libéralisme  peu  assuré  de  lui-même,  reposant  sur 
de  faux  principes,  et  par  cela  même  timide  et  tou- 
jours  en  garde  contre  la  puissance  de  l'État,  a  refusé 
d'attribuer  à  la  société  le  droit  de  contrainte  relati- 
vement à  l'éducation.  La  question  se  posa  dans  les 
premières  années  de  la  révolution  de  Juillet...  Le 
gouvernement  était  porté  à  reconnaître  au  moins 

I.  p.  1S4  et  SUIT. 


EN  FRANCE.  275 

indirectement  le  principe  de  l'école  obligatoire;  mais 
la  Chambre  des  députés  le  repoussa,  et  la  Chambre 
des  pairs  se  rangea  au  même  sentiment,  bien  que 
dans  le  sein  des  deux  assemblées  les  membres  les 
plus  compétents,  et  surtout  la  commission  chargée 
du  rapport,  par  l'organe  de  M.  Cousin,  se  fussent 
prononcés  très-décidément  en  faveur  de  l'obligation 
universelle*.  »  M.  Hahn  trouve  que  l'instruction 
primaire  est  parmi  nous  peu  répandue  et  insuffi- 
sante *  ;  la  position  et  le  mérite  des  instituteurs  lui 
ont  paru  au-dessous  du  médiocre^.  Le  tableau  qu'il 
trace  de  l'éducation  des  femmes^  est  aussi  des  plus 
tristes.  Plût  à  Dieu  que  la  réalité  ne  fût  pas  plus 
triste  encore! 


IL 


La  partie  de  l'ouvrage  de  M.  Hahn  qui  est  rela- 
tive à  renseignement  secondaire  est  la  plus  intéres- 


i.  p.  209. 

2.  p.  263  et  suÎY. 

3.  P.  327  et  suiv. 

4.  P.  384  et  suiy. 


276  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

santé  et  la  plus  développée.  «  L'Dnîversité,  dit-il, 
en  prenant  l'antiquité  classique  pour  l'objet  prin- 
cipal et  presque  exclusif  des  études ,  a  prétendu 
rendre  un  service  inappréciable  à  la  civilisation, 
ainsi  qu'à  la  prépondérance  imaginaire  de  la  culture 
française  en  Europe;  elle  insiste  avec  vanité  sur  ce 
bienfait,  pour  soutenir  les  intérêts  de  sa  domination 
absolue  ;  et  pourtant  il  est  certain  qu'au  fond  elle 
n'a  pas  la  juste  conscience  des  vraies  études  de  l'hu- 
maniste. Elle  entasse  avec  surabondance  la  matière 
classique,  mais  sans  la  vivifier  par  l'esprit  littéraire  ; 
les  formes  antiques  circulent  journellement  et  pas- 
sent de  main  en  main  ;  mais  le  sens  du  beau  antique 
manque  profondément  ;  on  rassemble  laborieusement 
des  pierres  polies  pour  la  construction,  mais  jamais 
elles  ne  s'élèvent  en  un  édifice  harmonieux;  jamais 
on  ne  passe  d'un  aride  exercice  d'intelligence  à  une 
nourriture  vitale  de  tout  l'homme  spirituel.  Tout  se 
borne  à  des  applications  étroites  et  mesquines  :  au 
lieu  de  fortifier  les  facultés  intellectuelles,  au  lieu 
d'un  développement  où  la  beauté  de  la  forme  serait 
en  harmonie  avec  les  progrès  de  la  raison,  on 
acquiert  seulement  une  habileté  singulière  pour 
déguiser  à  soi-même  et  aux  autres  le  vide  de  la 
pensée  sous  une  forme  creuse,  éblouissante  et  pom- 
peuse. On  s'imagine  conserver  et  continuer  les  tra- 


EN   FRANCE.  277 

ditions  philologiques  de  Port-Royal  ;  on  promet  à  la 
nation  des  fruits  comparables  à  ceux  qu'a  produits 
cette  vigoureuse  école,  un  nouveau  siècle  d'or  en 
littérature  ;  mais  on  ne  s'aperçoit  pas  que,  de  toute 
cette  culture  classique,  on  a  saisi  l'écorce  et  non  le 
fruit,  en  sorte  qu'au  lieu  d'élever  l'âme,  cette  cul- 
ture n'aboutit  qu'à  empirer  le  mal  d'un  siècle  tout 
extérieur  et  profondément  atteint  de  matérialisme. 
Un  esprit  étroit  et  formaliste  est  le  trait  caractéris- 
tique de  l'enseignement  en  France;  ce  n'est  pas 
une  vraie  culture  de  l'esprit;  c'en  est  la  carica- 
ture. 

«  S'il  faut  conserver  aux  études  classiques,  dans 
l'éducation  de  la  jeunesse,  la  prééminence  que,  du- 
rant des  siècles,  elles  ont  obtenue  à  bon  droit  et  pour 
le  salut  des  peuples;  si  elles  doivent  résister  aux 
assauts  d'un  matérialisme  impatient  et  uniquement 
attentif  aux  intérêts  immédiats,  elles  dont  l'action 
est  presque  entièrement  désintéressée,  il  est  absolu- 
ment nécessaire  que  le  vrai  caractère,  les  avantages 
essentiels  et  profonds  d'une  telle  éducation  sortent 
d'abord  pour  les  maîtres  eux-mêmes  du  nuage  d'un 
respect  traditionnel  et  deviennent  une  conviction 
profonde.  On  n'entraînera  pas  la  société  sceptique 
avec  de  vaines  phrases,  contre  lesquelles  le  pre- 
mier argument  palpable  des  réalistes  aurait  trop 


278  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

facilement  raison.  Il  faut  pardonner  aux  gens  du 
inonde  de  méconnaître  le  prix  de  l'éducation  clas- 
sique, de  préférer  pour  la  jeunesse  l'étude  des  litté- 
ratures modernes  à  celle  des  langues  mortes,  de 
s'imaginer  mieux  connaître  les  chefs-d'œuvre  de 
l'antiquité  au  moyen  de  bonnes  traductions  que 
par  une  étude  de  dix  années  ;  tous  ces  faciles  ar- 
guments ont  gain  de  cause,  si  on  ne  leur  oppose 
qu'une  prétendue  pédagogie,  au  fond  tout  aussi 
banale,  qui  ne  traite  pas  les  langues  anciennes 
autrement  que  les  langues  modernes,  qui  fait 
moins  pénétrer  dans  l'esprit  des  anciens,  dans  le 
développement  harmonieux  de  leur  pensée,  que  ne 
le  ferait  une  traduction  supportable,  qui  enfin  ne 
repose  sur  aucune  idée  saine  des  lois  de  la  gymnas- 
tique intellectuelle,  sur  aucune  étude  approfondie 
du  développement  lent  et  graduel  des  facultés  tel 
qu'il  doit  résulter  des  études  littéraires. 

«  On  entend  répéter  de  toutes  parts  des  phrases 
stéréotypées  sur  la  beauté  et  la  simplicité  des  études 
classiques  et  sur  leurs  avantages  pour  le  développe- 
ment intellectuel  ;  mais,  au  delà  de  ces  phrases,  au 
delà  des  lieux  communs  généralement  répandus, 
on  ne  trouve  dans  la  conscience  et  dans  la  pra- 
tique de  la  plupart  des  maîtres  aucun  principe, 
aucune  étoile  conductrice.  L'étude  des  langues  an- 


EN  FRANCE.  27f 

ciennes,  de  moyen  qu'elle  éta-it,  est  devenue  la 
fin  de  Téducation  ;  d'œuvre  patiente  qu'elle  devait 
être,  elle  est  devenue  un  pur  exercice  mécanique 
pour  acquérir  une  routine  tout  artificielle.  Tan- 
dis que  l'avantage  spécial  de  l'étude  d'une  langue 
morte  est  d'être  une  logique  pratique,  par  l'ana- 
lyse qu'elle  exige  des  formes  du  langage,  et  que, 
par  conséquent,  il  s'agit,  dans  ce  premier  travail, 
non  d'écarter  les  difficultés,  mais  d'apprendre  mé- 
thodiquement à  les  surmonter,  qu'il  ne  s'agit  point, 
dis-je,  d'abréger  la  route,  puisque,  en  un  sens, 
la  route  est  elle-même  la  fin  et  le  but,  tout  l'art 
de  l'enseignement  classique  en  France  consiste  à 
faire  arriver  le  plus  promptement  possible  à  l'in- 
telligence facile  des  auteurs,  ou  à  un  style  agréable 
en  latin  ;  et  cela,  en  éludant  toutes  les  difiicultés 
grammaticales  et  logiques.  La  grammaire  devient 
ainsi  un  recueil  de  procédés  et  d'artifices  pratiques, 
fondés  bien  plutôt  sur  l'analogie  extérieure  que  sur 
la  nécessité  rationnelle  ;  l'exemple,  au  lieu  de  ne  faire 
qu'éclaircir  la  règle,  devient  le  principal,  la  règle 
ne  servant  qu'à  éclaircir  l'exemple.  La  traduction 
en  langue  ancienne  est  bien  moins  une  application 
intelligente  des  règles  qu'une  réunion  machinale  de 
phrases  apprises  par  cœur,  un  travail  tout  aveugle. 
Dans  l'explication  des  auteurs,  on  néglige  le  soin 


Î80  L'INSTHDCTION   PUBLIQUE 

de  pénétrer  le  développement  de  la  pensée,  et  on  ne 
recherche  qu'une  élégance  suspecte  dans  le  style 
français.  Envisageons  en  détail  la  nature  de  cet 
enseignement  pseudo-humaniste^-...  » 

M.  Hahn  examine  de  ce  point  de  vue  toutes  les 
branches  de  notre  enseignement  classique.  Les  études 
grammaticales  sont  de  toutes  les  plus  maltraitées; 
l'auteur  s'élève  avec  force  (et  ici,  il  faut  l'avouer, 
avec  quelque  raison]  contre  le  tour  mécanique  et 
la  méthode  extérieure  de  nos  rudiments,  contre 
l'usage  du  «  mot  à  mot  »  et  les  «  cahiers  d'expres- 
sions ».  Il  se  révolte  contre  'les  «  que  retranchés  j), 
les  H  de  qui  peuvent  se  tourner  par  qui  s'appelle  », 
et  autres  recettes  du  même  genre.  11  voudrait  une 
méthode  philologique,  et  la  substitution  d'un  ou- 
vrage élémentaire  analogue  à  la  Méthode  latine  de 
M.  Burnouf  (plus  conforme  elle-même  aux  métho- 
des allemandes)  à  la  grammaire  artificielle  et  sans 
logique  de  Lhoraond.  Cette  partie  du  travïûl  de 
M.  Hahn  (p.  386-402)  est  pleine  d'observations  plus 
ou  moins  sévères,  mais  toujours  originales,  et  que 
l'habitude  seule  nous  empêche  de  faire,  l^'usage  des 
vers  latins  réveille  sa  verve  et  son  antipathie  contre 
tes  habitudes  un  peu  extérieures  de  notre  éducation 


EN  FRANCE.  281 

classique.  Il  admire  ces  tours  de  force  et  l'esprit  que 
nous  y  dépensons;  mais  il  n'y  voit  que  le  chef-d'œu- 
vre du  pastiche*.  Même  reproche  et  toujours  pour 
les  mômes  raisons  adressé  à  notre  système  de  récita- 
tions, qu'il  accuse  d'être  un  exercice  purement  mé- 
canique et  de  nul  effet  pour  la  culture  de  l'esprit. 
S'il  est  plus  indulgent  pour  les  études  grecques,  si 
la  grammaire  de  M.  Bumouf  obtient  ses  éloges, 
tandis  que  tous  nos  livres  élémentaires  lui  parais- 
sent détestables,  c'est  qu'il  espère  en  rapporter 
l'honneur  à  la  philologie  allemande  et  aux  travaux 
de  Buttmann  et  de  Matthiae.  a  Encore,  ajoute- 
t-il,  cet  ouvrage  paraît-il  aux  professeurs  trop 
systématique,  trop  pédantesque.  Tout  ce  qui  n'est 
pas  routine  passe  dans  l'Université  pour  pédan- 
terie*. »  Notre  rhétorique  n'a  pas  davantage  l'ap- 
probation de  M.  Hahn.  Le  programme  qui  est  assi- 
gné à  cette  classe  lui  parait  impossible  à  réaliser, 
eu  égard  à  la  faiblesse  des  études  antérieures  ;  la  di- 
rection qu'on  donne  aux  études  lui  semble  trop  ex- 
,  clusivement  oratoire;  l'exercice  des  discours  latins 
et  français  lui  paraît  une  pure  affaire  de  recettes  et 
de  procédés  ^   Il  s'étonne  d'ailleurs,  avec  pleine 

1.  p.  393. 

2.  p.  407-408. 

3.  P.  410  et  8uiv. 


282  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

raison,  que  l'étude  philologique  et  la  théorie  gram- 
maticale de  la  langue  française  soient  si  négligées 
parmi  nous^.  L'enseignement  de  Thistoire,  tel  qu'il 
est  établi  dans  nos  lycées,  le  trouve  moins  sévère  ; 
il  reproche  seulement  aux  professeurs  de  ne  pas 
proportionner  suffisamment  leurs  leçons  à  la  force 
des  élèves  et  de  suivre  la  même  méthode  dans 
les  classes  inférieures  et  dans  les  classes  su- 
périeures. Il  voudrait  que  Ton  parcourût  deux  fois 
toute  rétendue  de  l'histoire  :  une  première  fois,  jus- 
qu'à la  quatrième,  dans  des  abrégés  simples  et 
faciles  ;  une  seconde  fois  depuis  la  quatrième,  d'une 
manière  plus  approfondie*.  Enfin,  la  philosophie 
trouve  en  lui,  par  une  exception  honorable,  un  juge 
des  plus  impartiaux.  M.  Hahn  s'étend  longuement 
sur  la  nature  de  cet  enseignement  et  cherche  à  le 
justifier  des  attaques  dont  il  a  été  l'objet.  Son  auto- 
rité mérite  d'autant  plus  d'être  considérée,  qu'il 
pousse  jusqu'à  l'affectation  le  soin  de  témoigner  son 
attachement  au  christianisme,  et  qu'il  semble  en 
toute  autre  chose  se  rapprocher  pour  la  manière  de 
voir  de  ceux  qui  ont  accusé  d'impiété  notre  ensei- 
gnement philosophique^. 

1.  p.  420  et  suiv. 

2.  P.  425  et  suiv. 

3.  P.  429  et  suiv.  —  M.  Hahn  a  placé  à  la  suite  de  son  ouvrage 


1     ^ 


EN  FRANCE.  283 

• 

Il  serait  long  et  peut-être  inutile  de  rapporter  ici 
tous  les  griefs  généraux  que  M.  Hahn  articule  contre 
notre  système  d'instruction  secondaire.  Il  ne  lui 
reconnaît  presque  aucune  efficacité  pour  la  culture 
de  l'esprit  national,  et  il  pense  d'ailleurs  qu'une  telle 
éducation  est,  par  ses  conditions  mêmes,  le  privilège 
des  classes  aisées  ou  même  des  riches.  Gela  serait 
peu  regrettable,  si  cette  culture  était,  comme  il  le 
suppose,  exclusivement  dirigée  vers  le  baccalauréat 
ou  le  concours  général.  Ces  deux  institutions,  la 
dernière  surtout,  sont  jugées  très-défavorablement^ 
Le  concours  général  est,  aux  yeux  de  notre  auteur, 
la  source  des  défauts  les  plus  graves  de  notre  ensei- 
gnement, qui  sont  le  pastiche,  la  routine,  la  «  spé- 
cialité »,  soit  chez  les  élèves,  soit  chez  le  profes-  - 
seur*.  Quant  au  régime  intérieur  des  établissements, 
M.  Hahn  trouve  les  heures  de  travail  trop  multi- 
pliées, et  s'élève  avec  force  contre  le  système  de  ré- 
compenses et  de  punitions  généralement  adopté.  Il 
voudrait  supprimer  du  même  coup  les  pensums  et 
les  récompenses  honorifiques;   mais  il   n'a   garde 

unç  esquisse  de  Thistoire  des  controverses  sur  la  liberté  de  rensei- 
gnement, n  penche,  en  général,  vers  le  parti  le  moins  favorable  à 
l'Université. 

1.  P.  370-376,  487  et  suiv. 

2.  P.  461. 


284  L'irrSTRUCTION  PUBLIQDE 

de  nous  dire  par  quoi  il  voudrait  les  remplacer'. 
«  Il  est  temps,  dit-il,  en  terminant  cette  criti- 
que, il  est  grand  temps,  dans  l'intérêt  de  l'édu- 
cation classique,  de  réformer  ces  abus.  £n  pro- 
vince, encore  plus  qu'à  Paris,  on  doit  craindre  que 
les  intérêts  matériels  ne  prennent  le  dessus  sur  un 
système  aussi  insoutenable,  aussi  fautif;  car  en  pro- 
vince les  résultats  apparents  du  grand  concours  ne 
jettent  pas  de  la  poudre  aux  yeux.  Puisse  l'ensei- 
gnement lui-même  se  laisser  réformer  ;  puisse-t-il 
admettre  dans  son  sein  les  éléments  d'un  mouvement 
original  et  indépendant,  pour  ne  point  provoquer  une 
réaction  radicale,  qui  détruirait  sans  ménagement 
toute  culture  classique'!  » 


L'éducation  française  est  jugée  par  M.  Habn  plus 
ncore  que  l'instruction  donnée  par  l'IlBi- 


EN  FRANCE.  -285 

versité.  L'éducation  de  famille  lui  paraît  tout  sim- 
plement impossible,  puisqu'à  l'entendre,  il  n'y  a  plus 
de  famille  en  France.  Voici  à  ce  sujet  ses  paroles  ; 
inutile  d'en  relever  l'exagération  :  «  La  France  mo- 
derne ne  connaît  plus  la  famille.  Pour  que  l'éducation 
paternelle  fût  désirable  et  féconde  en  résultats,  il 
faudrsdt  que  les  relations  domestiques  fussent  réta- 
blies dans  leur  état  normal,  et  que,  grâce  à  l'union 
intime  et  à  l'amour  sincère  des  époux,  tous  les  ger- 
mes de  vertu  et  de  sainteté  pussent  être  l'objet  d'une 
culture  assidue.  Mais  qui  oserait  prétendre  qu'il  en 
est  ainsi  de  nos  jours  en  France?  Qui  ne  sait  que  la 
vie  conjugale  est  tombée  si  bas  en  ce  pays,  que  c'est 
à  peine  si  l'on  y  conserve  encore  la  conscience  des  de- 
voirs qu'elle  impose,  que  c'est  à  peine  si  l'on  y  peut 
rendre  l'individu  responsable  de  ses  égarements  per- 
sonnels, parce  que,  dans  l'atmosphère  empestée  où 
chacun  apprend  à  penser  et  à  sentir,  il  respire  avec 
le  souffle  vital  la  frivolité  des  sentiments  et  l'indif- 
férence morale  ?  Si  la  vie  domestique  est  ainsi  attaquée 
des  vers  à   sa  base  même,   qui  pourrait  s'éton- 
ner que  l'éducation  de  famille  soit  devenue  impossi- 
ble ?  Les  parents  ne  voient  dans  les  enfants,  aussitôt 
qu'ils  sont  en  âge  de  réfléchir,    que  des  témoins 
incommodes  de  leurs  infidélités  réciproques,  et  n'ont 
rien  de  plus  pressé  que  de  s'en  débarrasser.  Ainsi  le 


s; 


286  L'INSTRUCTION   PUBLIQUE 

collèges  et  les  pensions  s'enrichissent  grâce  à  Tim- 
moralité  des  familles  ^» 

Gomment  T  Université  s*acquitte-t-elle  de  la  tâche 
difficile  de  suppléer  à  l'éducation  paternelle?  «  Je 
crois,  dit  M.  Hahn,  qu'elle  n'en  a  compris  ni  le  sé- 
rieux ni  la  grandeur.  Dans  l'enseignement,  nous 
avons  trouvé  de  fausses  méthodes,  un  faux  système 
à  critiquer,  mais  dans  ce  système  beaucoup  de  force, 
une  action  énergique  et  puissante  ;  quant  à  l'éduca- 
tion, elle  est  absolument  nulle.  L'éducation  dans 
l'Université  est  une  pure  discipline.  Au  premier  coup 
d'oeil,  tout  est  parfait  ;  l'ordre  extérieur  est  irrépro- 
chable ;  la  tenue  des  élèves,  la  ponctualité,  la  régu- 
larité des  exercices  ne  laissent  rien  à  désirer  ;  durant 
les  heures  de  travail,  le  silence  est  maintenu  avec 
rigueur  ;  durant  les  heures  de  récréation,  les  conver- 
sations obscènes,  la  grossièreté  de  mœurs  sont  pu- 
nies ;  aucun  symptôme  de  dépravation  ne  se  montre. 
Sous  ce  rapport,  l'Université  porte  encore  aujour- 
d'hui l'empreinte  de  son  origine  impériale.  Napoléon, 
qui  voulait  en  toute  chose  unité,  ordre  et  obéissance, 
qui  visait  à  ce  que  la  France,  comme  un  vaste  camp, 
ne  connût  qu'une  seule  volonté,  ne  laissa  point 
échapper  l'occasion  de  dresser  militairement  la  jeu- 

i.  P,  503. 


EN  FRANCE.»  287 

nesse;  Fidéal  de  rînstructîon  publique  fut  à  ses  yeux 
une  discipline  sévère  et  presque  rude,  comme  celle 
du  soldat.  Dans  chaque  exercice,  il  voulut  l'exac- 
titude de  la  caserne  et  du  champ  de  bataille;  le 
règlement  d'un  collège  fut  celui  d'un  régiment; 
les  élèves  eurent  plutôt  des  supérieurs  que  des 
éducateurs;  ils  trouvèrent  même  parmi  leurs  ca- 
marades des  sous-ofBciers  et  des  caporaux  ;  partout 
les  règles  de  la  subordination  et  la  prérogative  du 
commandement.  Une  éducation  plus  complète,  con- 
çue d'après  des  principes  plus  élevés,  capable  de 
développer  les  nobles  facultés,  de  réveiller  l'indé- 
pendance de  la  pensée  et  de  donner  à  chacun  la 
conscience  de  son  droit,  eût  formé  une  génération 
comme  le  despotisme  impérial  n'en  voulait  pas.  — 
Jamais  la  discipline  ne  remplacera  l'éducation  véri- 
table :  la  discipline  peut  refréner  les  passions,  mais 
non  les  diriger  en  les  épurant  ;  la  discipline  sur- 
tout ne  peut  entretenir  les  inclinations  vertueuses  et 
les  bons  principes,  qui  seuls  donnent  à  la  vie  morale 
une  base  solide,  une  direction  assurée;  elle  ne  four- 
nit aucun  contre-poids  contre  l'influence  secrète 
des  vices  contagieux  de  la  haute  société.  Aussitôt  que 
la  contrainte  disparaît,  aussitôt  que  le  jeune  homme 
jouit  de  sa  liberté,  il  laisse  un  libre  cours  à  ses  pre- 
miers penchants,  qui  ne  sont  pas  étouffés,  et  à  ses 


i88  L'INSTRDCTION  PUBLIQUE 

nouvelles  passions,  auxquelles  nulle  conviction  mo- 
rale ne  met  un  frein  '.  " 

«  Je  ne  pense  pas,  dit  ailleurs  M.  Habn,  que  le 
plus  grand  nombre  des  élèves  des  internats  y  devien- 
nent profondément  immoraux,  ni  qu'ils  en  sortent 
plus  corrompus  qu'ils  ne  l'eussent  été  dans  la 
maison  paternelle;  mais  il  est  certain  qu'ils  n'en 
rapportent  dans  le  monde  aucun  principe,  aucune 
conviction  qui  puisse  les  mettre  en  garde  contre 
l'abus  de  la  liberté  dont  ils  vont  jouir,  et  contre  la 
séduction  des  vices  de  la  société.  Dans  un  tel  sys- 
tème d'éducation  publique,  la  moralité  de  l'individu 
n'a  plus  aucune  base  ;  nous  ne  devons  donc  pas  nous 
étonner  que  les  mœurs  publiques  présentent  tous  les 
jours  en  France  un  spectacle  plus  affligeant.. Com- 
ment l'égoïsme,  la  cupidité,  la  frivolité,  ne  devien- 
draient-ils pas  le  levier  de  toute  chose,  si  aucun  mo- 
bile plus  noble,  plus  désintéressé,  n'est  iraplmté 
dans  l'âme  de  la  jeunesse?  On  dit  que  l'Université 
s'appuie  sur  le  sentiment  de  l'honneur,  et  par  là 
développe  un  des  ressorts  les  plus  puissants  qui  pous- 
sent aux  nobles  actions;  c'est  là  une  erreur;  l'Dni- 
"sité  excite  et  siu^xcite,  il  est  vrai,  l'ambition, 
'elle  dirige   vers  les  résultats  extérieurs,    mais 


EJS  FRANCE.  2«9 

noDi  le  véritable  honneur,  lequel  considère  la  valeur 
interne  et  morale  des  actions  en  elles-mêmes*.  » 

L'injustice  et  la  partialité  de  ce  tableau  ne  doivent 
pas  nous  empêcher  de  reconnaître  ce  qu'il  y  a  de 
vrai  dans  les  principes  théoriques  de  M.  Hahn.  Ses 
erreurs  out  leur  cause  dans  Fincurable  prévention 
qu'il  a  conçue  contre  le  caractère  français,  A  l'en 
croire,  l'instruction  publique  sera  nulle  parmi  nous, 
tant  que  nous  n'aurons  pas  adopté  la  science  que 
l'Allemagne  appelle  pédagogique.  Les  Allemands  se 
montrent  en  général  très-fiers  de  cette  science*.  Au 
fond  pourtant,  il  n'y  a  guère  sous  ce  rapport,  entre 
eux  et  nous,  qu'une  seule  différence  :  c'est  que  nous 
ne  réunissons  pas  sous  un  nom  commun  et  techni- 
que les  excellents  écrits  que  nous  possédons  sur  l'é- 
ducation, depuis  le  Traité  des  études  de  RoUin.  Il  est 
vrai  que,  l'enseignement  de  nos  écoles  étant  assujetti, 
dans  ses  moindres  détails,  aune  autorité  supérieure, 
cette  science  a  dû  se  traduire  chez  nous  en  ordon- 
nances et  en  règlements;  les  nombreux  arrêtés  éma- 
nés du  ministère  de  l'instruction  publique  composent 
notre  vraie  «  pédagogique  »  .On  peut  dire,  si  l'on  veut, 
que  le  problème  de  l'instruction  publique  a  été  posé 
chez  nous  dans  des  conditrons  où  il  est  insoluble.  On 

i.  p.  510. 
2.  p.  307. 

19 


290  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

ne  saurait  dire  qu'il  n'a  pas  été  agité  avec  suite  et 
.  persévérance. 

L'ouvrage  de  M.  Hahn  était  achevé  et  presque  en- 
tièrement imprimé  avant  la  fin  du  mois  de  février 
1848.  Dans  une  seconde  préface,  datée  d'avril,  il 
exprime  sa  pensée  sur  les  changements  qu'il  suppose 
devoir  s'accomplir  dans  l'enseignement.  Mais  ne  nous 
flattons  pas  de  le  trouver  ici  plus  indulgent.  C'est 
par  les  défauts  qu'il  a  le  plus  vivement  critiqués, 
par  le  principe  d'égalité  et  de  centralisation,  par  la 
discipline  extérieure,  par  le  mécanisme  sans  âme 
qu'il  trouve  l'Université  en  harmonie  avec  le  nouveau 
régime,  et  qu'il  veut  bien  lui  accorder  quelque  chance 
de  vie*.  Évidemment  M.  Hahn,  tandis  qu'il  a  vécu 
parmi  nous,  a  été  sous  l'empire  d'une  antipathie 
très-vive  contre  notre   esprit,  et  il  n'a  pas  voulu 
nous  comprendre.  Il  tombe  presque  dans  la  niaiserie, 
à  force  de  répéter  que  l'on  ne  connaît  en  France 
d'autre  mobile  que  l'intérêt.  Hélas  !  l'égoïsme  est  de 
tous  les  temps  et  de  tous  les  pays.  Il  y  a  dans  cette 
façon  de  déclamer  contre  des  maux  très- réels  une 
sorte  d'illusion  d'optique  fort  dangereuse  en  histoire. 
Le  siècle  présent  n'apparaît  qu'à  travers  un  nuage 
de  poussière  soulevé  par  le  tumulte  de  la  vie  réelle  ; 

I .  p.   VUÏ,  IX. 


EN  FRANCE.  291 

on  a  peine  à  distinguer  dans  ce  tourbillon  les  formes 
belles  et  pures  de  l'idéal.  Au  contraire,  ce  nuage  des 
petits  intérêts  étant  tombé,  le  passé  nous  apparaît 
grave,  sévère  et  désintéressé.  Ne  le  voyant  que  dans 
ses  livres  et  ses  monuments,  dans  sa  pensée  en  un 
mot,  nous  sommes  tentés  de  croire  qu'on  ne  faisait 
autrefois  que  penser.  Ce  n'est  pas  le  fracas  de  la  rue 
qui  passe  à  la  postérité.  Quand  l'avenir  nous  verra 
dégagés  du  tumulte  qui  nous  étourdit,  il  nous  jugera 
comme  nous  jugeons  le  passé.  La  race  des  égoïstes, 
qui  n'ont  le  sens  ni  de  l'art,  ni  de  la  science,  ni  de  la 
morale,  est  de  tous  les  temps.  Mais  ceux-là  meurent 
tout  entiers;  ils  n'ont  pas  leur  place  dans  le  grand 
tableau  que  l'humanité  contemple  derrière  elle  :  ce 
sont  les  flots  bruyants  qjii  murmurent  sous  les  roues 
du  pyroscaphe  dans  sa  course,  mais  se  taisent  der- 
rière lui. 


IV. 


Quatre  ans  après  M.  Hahn,  un  autre  Allemand, 
M.  HolzapfelS  a  repris  le  même  sujet  que  lui.  L'au- 

i.  Mittheilungen  ueher  Erziehung  und  Unterricht  in  Frankreich, 
von  D'  R.  Holzapfel;  Berlin,  1853. 


292  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

leur,  placé  à  la  tête  d'une  des  écoles  les  plus  impor- 
tantes de  la  Prusse,  a  fait  un  séjour  assez  prolongé 
parmi  nous.  Au  milieu  de  l'inconstance  qui,  en 
fait  d'éducation  plus  encore  qu'en  toute  autre  chose, 
semble  le  caractère  de  la  France,  un  exposé  de 
notre  système  d'instruction  devient  bien  vite  arriéré. 
Une  loi  d'instruction  publique  a  chez  nous  le  temps 
d'éclore,  de  vivre  et  de  mourir  durant  le  temps  qu'U 
faut  à  un  Allemand  pour  s'en  former  une  idée  claire. 
Le  système  que  nous  trouvons  exposé  et  apprécié  dans 
le  livre  de  M.  Holzapfel  est  l'ancien  système,  constitué 
par  vingt  ans  de  tâtonnements  et  par  l'effort  combiné 
des  hommes  les  plus  éminents  de  ce  siècle,  système 
qui  depuis  a  été  profondément  modifié.  Mais,  si  les- 
lois  se  succèdent  chez  nous  avec  une  rapidité  souvent 
fâcheuse,  les  habitudes  d'esprit  ne  changent  pas. 
Les  idées  françaises  en  fait  d'éducation  sont  les  plu& 
arrêtées  qu'il  y  ait.  L'Université  du  xvm®  siècle,  les 
jésuites  d'autrefois,  la  nouvelle  Université,  les  mai- 
sons ecclésiastiques  de  nos  jours,  n'ont  au  fond  qu'un 
seul  et  même  système,  dont  on  pourrait  montrer  que 
les  jésuites  sont  les  vrais  inventeurs,  système  fondé 
sur  trois  principes  essentiels  :  1*  la  séparation  de 
l'enfant  de  sa  famille;  2^  la  constitution  de  grands 
internats,  où  les  exercices  se  font  comme  dans  un 
régiment;  S""  une  instruction  pseudo-humaniste,  ayant 


EN  FRANCE.  293 

pour  base  une  étude  toute  matérielle  des  langues 
anciennes,  sans  souci  du  fond  des  choses,  sans  cri- 
tique, sans  vraie  philologie. 

Les  jugements  de  M.  Holzapfel  sur  nos  principes 
généraux  en  fait  d'éducation  (principes  que  l'organi- 
sation nouvelle  est  loin  d'avoir  atténués)  ressem- 
blent beaucoup  à  ceux  de  M.  Hahn.  M.  Holzapfel  ne 
trouve  à  signaler  que  des  différences  entre  notre  sys- 
tème et  ce  qui  existe  en  Allemagne.  La  plupart  des 
critiques  qu'il  nous  adresse  tiennent  à  la  constitution 
même  de  notre  société,  et,  si  elles  s'appliquent  à  des 
maux  réels,  ces  maux  peuvent  être  regardés  comme 
à  peu  près  incurables.  Ainsi  ce  qui  le  blesse  par- 
dessus tout,  c'est  le  manque  presque  absolu  de  l'é- 
ducation de  famiHe,  c'est  cette  séquestration  de  l'en- 
fant, cette  façon  de  le  tenir  loin  des  influences  qui 
seules  peuvent  former  en  lui  des  habitudes  de  mo- 
ralité douce.  A  la  vue  des  étranges  précautions  prises 
contre  l'action  des  parents  les  plus  proches,  à  la  vue 
de  l'empressement  avec  lequel  les  parents  se  débar- 
rassent de  l'éducation  de  leurs  enfants,  comme  d'une 
besogne  embarrassante  et  difficile,  M.  Hahn  et 
M.  Holzapfel  concluent  qu'il  faut  que  notre  société 
soit  entièrement  corrompue  et  que  les  liens  les  plus 
sacrés  y  soient  détruits  sans  retour.  Le  régime  des 
internats,  inconnu  à  l'Allemagne,  leur  semble  plein 


2W  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

de  graves  inconvénients.  Qu'eussent-ils  dit,  s'il  avaient 
appris .  qu'il  devait  un  jour  être  question  de  rendre 
ce  régime  presque  obligatoire  et  de  tout  réduire  à  ce 
qu'ils  appellent  le  régime  de  la  caserne?  Cette  orga- 
nisation militaire,  qui  donne  à  nos  collèges  l'aspect 
d'un  quartier  de  cavalerie  ,  est  ce  qui  blesse  le  plus 
M.  HolzapfeL  II  ne  comprend  pas  que  des  caractères 
élevés  et  des  esprits  originaux  puissent  sortir  de  cette 
vulgarité.  Il  pense,  du  reste,  que  tout  cela  est  con- 
forme au  caractère  de  notre  nation,  et  qu'il  ne  faut 
pas  chercher  le  développement  libre  de  l'individu 
dans  un  pays  qui  n'a  jamais  compris  que  deux 
choses  :  commander  et  obéir. 

Quant  à  nos  règlements  d'instruction  publique, 
envisagés  en  eux-mêmes  et  indépendamment  du  sys- 
tème qu'ils  servent  à  réaliser,  M.  Holzapfel  leur  re- 
proche d'être  trop  nombreux,  trop  uniformes,  et  de  ne 
rien  laisser  à  l'initiative  personnelle  du  professeur. 
Deux  Français  qui  ont  reçu  l'enseignement  officiel  de 
leur  pays,  l'un  dans  l'extrême  Nord,  l'autre  dans  l'ex- 
trôme  Sud,  se  trouvent  en  face  l'un  de  l'autre  comme 
deux  condisciples,  et,  s'il  s'agissait  de  réciter  un  mor- 
ceau, l'un  pourrait  continuer  la  phrase  que  l'autre 
laisserait  interrompue.  On  se  figure  en  ce  pays  que 
la  perfection  est  atteinte,  quand  l'administration  est 
en  mesure  de  dire  ce  que  fait,  à  une  heure  donnée, 


j 


EN  FRANCE.  295 

le  professeur  de  telle  classe  à  Lille  et  à  Perpignan  ; 
et  cela,  parce  que  toujours  le  régiment  a  été  pris 
pour  idéal.  M.  Holzapfel  n'est  pas  moins  choqué 
de  la  suspicion  où  les  règlements  semblent  tenir 
les  élèves  et  les  professeurs,  de  cette  perpétuelle 
attention  à  prévoir  des  abus  dont  la  seule  idée 
blesse  l'imagination,  comme  si  l'on  supposait  que 
la  pensée  des  uns  et  des  autres  est  toujours  tour- 
née vers  le  mal.  L'institution  des  concours  et  nos 
moyens  d'émulation  trouvent  aussi  en  lui  un  cen- 
seur bien  rigide.  A  ses  yeux,  c'est  là  une  suite  de 
la  tendance  de  l'esprit  français  à  faire  prévaloir 
le  mobile  de  la  gloire  et  de  la  vanité  sur  celui  de  la 
conscience  et  du  devoir. 

On  voit  que  M.  Holzapfel  est,  en  général,  un  juge 
sévère  de  nos  institutions  et  de  notre  caractère 
national.  Mais  c'est  un  esprit  éclairé  et  sans  passion. 
Les  hommes  sérieux  préfèrent  les  critiques  de  tels 
juges,  fussent-elles  exagérées,  aux  éloges  trompeurs 
qu'on  se  décerne  à  soi-même  pour  s'aveugler  sur 
ses  défauts. 


RÉFLEXIONS  SUR  L'ÉTAT   DES   ESPRITS. 


1849. 


I. 


Un  mot  résume  l'histoire  de  la  littérature,  de  la 
philosophie,  de  l'art  depuis  dix-huit  mois,  et  ce  mot, 
c'est  la  peur.  Le  Prophète  était  achevé  avant  1848, 
et  je  ne  pense  pas  que  ce  soit  la  révolution  de  Fé- 
vrier qui  ait  inspiré  les  Confidences  et  Raphaël,  La 
France,  depuis  plus  d'une  année,  semble  avoir  oublié 
de  produire. 

Il  ne  s'agit  point  là  d'un  fait  accidentel  et  sans 
portée.  Cet  étrange  arrêt  delà  pensée  tient  aux  con- 
ditions essentielles  du  mouvement  intellectuel  dans 
les  sociétés  contemporaines,  et  forme  avec  le  passé 
un  remarquable  contraste.  ^ 

S'il  est  un  lieu  commun  démenti  par  les  faits,  c'est 
que  le  temps  des  révolutions  est  peu  favorable  au  tra- 
v^l  de  l'esprit,  que  la  littérature,  pour  produire  des 


298  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

chefs-d'œuvre,  a  besoin  de  calme  et  de  loisir,  et  que 
les  arts  méritent  Tépithète  classique  d'  «  amis  de  la 
paix  » .  L'histoire  démontre,  au  contraire,  que  le  mou- 
vement, la  guerre,  les  alarmes,  sont  le  vrai  milieu 
où  l'humanité  se  développe,  que  le  génie  ne  végète 
puissamment  que  sous  l'orage,  et  que  les  grandes 
créations  de  la  science  et  de  la  poésie  sont  apparues 
dans  des  sociétés  fort  troublées.  De  tous  les  siè- 
cles, le  XVI®  est  sans  doute  celui  où  l'esprit  humain 
a  déployé  le  plue  d'énergie  et  d'activité  en  tous  sens  : 
c'est  le  siècle  créateur  par  excellence.  La  règle  lui 
manque,  il  est  vrai  :  c'est  un  taillis  épais  et  luxuriant 
où  l'art  n'a  point  encore  dessiné  des  allées.  Mais 
quelle  fécondité  !  Quel  siècle  que  celui  de  Luther  et 
de  Raphaël,  de  Michel-Ange  et  de  l' Arioste,  d' Ulrich 
de  Hutten  et  d'Érasme,  de  Cardan  et  de  Copernic! 
Tout  s'y  fonde  :  philologie,  mathématiques,  astro- 
nomie, sciences  physiques,  philosophie.  Eh  bien,  ce 
siècle  admirable,  où  se  constitue  définitivement  l'es- 
prit moderne,  est  le  sièple  de  la  lutte  de  tous  contre 
tous  :  luttes  religieuses,  luttes  politiques,  luttes 
littéraires,  luttes  scientifiques.  Cette  Italie,  qui  de- 
vançait alors  l'Europe  dans  les  voies  de  la  civilisation, 
était  le  théâtre  de  guerres  barbares  telles  que  l'a- 
venir, il  faut  l'espérer,  n'en  verra  plus.  Le  sac  de 
Rome  ne  troublait  pas  le  pinceau  de  Michel-Ange  ; 


EN  1849.  299 

orphelin  à  six  ans,  sabré  par  les  soldats  de  Gaston  de 
Foix  dans  la  cathédrale  de  Brescia,  sauvé  par  sa 
mère,  qui  le  lécha  comme  une  chienne,  Tartaglia  crée 
l'algèbre.  Il  n'y  a  cpie  les  rhéteurs  qui  puissent  pré- 
férer l'œuvre  calme  et  artificielle  de  l'écrivain  à 
l'œuvre  brûlante  et  vraie  qui  fut  un  acte,  qui  apparut 
à  son  jour  comme  le  cri  spontané  d'une  âme  héroïque 
ou  passionnée.  Dante  aurait-il  composé  au  sein  d'un 
studieux  loisir  ces  chants  les  plus  originaux  d'une 
période  de  dix  siècles?  Les  souffrances  du  poète,  ses 
colères,  son  exil  ne  sont-il  pas  une  moitié  du  poëme  ? 
Ne  sent-on  pas  dans  Milton  le  blessé  des  luttes  poli- 
tiques?  Chateaubriand  aurait-il  jeté  ce  qu'il  est,  si 
le  xix®  siècle  eût  continué  tranquillement  le  xym®? 

L'état  habituel  d'Athènes,  c'était  la  terreur.  Jamais 
les  mœurs  politiques  ne  furent  plus  implacables,  ja- 
mais la  sécurité  des  personnes  ne  fut  moindre.  L'en- 
nemi était  toujours  à  dix  lieues;  tous  les  ans,  on  le 
voyait  paraître  ;  tous  les  ans,  il  fallait  aller  guerroyer 
contre  lui.  Et  à  l'intérieur,  quelle  série  interminable 
de  révolutions!  Aujourd'hui  exilé,  demain  vendu 
comme  esclave ,  ou  condamné  à  boire  la  ciguë,  puis 
regretté,  honoré  comme  un  dieu,  exposé  tous  les 
jours  à  se  voir  traduit  à  la  barre  du  plus  impi- 
toyable «  tribunal  révolutionnaire  »,  l'Athénien  qui, 
au  milieu  de  cette  vie  agitée,   n'était  jamais  sûr 


300  L'ÉTAT  DES   ESPRITS 

du  lendemain,  produisait  avec  une  spontanéité  qui 
nous  étonne.  Le  Parthénon  et  les  Propylées,  les 
créations  de  Phidias,  les  dialogues  de  Platon,  les 
comédies  d'Aristophane  furent  l'œuvre  d'une  épo- 
que fort  ressemblante  à  93,  d'un  état  politique  qui 
entraînait,  proportion  gardée,  plus  de  morts  violentes 
que  notre  première  révolution  n'en  fit  à  son  mo- 
ment le  plus  terrible.  Où  est  dans  ces  chefs-d'œuvre 
la  trace  de  la  terreur  ?  Je  ne  sais  quelle  timidité  s'est 
chez  nous  emparée  des  esprits.  Sitôt  que  le  moindre 
nuage  parait  à  l'horizon,  chacun  se  renferme,  se 
flétrit  sous  la  peur  :  «  Que  faire  en  des  temps  comme 
ceux-ci?  Il  faudrait  de  la  sécurité.  On  n'a  goût  à  rien 
produire,  quand  tout  est  mis  en  question.  »  Mais 
songez  donc  que,  depuis  le  commencement  du  monde, 
tout  est  ainsi  mis  en  question,  et  que,  si  les  grands 
hommes  dont  les  travaux  nous  ont  faits  ce  ^ue  nous 
sommes  eussent  raisonné  de  la  sorte,  l'esprit  humain 
serait  demeuré  stérile. 

Ce  fatal  besoin  de  repos  vient  de  la  longue  paix  que 
nous  avons  traversée,  et  qui  a  si  profondément  influé 
sur  le  tour  de  nos  idées.  La  forte  génération  qui  prit 
la  robe  virile  en  1815  eut  le  bonheur  d'être  bercée 
au  milieu  des  grands  périls,  et  d'avoir  pour  exercer 
sa  jeunesse  une  lutte  généreuse.  Mais,  nous  qui 
avons  commencé  de  sentir  en  1830,  nous   que  le 


EN  1849.  301 

sort  a  fait  nsdtre  sous  les  influences  de  Mercure, 
le  monde  nous  est  apparu  comme  une  machine  ré- 
gulièrement organisée  ;  la  paix  nous  a  semblé  Fat- 
mosphère  naturelle  de  Fesprit  humain,  la  lutte  ne 
s'est  montrée  à  nous  que  sous  les  mesquines  pro- 
portions d'une  opposition  parlementaire.  Le  moin- 
dre orage  nous  étonne.  Conserver  timidement  ce 
que  nos  pères  ont  fait,  voilà  tout  l'horizon  qu'on 
nous  a  proposé.  Malheur  à  la  génération  qui  n'a  eu 
sous  les  yeux  qu'une  police  régulière,  qui  a  conçu  la 
vie  comme  un  repos  et  l'art  comme  une  jouissance  ! 
Les  grandes  choses  n'apparaissent  jamais  dans  ces 
tièdes  milieux.  Il  ne  faut  pas  refuser  toute  valeur  aux 
productions  des  époques  de  calme  et  de  régularité. 
Elles  sont  fines,  sensées,  raisonnables,  conséquentes 
avec  elles-mêmes;  elles  se  lisent,  avec  agrément  aux 
heures  de  loisir  ;  mais  elles  n'ont  rien  de  ferme  et 
d'original,  rien  qui  sente  l'humanité  militante,  rien 
qui  approche  des  œuvres  hardies  de  ces  temps  extraor- 
dinaires 011  les  éléments  de  l'humanité  en  ébullition 
apparaissent  tour  à  tour  à  la  surface.  L'univers  ne 
créa  qu'aux  périodes  primitives  et  sous  le  règne  du 
chaos.  Les  «  monstres  »  ne  sauraient  naître  sous  le 
paisible  régime  d'équilibre  qui  a  succédé  aux  tem- 
pêtes des  premiers  âges. 

Il  faut  être  juste  :  jamais  on  n'a  vécu  plus  à  l'aise 


302  L'ÉTAT  DES   ESPRITS. 

que  de  1830  à  1848.  Peut-on  dire  cependant  que, 
pendant  cette  période,  Thumanité  se  soit  enrichie  de 
beaucoup  d'idées  nouvelles,  que  la  moralité,  Tintel- 
ligence,  la  vraie  religion  aient  fait  de  sensibles 
rogrès?  Une  civilisation  régulière,  en  traçant  à 
l'existence  un  chemin  trop  étroit,  et  en  imposant  à  la 
liberté  individuelle  de  continuelles  entraves,  ne  nuit 
pas  moins  à  la  spontanéité  que  le  régime  de  l'arbi- 
traire. «  Cette  liberté  formaliste,  dit  M.  Yillemain,  fait 
naître  plus  de  tracasseries  que  de  grandes  luttes,  plus 
d'intrigues  que  de  grandes  passions.  »  Certainement, 
les  libertés  publiques  sont  maintenant  mieux  garan- 
ties qu'à  l'époque  où  naquit  le  christianisme;  et 
pourtant  une  grande  idée  trouverait  de  nos  jours 
pour  se  répandre  plus  d'obstacles  que  n'en  rencontra 
le  christianisme  à  ses  débuts.  Si  Jésus  paraissait  de 
nos  jours,  on  le  traduirait  en  police  correctionnelle; 
ce  qui  est  pis  que  d'être  crucifié,  ^n  se  figure  trop 
facilement  que  la  liberté  est  favorable  au  dévelop- 
pement d'idées  vraiment  originales.  Comme  on  a 
découvert  que  dans  le  passé  tout  système  nouveau 
est  né  sans  autorisation  et  a  grandi  hors  la  loi,  jus- 
qu'au jour  où,  prenant  sa  revanche,  il  est  à  son  tour 
devenu  loi,  on  a  pu  croire  qu'en  reconnaissant  et 
légalisant  le  droit  des  idées  nouvelles  à  se  pro^ 
duire,  les  choses  en  iraient  beaucoup  mieux.  C'est 


E3(    1849. 

le  contraire  qui  est  arrivé.  Jamais  on  n'a  pensé 
avec  moins  d'originalité  que  depuis  qu'on  a  été 
libre  de  le  faire.  L'idée  vraie  ne  demande  pas  de 
permission;  elle  se  soucie  peu  que  son  droit  soit 
ou  non  reconnu^  Le  christianisme  n*a  pas  eu  be- 
soin de  la  liberté  de  la  presse  ni  de  la  liberté  de 
réunion  pour  conquérir  le  monde. 

Une  liberté  reconnue  légalement  doit  être  réglée. 
Or,  une  liberté  réglée  constitue  une  chaîne  plus 
étroite  que  l'absence  de  loi.  En  Judée,  sous  Ponce- 
Pilate,  le  droit  de  réunion  n'était  écrit  nulle  part  et 
on  n'en  était  que  plus  libre  de  se  réunir;  car,  par  là 
même  que  ce  droit  n'était  pas  écrit,  il  n'était  pas  li- 
mité. Mieux  vaut,  je  le  répète,  pour  la  grande  origi- 
nalité, l'arbitraire  et  les  inconvénients  qu'il  entraîne 
que  l'inextricable  toile  d'araignée  où  nous  enserrent 
des  milliers  d'articles  de  lois,  arsenal  qui  fournit 
des  armes  à  toute  fin.  Nos  garanties  ne  profitent 
réellement  qu'à  la  petite   originalité»  si  fatale  en 
ce  qu'elle  déprécie  la  grande;   elle  servent  très- 
peu  le  progrès  véritable  de  l'esprit  humain.  Nous 
usons  nos  forces  à  défendre  des  libertés  abstraites, 
sans  songer  queja  liberté  est  un  moyen,  qu'elle  a  du 
prix  si  elle  facilite  l'avènement  des  idées  vraies,  mais 
seulement  alors.  Nous  tenons  à  pouvoir  produire  ce 
qui  est  en  nous,  et  de  fait  nous  ne  produisons  rien. 


304  L'ÉTAT  DES   ESPRITS 

Nous  voulons  être  libres  de  penser,  et  de  fait  on 
a  pensé  plus  librement  et  plus  hardiment  il  y  a 
un  demi-siècle  à  la  cour  de  Weimar,  sous  un  gou- 
vernement absolu,  qu'on  ne  le  fait  dans  notre 
pays,  après  tant  de  combats  livrés  pour  la  liberté, 
Goethe,  Tami  d'un  grand-duc,  aurait  pu  se  voir 
en  France  poursuivi  devant  les  tribunaux.  Occu- 
pons-nous  donc  un  peu  plus  de  penser,  et  un 
peu  moins  d'avoir  le  droit  d'exprimer  notre  pen- 
sée. L'homme  qui  a  raison  est  toujours  assez  li- 
bre. D'ordinaire,  ceux  qui  se  plaignent  le  plus  des 
entraves  apportées  à  la  pensée  ne  sont  pas  tant  des 
gens  possédés  par  le  vrai  et  souffrant  de  ne  pou- 
voir le  divulguer,  que  des  gens  qui  n'auraient  rien 
à  dire  s'ils  étaient  autorisés  à  tout  dire.  Les  nova- 
teurs à  qui  l'avenir  a  donné  raison  ont  pu  être 
persécutés;  mais  la  persécution  n'a  pas  retardé 
d'une  année  peut-être  le  triomphe  de  leurs  idées» 
et  leur  a  plus  servi  que  n'eût  fait  un  avènement  im- 
médiat. 

é 

Sans  doute  nous  devons  soigneusement  maintenir 
les  libertés  que  nos  pères  ont  conquises  par  tant  d'ef- 
forts ;  mais  il  importe  bien  plus  encojre  de  se  con- 
vaincre que  ce  n'est  là  qu'une  condition,  avantageuse 
si  l'on  a  de  fortes  études,  funeste  si  l'on  n'en  a  pas. 
Car  à  quoi  sert-il  d'être  libre  de  se  réunir^  si  on  n'a 


EN  1849.  305 

pas  de  bonnes  choses  à  se  communiquer?  \  quoi  sert- 
il  d'être  libre  de  parler  et  d'écrire,  si  l'on  n'a  rieu 
de  vrai  et  de  neuf  à  dire  ? 

Ce  n'est  donc  ni  le  bien-être  ni  même  la  liberté 
qui  contribuent  beaucoup  à  l'énergie  du  dévelop^ 
pement  intellectuel;  c'est  le  spectacle  des   grandes 
choses,  c'est  l'activité  universelle,    c'est  la  passiot^ 
développée  par  le  combat.  Le  travail    de   l'esprit 
ne   serait  sérieusement   menacé     que    le    jour   oi^ 
l'humanité  serait  trop  à  Taise.    Grâce  à  Dieu,  uo^s 
n'avons  pas  à  craindre  que  ce    jour   soit  près  d^ 
nous! 

Un  journal  sommait,  il  y  a   quelques  semaines-» 
l'Assemblée  nationale  de  proclamer  le  «  droit  au  re- 
pos »  ;  ingénieuse  image  dont  le  sens  n'échappait    à. 
personne.  Certes,  s'il  ne  fallait  voir  dans  la  vie  que  let 
plaisir,  on  devrait  maudire  l'agitation  de  la  pensée^   e  t:. 
traiter  de  pervers  ceux  qui  viennent,  pour  satisfaii-^ 
leur  inquiétude,  troubler  le  doux  sommeil  desautro:^ 
Mais,  s'il  en  était  ainsi,  si  le  bien-être  était  réell^^^ 
ment  Ja  fin  de  l'humanité,  Fourier  et  Cabet  aurais  ^ 
raison.  Il  est  horrible  qu'un  homme  soit  sacrifié  ^    ^ 
jouissance  d'un  autre  homme.  L'inégalité  n'est  ^^^     ^" 
cevable  et  juste  qu'aux  yeux   de  celui  qui  prôt^   ^      ^^ 
société  une  signification  morale.  S'il  ne  s'agissait  ^ 

Réjouir,  mieux  vaudrait  pour  tous  le  brouet  noi,.    ^  ^^ 


306  L*ÉTAr  DES    ESPRITS 

pour  un  petit  nombre  les  délices,  pour  le  grand  nom- 
bre la  faim.  En  vérité,  serait-ce  la  peine  de  sacrifier 
sa  vie  et  son  bonheur  au  bien  d' autrui,  si  tout  se  bor- 
nait à  procurer  de  fades  jouissances  à  quelques  niais, 
qui  se  sont  mis  eux-mêmes  par  leur  égoïsme  au 
ban  de  l'humanité?  Et  qu'importe,  à  la  fin  de  cette 
triste  et  courte  vie,  d'avoir  pu  être  cité  comme  un 
exemple  de  félicité  extérieure?  Ce  qui  importe,  c'est 
d'avoir  beaucoup  pensé  et  beaucoup  aimé,  c'est 
d'avoir  levé  un  œil  ferme  sur  toute  chose,  c'est  de 
pouvoir  dire  à  sa  dernière  heure:  «  J'ai  beaucoup 
vécu.  »  J'aime  mieux  un  yogui,  j'aime  mieux  un 
mouni  de  l'Inde,  j'aime  mieux  Siméon  Stylite  mangé 
des  vers  sur  sa  colonne,  que  ces  pâles  existences  que 
n'a  jamais  traversées  le  rayon  de  l'idéal,  qui  depuis 
leur  premier  jusqu'à  leur  dernier  moment  se  sont 
déroulées  jour  par  jour  comme  les  feuillets  d'un 
livre  de  comptoir. 

Le  but  de  l'humanité  n'est  pas  le  bonheur  ;  c'est 
la  perfection  intellectuelle  et  morale.  Il  s'agit  bien 
de  se  reposer,  grand  Dieu  !  quand  on  a  l'infini  à  par- 
courir et  le  parfait  à  atteindre  !  L'humanité  ne  se 
reposera  que  dans  le  parfait.  Il  serait  trop  étrange 
que  des  hommes  intéressés,  par  des  considérations  de 
bourse  ou  de  boutique,  arrêtassent  le  mouvement  de 
l'esprit,  le  vrai  mouvement  religieux.  L'état  le  plus 


EN   1849.  307 

dangereux  pour  l'humanité  serait  celui  où  la  majo- 
rité, se  trouvant  à  Taise  et  ne  voulant  pas  être  déran- 
gée, maintiendrait  son  repos  aux  dépens  des  penseurs 
et  d'une  minorité.  Ce  jour-là,  il  n'y  aurait  plus  de 
salut  que  dans  les  barbares.  Le  barbare,  en  effet, 
représentant  quelque  chose  d'inassouvi,  est  l'éternel 
trouble-fête  des  siècles  satisfaits.  Or,  les  barbares  ne 
font  jamais  défaut.  Quand  ceux  du  dehors  sont  épui- 
sés, il  y  a  ceux  du  dedans. 

Ce  sera  donc  bien  vainement  que  nos  aînés,  devenus 
sages,  nous  prieront  de  ne  plus  penser  et  de  nous 
tenir  immobiles,  de  peur  de  déranger  le  frêle  abri 
sous  lequel  ils  reposent.  Nous  réclamons  pour  nous 
la  liberté  qu'ils  ont  prise  pour  eux.  Nous  les  laisse- 
rons se  convertir,  et  nous  en  appellerons  de  Voltaire 
malade  à  Voltaire  en  santé. 

Réfléchissez  donc  un  instant  à  ce  que  vous  voulez 
faire,  et  songez  que  c'est  la  chose  impossible  par 
excellence,  celle  que,  depuis  l'origine  des  sociétés» 
les  conservateurs  ont  tentée  sans  y  réussir  : 
arrêter  l'esprit  humain,  assoupir  l'activité  intel- 
lectuelle, persuader  à  la  jeunesse  que  toute  pen- 
sée est  dangereuse  et  tourne  à  mal.  Vous  ave^ 
pensé  librement,  nous  penserons  de  môme;  <>it 
grands  hommes  du  passé  que  vous  nous  aiMri  'a\>\)^'it 
à  admirer,  ces  illustres  prornoteurs  de  la  pima^^-  <|tA* 


308  L'ÉTAT   DES   ESPRITS 

VOUS  répudiez  aujourd'hui,  nous  les  admirerons 
comme  vou3.  Nous  vous  rappellerons  vos  leçons, 
nous  vous  défendrons  contre  vous-mêmes;  Vous  êtes 
vieux  et  malades  ;  mais  nous,  vos  élèves  en  libéra- 
lisme, nous,  jeunes  et  pleins  de  vie,  nous  à  qui  ap- 
partient  l'avenir,  pourquoi  accepterions-nous  la 
communauté  de  vos  terreurs  ?  Comment  voulez-vous 
qu'une  génération  naissante  se  condamne  à  sécher  de 
dépit  et  de  frayeur  ?  L'espérance  est  de  notre  âge, 
et  nous  aimons  mieux  succomber  dans  la  lutte  que 
mourir  de  froid  ou  de  peur. 

«  Pour  faire  croire  le  peuple,  avez-vous  dit,  il  fa.ut 
que  nous  croyions.  »  —  De  tous  les  partis,  c'est  ici  le 
plus  chimérique.  N'est  pas  orthodoxe  qui  veut.  Vous 
croirez  au  moment  du  danger,  ou  plutôt  vous  cher- 
cherez à  croire.  Au  premier  beau  soleil,  vous  rede- 
viendrez incrédules.  Oh  !  les  étranges  chrétiens  que 
les  chrétiens  de  la  peur  ! 

Il  y  a,  je  le  sais,  dans  l'honime  des  instincts  de 
faiblesse,  d'humilité,  de  mollesse,  qui  se  réveillent 
surtout  aux  mauvais  jours,  el  qui  souffrent  de  cette 
mâle  tenue  du  rationalisme,  laquelle  ressemble 
parfois  à  une  sorte  de  roîdeur.  Il  est  certaines  âmes 
d'une  nature  fort  délicate,  qu'il  sera  à  jamais  impos- 
sible de  plier  au  sévère  régime,  à  l'austère  discipline 
de  la  philosophie.  Les  grandes  calamités,  en  humiliant 


EN   1849.  309 

la  raison,  en  émoussant  la  pointe  des  vives  facultés, 
inspirent  à  rhumanité,  comme  les  maladies  à  l'indi- 
vidu, un  certain  besoin  de  soumission,  d'abaisse- 
ment, d'humiliation.  Il  passe  un  vent  tiède  et  humide 
qui  détend  toute  rigidité,  rend  lâche  ce  qui  tenait 
ferme.  On  est  presque  tenté  de  se  frapper  la  poitrine 
pour  l'audace  que  l'on  a  eue  en  bonne  santé;  les 
ressorts  perdent  leur  élasticité  ;  les  instincts  généreux 
et  forts  s'affaiblissent;  on  éprouve  je  ne  sais  quelle 
molle  velléité  de  tomber  à  genoux.  Si  les  fléaux  du 
moyen  âge  revenaient,  les  monastères  se  repeuple- 
raient, les  superstitions  du  moyen  âge  reviendraient. 
La  superstition  sera  toujours  en  raison  inverse  de  la 
vigueur  de  l'esprit  et  de  la  culture  intellectuelle.  Elle 
est  là  derrière  l'humanité,  attendant  ses  moments  de 
défaillance  pour  la  recevoir  dans  ses  bras,  et  préten- 
dre ensuite  que  l'humanité  s'est  donnée  à  elle.  Pour 
nous,  nous  ne  plierons  pas;  nous  tiendrons  ferme 
comme  Ajax  contre  les  dieux  ;  s'ils  prétendent  nous 
faire  fléchir  en  nous  frappant,  ils  se  trompent.  Honte 
aux  timides  qui  ont  peur  !  honte  surtout  à  ceux  qui 
exploitent  nos  misères  et  attendent  pour  nous  vain- 
cre que  le  malheur  nous  ait  déjà  à  moitié  vaincus  ! 

11  est  triste  pour  l'homme  d'intelligence  de  tra- 
verser ces  moments  d'affaissement,  de  voir  les  choses 
saintes  raillées  par  les  profanes,  et  de  subir  le  rire 


310  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

insultant  de  la  frivolité  triomphante.  Mais  n'importe  : 
le  philosophe  tient  le  dépôt  safcré,  il  porte  l'avenir, 
il  est  homme  dans  le  grand  et  large  sens.  Il  le  sait, 
et  de  là  ses  joies  et  ses  tristesses  :  ses  tristesses,  car, 
pénétré  de  l'amour  du  parfait,  il  souffre  que  tant  de 
consciences  y  demeurent  à  jamais  fermées  ;  ses  joies, 
car  il  sait  que  les  ressorts  de  l'humanité  ne  s'usent 
pas^  que,  pour  être  assoupies,  les  puissances  de 
l'âme  humaine  ne  sont  pas  éteintes,  et  qu'un  jour 
elles  se  réveilleront  pour  étonner  de  leur  fière  origi- 
nalité, de  leur  indomptable  énergie,  et  leurs  timides 
apologistes  et  leurs  insolents  contempteurs. 

Notre  première  colère  est  sans  doute  pour  la  bru- 
tale inintelligence  qui  a  causé  tous  nos  maux  et  qui, 
par  ses  excès,  ou  plutôt  par  ses  menaces,  a  rendu 
suspecte  toute  pensée  libérale.  Mais  que  ceux  qui, 
escomptant  par  avance  nos  malheurs,  fondent  leur 
espoir  sur  la  fatigue  et  la  dépression  intellectuelle 
qu'amènent  les  grandes  souffrances,  ne  s'imaginent 
pas  que  la  génération  qui  entre  dans  la  vie  de  la 
pensée  est  à  eux!  Nous  saurons  maintenir  l'esprit 
moderne,  et  contre  ceux  qui  veulent  ramener  le 
moyen  âge,  et  contre  ceux  qui  prétendent  substituer 
à  notre  civilisation  vivante  et  multiple  je  ne  sais 
quelle  société  architecturale  et  pétrifiée,  comme  celle 
du  siècle  où  l'on  bâtit  les  pyramides. 


EN  1849.  3H 

Si  la  philosophie,  si  la  science,  si  l'art,  si  la  litté- 
rature n'étaient  qu'un  agréable  passe-temps,  un  jeu 
pour  les  oisifs,  un  ornement  de  luxe,  une  fantaisie 
d'amateur,  «  la  moins  vaine  des  vanités  »  en  un  mot, 
il  y  aurait  des  jours  où  le  savant  devrait  dire  avec  le 
poëte  : 

Honte  à  qui  peut  chanter,  pendant  que  Rome  brûle  ! 

Mais,  si  le  travail  de  la  pensée  est  la  chose  la  plus 
sérieuse  qu'il  y  ait,  si  les  destinées  de  l'humanité  et 
la  perfection  de  l'individu  y  sont  attachées,  ce  travail 
a,  comme  les  choses  religieuses,  une  valeur  de  tous 
les  jours  et  de  tous  les  instants.  Ne  donner  à  l'étude 
et  à  la  culture  intellectuelle  que  les  moments  de 
calme  et  de  loisir,  c'est  faire  injure  à  l'esprit  humain, 
c'est  supposer  qu'il  y  a  quelque  chose  de  plus  sérieux 
que  la  recherche  de  la  vérité.  Or,  s'il  en  était  ainsi,  si 
la  philosophie  ne  constituait  qu'un  intérêt  dé  second 
ordre,  l'homme  qui  a  voué  sa  vie  au  parfait,  qui  veut 
pouvoir  dire  à  ses  derniers  instants  :  «  J'ai  accompli 
ma  fin,  »  devrait-il  y  consacrer  une  heure,  quand  il 
saurait  que  des  devoirs  plus  élevés  le  réclament? 

Que  les  révolutions  et  les  craintes  de  l'avenir 
soient  un  écueil  pour  la  littérature  frivole  et  pour  la 
scienoiB  qui  ne  s'est  jamais  interrogée  sur  ce  qu'elle 
veut  et  ce  qu'elle  vaut,  cela  se  conçoit.  Il  y  a  des 


3i2  L'ÉTAT  DES    ESPRITS 

jours  OÙ  s'amuser  est  un  crime  ou  tout  au  moins  une 
impossibilité.  La  niaise  littérature  des  coteries  et  des 
salons,  la  science  des  curieux  et  des  amateurs  est 
bien  dépréciée  par  les  terribles  spectacles  des  guerres 
et  des  révolutions;  le  roman-feuilleton  perd  beaucoup 
de  son  intérêt  au  bas  des  colonnes  d'un  journal  qui 
offre  le  récit  des  combats  de  chaque  jour;  Tamateur 
doit  craindre  de  voir  ses  collections  emportées  ou 
dérangées  par  le  vent  de  l'orage.  Pour  prendre  goût 
à  ces  paisibles  jouissances,  il  faut  n'avoir  rien  à  faire 
ni  rien  à  craindre.  Quant  à  la  pensée  philosophique, 
elle  n'est  jamais,  plus  libre  qu'aux  grands  jours  de 
l'histoire.  Ce  qui  est  bon  est  toujours  bon,  et  si, 
pour  cultiver  la  science  et  l'art,  nous  attendons  le 
calme,  nous  attendrons  longtemps  peut-être.  Si  nos 
pères  eussent  ainsi  raisonné,  ils  se  fussent  croisé  les 
bras,  et  nous  ne  jouirions  pas  de  leur  héritage. 
Qu'importe  après  tout  que  la  journée  de  demain 
soit  sûre  ou  incertaine?  qu'importe  que  l'avenir  nous 
appartienne  ou  ne  nous  appartienne  pas  ?  La  vérité 
est-elle  moins  belle,  et  Dieu  est-il  moins  grand?  Le 
monde  croulerait,  qu'il  faudrait  philosopher  encore, 
et  j'ai  la  confiance  que,  si  jamais  notre  planète  est 
victime  d'un  cataclysme,  à  ce  moment  redoutable,  il 
se  trouvera  des  hommes  qui,  au  milieu  du  boulever- 
sement  et   du  chaos,  auront  une  pensée  désinté- 


EN  1849.  31$ 


ressée,  scientifique,  et  qui,  oubliant  leur  mort  pro- 
chaine, discuteront  le  phénomène,  pour  en  tirer  de& 
conséquences  sur  le  système  général  de  l'univers. 


II. 


Tout  le  secret  de  la  situation  intellectuelle  du  temps 
où  nous  vivons  est  dans  cette  fatale  vérité  :  Le  travail 
intellectuel  a  été  abaissé  au  rang  des  jouissances.  Le 
jour  des  luttes  sérieuses  étant  venu,  les  jouissances 
se  sont  trouvées  insignifiantes  et  fades.  La  faute  n'est 
donc  pas  aux  événements,  qui  auraient  dû  plutôt  con- 
tribuer à  exciter  la  pensée  ;  elle  est  tout  entière  à  la 
décadence  générale  amenée  par  Tamour  du  repos,  à 
ce  h(înteux  culte  du  plaisir,  dont  les  folies  commu- 
nistes ne  sont  que  la  dernière  conséquence.  Car,  je 
le  répète,  si  le  but  de  la  vie  était  de  jouir,  il  ne  fau- 
drait pas  trouver  mauvais  que  chacun  réclamât  sa 
part;  en  une  telle  hypothèse,  toute  jouissance  qu'on 
se  procurerait  aux  dépens  des  autres  serait  bien 
réellement  une  injustice  et  un  vol. 

La  science,  Tart,  la  philosophie  n'ont  de  valeur 
qu'en  tant  qu'elles  sont  choses  religieuses,  c'est-à- 


314  L'ÉTAT  DES   ESPRITS 

dire  en  tant  qu'elles  fournissent  à  Thomme  le  pain  spi- 
rituel, que  les  religions  lui  fournissaient  autrefois  et 
qu'elles  ne  peuvent  plus  lui  donner,  a  Une  seule  chose 
est  nécessaire.  »  11  faut  admettre  ce  précepte  du  grand 
maître  de  la  morale  comme  le  principe  de  toute 
noble  vie,  comme  la  règle  expressive,  quoique  dange- 
reuse en  sa  brièveté,  des  devoirs  de  la  nature  hu- 
maines Le  premier  pas  de  celui  qui  veut  se  donner  à 
la  sagesse,  comme  disait  la  respectable  antiquité, 
est  de  faire  deux  parts  dans  la  vie  :  l'une  vulgaire  et 
n'ayant  rien  de  sacré,  se  résumant  en  des  besoins  et 
des  jouissances  d'un  ordre  inférieur;  l'autre,  que 
l'on  peut  appeler  idéale,  céleste,  divine,  désintéres- 
sée, absorbée  dans  le  culte  des  formes  pures  de  la 
vérité,  de  la  beauté,  de  la  bonté  morale,  ou  (pour 
prendre  l'expression  la  plus  large  et  la  plus  consacrée 
par  les  respects  du  passé)  de  Dieu  lui-même,  tou- 
ché, perçu,  senti  sous  ses  mille  formes  par  rîhtel- 
ligence  de  tout  ce  qui  est  vrai  et  l'amour  de  tout 
ce  qui  est  beau.  Le  saint  est  celjui  qui  consacre 
sa  vie  à  ce  grand  idéal  et  déclare  tout  le  reste 
inutile. 

Oui,  il  y  a  dans  le  culte  pur  des  facultés  humaines 
et  des  objets  divins  qu'elles  atteignent  une  religion 
tout  aussi  suave,  tout  aussi  riche  en  délices  que  les 
cultes  les  plus  vénérables.  J'ai  goûté  dans  mon  en- 


EN   1849.  315 

fance  et  dans  ma  première  jeunesse  les  plus  douces 
joies  du  croyant,  et,  je  le  dis  du  fond  de  mon  âme, 
ces  joies  n'étaient  rien,  comparées  à  celles  que  j'ai 
senties  dans  la  pure  contemplation  du  beau  et  la 
recherche  passionnée  du  vrai.  Je  souhaite  à  tous  mes 
frères  restés  dans  l'orthodoxie  une  paix  comparable 
à  celle  où  je  vis  depuis  que  ma  lutte  a  pris  fin,  et 
que  la  tempête  apaisée  m'a  laissé  au  milieu  de  ce 
grand  océan  pacifique,  mer  sans  vagues  et  sans 
rivages,  où  l'on  n'a  d'autre  étoile  que  la  raison,  ni 
d'autre  boussole  que  son  cœur. 

L'ascétisme  chrétien  n'avait  pas  tort  en  déclarant 
que  les  choses  religieuses  ont  seules  une  valeur 
idéale,  et  que  tout  le  reste  est  vanité.  Mais,  en  pro- 
clamant cette  grande  simplification  de  la  vie,  il  en- 
tendit d'une  façon  si  étroite  la  seule  chose  nécessaire, 
que  son  principe  devint  avec  le  temps,  pour  l'esprit 
humain,  une  chaîne  intolérable.  Non-seulement  les 
pères  de  la  vie  spirituelle  négligèrent  totalement  le 
vrai  et  le  beau  (  la  philosophie,  la  science,  la  poésie 
étaient  à  leurs  yeux  des  vanités  )  ;  mais,  en  s'attachant 
exclusivement  au  bien,  ils  le  conçurent  sous  la  forme 
la  plus  mesquine  :  le  bien  fut  pour  eux  l'exécution 
de  la  volonté  d'un  être  supérieur,  une  sorte  de  sujé- 
tion humiliante  pour  la  dignité  humaine  ;  or,  la  pour- 
suite du  bien  moral  n'est  pas  plus  une  obéissance 


316  L'ÉTAT   DES   ESPRITS 

à  des  lois  imposées  que  la  recherche  du  beau  dans  une 
œuvre  d'art  n'est  l'observation  de  certaines  règles. 
Ainsi  la  nature  humaine  se  trouva  mutilée  dans  sa 
portion  la  plus  élevée.  Parmi  les  choses  intellec- 
tuelles, qui  sont  toutes  également  saintes,  on  dis- 
tingua du  sacré  et  du  profane.  Le  profane,  grâce  aux 
instincts  de  la  nature,  plus  forts  que  les  principes 
d'un  ascétisme  artificiel,  ne  fut  pas  entièrement 
banni  ;  on  le  toléra  quoique  vanité  :  mais,  si  on  eût 
été  conséquent,  on  l'eût  banni  sans  pitié  ;  c'était  une 
faiblesse  à  laquelle  les  parfaits  renonçaient.  Fatale 
distinction,  qui  a  empoisonné  l'existence  de  tant 
d'âmes  belles  et  libres,  nées  pour  savourer  l'idéal 
dans  toute  son  infinité,  et  dont  la  vie  s'est  écoulée 
triste  et  oppressée  sous  l'étreinte  de  l'étau  fatal  !  Que 
de  luttes  elle  m'a  coûtées  !  L^  première  victoire  phi- 
losophique de  ma  jeunesse  fut  de  proclamer  du  fond 
de  ma  conscience  :  «  Tout  ce  qui  est  de  l'âme  est 
sacré.  » 

L'infériorité  de  la  société  contemporaine  vient  de  ce 
que  la  culture  intellectuelle  n'y  est  point  entendue 
comme  une  chose  religieuse ,  de  ce  que  la  poésie,  la 
science,  la  littérature  y  sont  envisagées  comme  des 
arts  de  luxe,  qui  ne  s'adressent  guère  qu'aux  classes 
privilégiées  de  la  fortune.  L'art  grec  produisait  pour  la 
patrie;  l'art  au  xvii*  siècle  produisait  pour  le  roi,  ce 


EN  4849.  317 

qui  était  en  un  sens  produire  pour  la  nation.  L'art 
de  nos  jours  ne  produit  guère  que  sur  la  commande 
des  individus.  La  Grèce  tirait  de  son  sein  des 
poèmes,  des  temples,  des  statues,  pour  épuiser  sa 
propre  fécondité  et  satisfaire  à  un  besoin  de  la  nature 
humaine.  Chez  nous,  on  accorde  à  Fart  quelques  sub- 
ventions péniblement  marchandées,  non  par  le  besoin 
qu'on  éprouve  de  voir  la  pensée  nationale  traduite 
en  grandes  œuvres,  non  par  l'impulsion  intime  qui 
porte  l'homme  à  réaliser  la  beauté,  mais  par  une 
vue  réfléchie,  parce  qu'on  reconnaît,  sans  savoir  trop 
pourquoi,  que  l'art  doit  avoir  sa  place,  et  qu'on  ne 
veut  pas  rester  en  arrière  du  passé*.  Or,  réfléchissez 
aux  conséquences  de  ce  déplorable  régime  qui  sou- 
met l'art,  et  plus  ou  moins  la  littérature  et  la  poésie, 
au  goût  des  individus.  Dans  l'ordre  des  productions 
de  l'esprit,  bien  moins  que  dans  l'ordre  industriel, 
et  cependant  pour  une  grande  part,  la  production  se 
règle  sur  une  demande  expresse  ou  supposée  de 
l'acheteur,  et,  par  la  force  des  choses,  il  arrive  que 
c'est  ou  la  richesse  ou  le  grand  nombre  qui  fait  la 
demande.    Celui   donc   qui  est    obligé     de    vivre 


i.  Une  des  raisons  que  Ton  faisait  valoir  tout  récemment  en  faveur 
du  projet  pour  Tachèvement  du  Luovre,  c'est  qu'il  y  aurait  là  un 
m.  moyen  d'occuper  les  artistes  ».  Est-ce  que  Périclès  fit  valoir  ce 
motif  aux  Athéniens,  quand  il  s*agit  de  bâtir  les  Propylées?  (1849.) 


318  L'ÉTAT  DES   ESPRITS 

de  la  production  intellectuelle  doit  songer  avant 
tout  à  deviner  la  demande  du  riche  ou  du  grand 
nombre  pour  s'y  conformer.  Or,  que  demande  le  riche, 
que  demande  le  grand  nombre,  en  fait  de  produc- 
tions intellectuelles?  Est-ce  de  la  littérature  sé- 
rieuse? est-ce  de  la  haute  philosophie?  Dans  l'art, 
sont-ce  des  productions  pures  et  sévères,  de  belles 
créations  morales?  Nullement.  C'est  de  la  littérature 
amusante;  ce  sont  des  feuilletons,  des  romans,  des 
pièces  spirituelles  ^  Ainsi,  le  riche  et  la  foule  réglant 
plus  ou  moins  la  production  littéraire  et  artistique 
par  leur  goût  suffisamment  connu,  et  ce  goût  étant 
souvent  porté  (il  y  a  de  nobles  exceptions)  vers  la 
littérature  frivole  et  l'art  indigne  de  ce  nom,  il 
devait  fatalement  arriver  qu'un  tel  état  de  choses 
avilît  la  littérature,  l'art  et  la  science.  Le  goût  du 
riche  et  du  badaud,  en  effet,  faisant  le  prix  des 
choses,  un  jockey,  une  danseuse  qui  correspondent 
à  ce  goût  sont  des  personnages  de  plus  de  valeur  que 
le  savant  ou  le  philosophe,  ^ont  les  œuvres  sont  peu 

1 .  Le  progrès  des  temps  a  montré  que  cette  dernière  qualité  était 
même  inutile.  La  sottise,  la  plaisanterie  nauséabonde,  l'ignoble  pla- 
titude sont  devenues  les  conditions  du  succès  bourgeois  et  pro- 
vincial. Mais  une  distinction  est  nécessaire  dans  ce  mot  «  le  goût  du 
grand  nombre  ».  Je  suis  persuadé  que,  si  les  ouvriers  des  villes 
étaient  libres  de  se  créer  une  littérature,  ils  la  créeraient  forte  et 
snine.  (1867.) 


EN   1849.  319 

demandées.  Voilà  pourquoi  un  fabricant  de  romans- 
feuilletons  peut  faire  une  brillante  fortune  et  arriver 

■ 

à  ce  cpi'on  appelle  une  position  dans  le  monde,  tan- 
dis qu'un  savant  sérieux,  eût-il  d'aussi  beaux  travaux 
que  Bopp  ou  M.  Eugène  Burnôuf,  ne  pourrait  en  au- 
cnne*manîère  vivre  du  produit  vénal  de  ses  œuvres. 
La  poésie,  la  philosophie,  la  littérature  n'étaient 
pas,  dans  les  beaux  siècles  de  l'antiquité,  des  profes- 
sions exclusives,  comme  cela  a  lieu  dans  notre  société 
moderne.  On  était  philosophe  ou  poète,  comme  on 
est  honnête  homme,  dans  toutes  les  positions  de  la 
vie.  Nul  intérêt  pratique,  nulle  institution  officielle 
n'était  nécessaire  pour  exciter  le  zèle  de  la  recherche 
ou  la  production  poétique.  La  curiosité  spontanée, 
l'instinct  des  belles  choses  y  suffisaient.  Ammonius 
Saccas,  le  fondateur  de  la  plus  abstraite  des  écoles 
philosophiques  de  l'antiquité,  était  un  portefaix. 
Imaginez  un  fort  de  la  halle  créant  chez  nous  un 
ordre  de  spéculation  analogue  à  la  philosophie  de 
Schelling  ou  de  Hegel  !  Quand  je  pense  à  ce  noble 
peuple  d'Athènes,  où  tous  sentaient  et  vivaient  de 
la  vie  de  la  nation,  à  ce  peuple  qui  applaudissait 
les  pièces  de  Sophocle  et  critiquait  Isocrate,  à  cette 
ville  où  les  femmes  disaient:  «  C'est  là  ce  Démos- 
thène  !  »  où  une  marchande  d'herbes  reconnaissait 
Théophraste  pour  étranger,  où  tous  avaient  fait  leur 


320  L'ÉTAT   DES  ESPRITS 

éducation  au  même  gymnase  et  dans  les  4nèmes 
chants,  où  tous  savaient  et  comprenaient  Homère  ; 
je  ne  puis  m'empêcher  de  concevoir  quelque  humeur 
contre  notre  société  si  profondément  divisée  en 
hommes  cultivés  et  en  barbares.  Là,  tous  avaient  leur 
place  au  soleil  de  l'intelligence,  tous  avaient  part 
aux  mêmes  souvenirs,  tous  se  glorifiaient  des  mêmes 
trophées,  tous  avaient  contemplé  la  même  Minerve 
et  le  même  Jupiter.  Que  sont  pour  notre  peuple 
Racine,  Bossuet,  Buffon  ?  que  lui  disent  les  héros  de 
Nordlingue  et  de  Fontenoi  *?  Le  peuple  est  chez  nous 
déshérité  de  la  vie  intellectuelle  ;  il  n'y  a  pas  pour 
.  lui  de  littérature.  Immense  malheur  pour  le  peuple! 
malheur  plus  grand  encore  pour  la  littérature  ! 

Le  travail  intellectuel  n'a  toute  sa  valeur  que 
quand  il  résulte,  spontanément  du  besoin  de  la  na- 
ture humaine,  exprimé  par  ce  mot  :  «  L'homme  ne 
vit  pas  seulement  de  pain.  »  Le  grand  sens  scientifi- 
que et  religieux  ne  renaîtra  que  quand  on  reviendra  à 
une  conception  de  la  vie  aussi  vraie,  aussi  peu  mêlée 


i.  G*est  un  des  bienfaits  de  l'Empire  d'avoir  donné  au  peuple  des 
souvenirs  héroïques  et  un  nom  facile  à  comprendre  et  à  idolâtrer. 
Napoléon,  si  franchement  adopté  par  l'imagination  populaire,  offrant 
un  grand  sujet  d'enthousiasme  national,  aura  puissamment  contri- 
bué à  l'exaltation  intellectuelle  des  classes  ignorantes,  et  est  devenu 
pour  elles  ce  qu'Homère  était  pour  la  Grèce,  l'initiateur  des  grandes 
choses,  celui  qui  fait  tressaillir  la  fibre  et  étinceler  Tceil.  (1840.) 


EN  1849. 


321 


de  factice,  que  celle  du  voyageur  seul  au  milieu 
des  forêts  de  rAmërique,  ou  que  celle  du  brah- 
mane  trouvant  qu'il  a  vécu  ce  qu'il  devait,  et  se 
disposant  au  grand  départ,  c'est-à-dire  à  mourir  sur 
les  sommets  de  l'Himalaya.  Qui  n'a  éprouvé  de  ces 
moments  de  solitude  intérieure,  durant  lesquels 
l'âme,  descendant  de  couche  en  couche  et  cherchant 
à  se  joindre  elle-même,  perce  les  unes  après  les 
autres  toutes  les  surfaces  superposées,  jusqu'à  ce 
qu'elle  arrive  à  la  région  silencieuse  où  toute  conven- 
tion expire,  où  l'on  est  en  face  de  soi-même  sans  fic- 
tion ni  artifice  ?  Ces  moments  sont  rares  et  fugitifs  ; 
habituellement  nous  vivons  en  face  d'une  tierce  per- 
sonne, qui  empêche  l'efirayant  contact  du  moi  contre 
lui-même.  La  franchise  de  la  vie  n'existe  qu'à  la 
condition  de  déchirer  ce  voile  et  de  poser  incessam- 
ment sur  le  fond  vrai  de  notre  nature  pour  y  écouter 
les  instincts  désintéressés,  qui  nous  portent  à  savoir, 
à  adorer,  à  aimer. 


III. 


Plût  à  Dieu  que  toutes  les  âmes  vives  et  pui^ 
fussent  persuadées  que  la  question  de  Tav^ui*    u 


îii 


322  L'ÉTAT  DES   ESPRITS 

rhumanîté  est  tout  entière  une  question  de  doctrine, 
et  que  la  seule  philosophie,  c'est-à-dire  la  recherche 
rationnelle,  est  compétente  pour  la  résoudre  !  La  révo- 
lution réellement  efficace,  celle  qui  donnera  la  forme 
à  l'avenir,  ne  sera  pas  une  révolution  politique,  ce 
sera  une  révolution  religieuse  et  morale.  La  politique 
a  fourni  tout  ce  qu'elle  pouvait  fournir;  c'est  désor- 
mais un  champ  aride,  épuisé,  une  lutte  de  passions 
et  d'intrigues,  fort  indifférentes  à  l'humanité,  inté- 
ressantes seulement  pour  ceux  qui  s'y  mêlent. 

Il  y  a  des  siècles  où  tout  devient  politique  : 
ainsi,  par  exemple,  à  la  limite  du  moyen  âge  et 
des  temps  modernes,  au  temps  de  Philippe  le  Bel, 
de  Louis  XI ,  les  docteurs  et  les  penseurs  étaient 
peu  de  chose,  ou  n'avaient  de  valeur  réelle  que 
s'ils  servaient  la  politique.  Il  en  fut  de  même  au 
commencement  de  notre  siècle.  La  politique  alors 
mena  le  train  du  monde;  les  gens  d'esprit  qui 
aspiraient  à  autre  chose  qu'à  charmer  leurs  con- 
temporains devaient  se  faire  hommes  d'État,  pour 
exercer  sur  le  temps  une  légitime  part  d'influence. 
Ce  n'est  pas  une  blâmable  ambition  qui  a  entraîné 
dans  ce  tourbillon  les  hommes  les  plus  intelli- 
gents de  la  première  moitié  de  notre  siècle;  ces 
hommes  ont  fait  ce  qu'ils  devaient  faire  pour  servir 
leurs  contemporains.  Mais  l'état  de  choses  qu'ils 


ZS  1849.  »3 

représentaient  touche  à  son  tenne;  le  râle  prin- 
cipal Ta  de  pins  en  plos,  ce  me  semble,  passer 
aux  hiunmes  de  la  pensée^  A  côté  des  âëdes  où  la 
pcfitique  a  occopé  la  première  place  dans  le  mon- 
vem^it  de  rbmnanité,  fl  en  est  d*antres  où  elle 
s'est  Tue  accolée  dans  le  petit  monde  de  Tin- 
trigne,  et  où  le  grand  intérêt  s'est  pcnrté  snr  les 
hommes  de  Tesprit.  Par  exemple,  an  xyin^"  siècle, 
qui  a  tenu  en  ses  mains  les  grandes  affaires  de 
l'humanité?  C'est  Voltaire,  c'est  Rousseau,  c'est 
Montesquieu,  c'est  toute  une  grande  école  de  pen- 
seurs qui  s'empare  puissamment  du  siècle,  le  façonne 
et  crée  l'ayemr.  Que  sont  la  guerre  de  la  succession 
d'Autriche,  la  guerre  de  Sept  ans,  le  pacte  de  famille, 
comparés  comme  événements  au  Contrat  social  ou  à 
V Esprit  des  Lois?  Les  affaires  étaient  entre  les  msdns 
d'un  roi  incapable,  de  courtisans  sans  vues  ni  por- 
tée. Les  vrais  personnages  historiques  du  temps  sont 
des  écrivains,  des  philosophes,  des  hommes  d'esprit 
ou  de  génie.  Et  ces  penseurs  cherchent-ils  à  s'occuper 
des  affaires  d'État,  comme  le  fera  la  première  gêné- 


i.  Je  laisse  subsister  cette  naïve  prophétie,  qui  semble  au  premier 
coup  d*œil  8*être  bien  peu  réalisée.  Mais  je  parle  ici  d*iofluence  his- 
torique réelle,  non  de  rôles  officiels.  Peut-être,  dans  cent  ans,  quand 
on  fera  Phistoire  du  xix«  siècle,  découvrira-t-on,  de  1848  à  1857,  des 
hommes  qui  eurent  plus  d'importance  que  M.  Rouher  (  1857  ). 


824  L'ÉTAT   DES  ESPRITS 

ration  du  xix*  siècle?  Nullement;  ils  restent  écri- 
vains, philosophes,  moralistes,  et  c'est  comme  tels 
qu'ils  agissent  sur  le  monde.  J'imagine  de  même  que 
ceux  qui  nous  rendront  la  grande  originalité  se- 
ront  non  pas  des  politiques,  mais  des  penseurs.  Ils 
grandiront  en  dehors  du  monde  officiel,  ne  songeant 
même  pas  à  lui  faire  opposition,  le  laissant  mourir 
dans  son  cercle  épuisé*. 

Dans  les  maigres  pâturages  des  îles  de  Bretagne, 
chaque  brebis  du  troupeau,  attachée  à  un  pieu,  ne 
peut  brouter  une  herbe  rare  que  dans  l'étroit  rayon 
de  la  corde  qui  la  retient.  Telle  me  paraît  la  condi- 
tion actuelle  de  la  politique  ;  elle  a  usé  les  ressources 
qu'elle  possède  pour  résoudre  le  problème  de  l'hu- 
manité. X-a  morale,  la  philosophie,  la  vraie  religion 
ne  sont  pas  à  sa  portée  ;  elle  tourne  dans  une  fatale 
impuissance.  Si  le  salut  du  siècle  présent  devait 
venir  de  F  habileté,  espérons-nous  trouver  des  hommes 
plus  habiles  qUe  'M.  Guizot,  que  M.  Thiers?  Qui  ne 
hausserait  les  épaules  en  voyant  la  naïve  inexpérience 
de  médiocres  débutants  qui  prétendent  du  premier 


1.  «  Aucuns  voyants  la  place  du  gouvernement  politique  saisie  par 
des  hommes  incapables,  s*en  sont  reculés.  Et  celuy  qui  demanda  à 
Gratès  jusques  à  quand  il  faudroit  philosoplier,  en  receut  cette  ré- 
ponse: «  Jusques  à  tant  que  ce  ne  soient  plus  des  asniers  qui  condui- 
«  sent  nos  armées.  »  (Montaigne,  liv.  I,  c.  24.) 


f«  noms  «-P'^L'TJséja»-  ^'^'te  «■"'^  d^Vh^^ 

^iUïUtas,  qui  ««"ï*  .g  oroï'>-i\^t  le  coi-  de  "«r^ . 
„^M,  comme  on         ^^4^,  o  *  j,  ^«,1^^ 

«mpsnec»«f'j.  Orient.  J^-     jes  croja»»  ^^ 
le  pl»  -"^^"'t,  *„*^ose  ^^-t,„.«  d.  U  8.-.^, 

thoasUstes  tort  '"^°las  ta.--*-         „e  Pi»'™.    V» 

to  hommes  ata»«^'^geO« «^^j  ,i  „„ lui  eW  ^u^^ 
jean.M.ltWo'.P*     .  t  ^it  1^      ^  l,i.l»i«»  ""iM^ 

pe"fi8"-«»'*"iroage«  f^deva»"»  ""='  ■    ^^ 
ijue  wus  les  per»         eff»''       -c  ««'  *°  "*<"■' 
i„„oompléte<»e»^p^rle-;^,,,,rou^:.  ,>.; 

■  diréUei»»  oo"  r»"         i^ dirélioni. 

„oa>d*«gus.eoe%eV»»°^ 

qu'en  tète  des  fi>«*^ 


328  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

petite  activité.  Il  en  est  ainsi  de  notre  temps.  Mais  le 
flot  toujours  montant  des  questions  sociales  forcera  la 
politique  d'avouer  son  impuissance.  Alors  on  com- 
prendra que  la  grande  révolution  viendra,  non  des 

• 

Jbommes  d'action,  mais  des  hommes  de  pensée  et  de 
sentiment,  et  toutes  les  âmes  élevées,  abandonnant 
la  terre  aux  esprits  inquiets,  tenant  pour  choses 
indifférentes  les  formes  de  gouvernement,  les  nom^ 
des  gouvernants  et  leurs  actes,  se  réfugieront  sur  les 
hauteurs  de  la  nature  humaine,  et,brûlant  deTenthou- 
siasme  du  beau  et  du  vrai,  créeront  cette  force  nou- 
velle, qui  renversera  les  frêles  abris  de  la  politique, 
et  deviendra  à  son  tour  la  loi  de  l'humanité. 

* 

Qui  opérera  ces  merveilles?  La  philosophie,  la 
science,  l'action  combinée  de  toutes  les  facultés 
humaines.  Le  temps  des  sectes  est  passé.  On  ne  se 
convertit  pas  de  la  finesse  au  béotisme;  n'aurait-on 
été  raisonnable  qu'une  heure,  on  se  rappelle  toujours 
cette  heure.  Pour  qu'une  secte  religieuse  fût  désor- 
mais possible,  il  faudrait  un  large  fossé  d'oubli, 
comme  celui  qui  fut  creusé  par  l'invasion  barbare, 
où  vinssent  s'abîmer  tous  les  souvenirs  du  monde 
moderne.  Conservez  une  bibliothèque,  une  école,  un 
monument  tant  soit  peu  significatif,  vous  conservez 
la  critique,  ou  du  moins  le  souvenir  d'un  âge  criti- 
que. Or,  je  le  répète,  il  n'y  a  qu'un  moyen  de  guérir 


EN  1849.  329 

de  la  critique  comme  du  scepticisme,  c'est  d'oublier 
son  pâssé  et  de  recommencer  la  vie  sur  un  autre  pied. 
Voilà  pourquoi  toutes  les  sectes  religieuses  qui  ont 
essayé,  depuis  un  demi-siècle,  de  s'établir  en  Europe, 
sont  venues  se  briser  contre  une  sorte  de  ridicule. 
Notre  temps  est  si  peu  religieux  qu'il  n'a  pas  même 
pu  enfanter  une  hérésie  ^  Tenter  une  innovation 
religieuse,  c'est  faire  acte  de  croyant,  et  c'est  parce 
que  tout  le  monde  désespère  de  voir  renaître  la  foi, 
qu'il  devient  de  mauvais  goût  de  rien  changer  au 
statu  quo  en  religion.  La  France  est  le  pays  du  mondé 
le  plus  orthodoxe,  car  c'est  le  pays  du  monde  le 
moins  religieux.  Si  la  France  avait  davantage  le  sen- 
timent religieux,  elle  fût  devenue  protestante  comme 
l'Allemagne.  Mais,  n'entendant  absolument  rien  en 
théologie,  et  sentant  pourtant  le  besoin  d'une 
croyance,  elle  trouve  commode  de  garder  le  système 
qu'elle  rencontre  sous  sa  main,  sans  se  soucier  de  le 
perfectionner  ;  car  tenter  de  le  perfectionner,  ce  se- 
rait le  prendre  au  sérieux,  ce  serait  faire  acte  de 
théologie  ;  or,  il  est  de  bon  ton  parmi  nous  de  dé- 

1.  Ceci  s'applique  surtout  à  la  France  catholique.  H  n'en  est  pas 
de  même  en  Angleterre  ni  aux  États-Unis.  La  formation  de  nou- 
velles sectes,  que  les  catholiques  reprochent  aux  protestants  comme 
une  marque  de  leur  faiblesse,  prouve,  au  contraire,  que  le  sentiment 
religieux  vit  encore  chez  ces  derniers,  puisqu'il  y  est  créateur.  Rien 
de  plus  mort  que  ce  qui  ne  bouge  pas. 


330  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

clarer  qu'on  ne  s'occupe  pas  de  ces  sortes  de  choses. 
L'indifférence  et  l'orthodoxie  se  touchent.  L'hérésiar- 
que n'a  donc  rien  à  espérer  de  nos  jours  ni  des  ortho- 
doxes sévères,  qui  l'anathématiseront,  ni  des  libres 
penseurs,  qui  souriront  à  la  tentative  de  réformer 
l'irréformable. 

Il  y  a  une  ligne  très-délicate  au  delà  de  laquelle 
l'école  philosophique  devient  secte  :  madheur  à  qui 
la  franchit  I  Â  l'instant  la  langue  s'altère,  on  ne  parle 
plus  pour  tout  le  monde,  on  affecte  des  formes  mys- 
tiquer,  une  part  de  superstition  et  de  crédulité  paraît 
tout  à  coup  dans  les  doctrines  qui  semblaient  les  plus 
raisonnables,  la  rêverie  se  mêle  à  la  science.  Le  philo- 
sophe cesse  de  mériter  son  nom,  s'il  prétend  devenir 
le  patriarche  d'une  petite  église,  si,  désertant  le  grand 
auditoire  du  genre  humain,  il  aspire  à  jouer  le  rôle 
facile  et  flatteur  pour  F  amour-propre  de  grand  prêtre 

et  de  prophète  dans  des  cénacles  d'adeptes  dont  on 

• 

se  demande  parfois  avec  hésitation  :  a  Sont-ils  assez 
naûifs  pour  être  croyants  ?  »  Le  trait  général  des  œu- 
vres religieuses  est  d'avoir  besoin  pour  être  compri- 
ses d'un  sens  spécial  que  tout  le  monde  n'a  pas» 
d'être  vraies  ou  belles  pour  les  affiliés  et  non  pour 
tous  les  hommes.  Des  croyances  à  part,  des  sen- 
timents à  part  entraînent  un  style  à  part,  des  ima- 
ges à  part.  C'est  assurément  un  admirable  génie 


EN  1849.  331 

que  saint  Paul,  et  pourtant  sont-ce  les  grands  in- 
stincts de  la  nature  humaine,  pris  dans  leur  forme  la 
plus  générale,  qui  font  la  beauté  de  ses  lettres, 
comme  ils  font  la  beauté  des  Dialogues  de  Platon, 
par  exemple  ?  Non.  Sénèque  ou  Tacite,  en  lisant  ces 
curieuses  compositions,  ne  les  eussent  pas  trouvées 
belles,  du  moins  au  même  degré  que  nous,  initiés 
que  nous  sommes  aux  données  de  l'esthétique  chré- 
tienne. Le  sectaire  est  fermé  à  la  moitié  du  monde. 
Toute  secte  se  présente  avec  des  limites;  or,  une 
limite  quelconque  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  antipathi- 
que aux  bons  esprits.  Nous  avons  vu  tant  d'écoles  se 
succéder  dans  l'histoire,  que  nous  ne  pouvons  nous  ré- 
signer à  croire  que  l'une  d'elles  possède  plus  qu'une 
autre  la  vérité  absolue.  Tout  en  reconnaissant  vo- 
lontiers que  la  grande  originalité  a  été  jusqu'ici  sec- 
taire,  ou  au  moins  dogmatique,  nous  voyons  l'impos- 
sibilité absolue  de  renfermer  à  l'avenir  l'esprit  humain 
dans  aucune  de  ces  formes  étroites  qu'on  appelle  une 
église.  Car,  avec  une  conscience  aussi  réfléchie  que 
la  nôtre,  nous  aurions  bien  vite  fait  des  rapproche- 
ments, nous  nous  jugerions  nous-mêmes  comme 
nous  jugeons  le  passé,  nous  nous  critiquerions  tout 
vivants.  Le  dogmatisme  du  sectaire  est  inconciliable 
avec  la  critique  ;  comment  s'empêcher  de  vérifier  sur 
soi-même  les  lois  qu'on  a  observées  dans  le  dévelop- 


332  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

pement  des  autres  doctriBes.  et  comment  concUier  la 
croyance  absolue  avec  de  telles  arrière-pensées?  Od 
peut  donc  dire  sans  hésiter  qu'aucune  secte  religieuse 
ne  naîtra  désormais  en  Europe,  à  moins  que  des 
races  neuves,  étrangères  à  la  réflexion,  n'étouffent 
encore  une  fois  la  civilisation. 

La  question  de  l'avenir  des  religions  doit  donc  être 
résolue  diversement,  selon  le  sens  qu'on  attache  au 
mot  de  religion.  Si  l'on  entend  par  ce  mot  un  ensem- 
ble de  doctrines  léguées  traditionnellement,  revêtant 
une  forme  mythique  et  dogmatique,  il  faut  dire,  sans 
hésiter,  que  les  religions  ne  tiennent  pas  au  fond 
même  de  la  nature  humaine  et  qu'elles  disparaîtront 
un  jour.  Si,  au  contraire,  on  entend  par  ce  mot  une 
croyance  accompagnée  d'enthousiasme,  de  dévoue- 
ment et  de  sacrifices,  il  est  indubitable  que  l'huma- 
nité sera  éternellement  religieuse.  Mais  ce  qui  ne 
l'est  pas  moins,  c'est  qu'une  doctrine  n'a  désormais 
quelque  chance  de  faire  fortune  qu'en  se  rattachant 
bien  largement  à  la  nature  humaine,  en  écartant 
toute  forme  particulière,  en  s'adressant  à  tout  le 
monde  sans  distinction  d'adeptes  ou  de  profanes.  La 
philosophie  du  xviii*  siècle  demeure  ici  notre  éternel 
modèle.  Cette  philosophie  a  changé  le  monde  et 
inspiré  d'énergiques  convictions,  sans  se  faire  secte 
ou  religion.  La  réforme  religieuse  et  sociale  viendra. 


EX  1840.  333 

poisqae  tous  rappellent  ;  mais  elle  ne  viendra  cTau- 
cune  secte;  elle  sera  le  finit  da  progrès  de  la  science 
et  des  efforts  unis  de  l'humanité. 

Ce  n'est  donc  pas  une  exagération  de  dire  que  la 
science  renferme  l'avenir  de  l'humanité,  qu'elle  seule 
peut  apprendre  à  l'homme  sa  destinée  et  lui  ensei- 
gner la  manière  d'atteindre  sa  fin.  Jusqu'ici,  ce  n'est 
pas  la  raison  qui  a  mené  le  monde;  c'est  le  caprice, 
c'est  la  passion.  Un  jour  viendrar  où  la  raison  éclairée 
par  l'expérience  prendra  son  empire,  le  seul  qui 
soit  de  droit  divin,  et  conduira  le  monde  non  plus 
au  hasard,  mais  avec  la  vue  claire  du  but  à  atteindre. 
Notre  époque  de  passion  et  d'erreur  apparaîtra  alors 
comme  la  pure  barbarie,  ou  comme  l'âge  capricieux 
et  fantasque  qui,  chez  l'enfant,  sépare  les  charmes  du 
premier  âge  de  la  raison  de  l'homme  fait.  Notre 
politique  machinale,  nos  partis  aveugles  et  égoïstes 
sembleront  des  monstres  d'un  autre  âge.  On  n'ima- 
ginera plus  comment  un  siècle  a  pu  décerner  le 
titre  d'habiles  à  des  hommes  prenant  le  gouver- 
nement de  l'humanité  comme  une  simple  partie 
d'échecs.  La  science  qui  conduira  le  monde,  ce  ne 
sera  pas  la  politique.  La  politique,  c'est-à-dire  la 
manière  de  gouverner  l'humanité  de  la  même  façon 
que  l'on  gouverne  une  machine  ou  un  troupeau,  dis- 
paraîtra comme  art  spécial.  La  science  maîtresse, 


334  L'ÉTAT  DES  ESPRITS 

le.  souverain  d'alors,  ce  sera  la  philosophie,  c'est- 
à-dire  la  science  qui  recherche  le  but  et  les  condi- 
tions de  la  société.  Pour  la  politique,  dit  Herder, 
l'homme  est  un  moyen  ;  pour  la  morale,  il  est  une 
fin.  La  révolution  de  l'avenir  sera  le  triomphe  de 
la  morale  sur  la  politique.  Organiser  scientifique- 
ment l'humanité,  tel  est  le  dernier  mot  de  la  science 
moderne;  telle  est  son  audacieuse  mais  légitime 
prétention.  De  quoi  a'étonnerait-on,  quand  on  songe 
que  tout  le  progrès  accompli  jusqu'ici  n'est  peut- 
être  que  la  première  page  de  la  préface  d'une  œuvre 
infinie  ? 

Eh  bien,  que  tous  ceux  qui  adorent  encore  quelque 
chose  s'unissent  par  l'objet  qu'ils  adorent.  L'athée, 
c'est  l'homme  frivole  ;  les  impies,  les  païens,  ce  sont 
les  égoïstes,  ceux  qui  n'entendent  rien  aux  choses 
de  Diçu,  âmes  flétries  qui  affectent  la  finesse  et 
rient  de  ceux  qui  croient,  âmes  basses  et  terrestres, 
destinées  à  jaunir  d'égoïsme  et  à  mourir  de  nullité. 
Gomment,  ô  disciples  du  Christ,  faites-vous  alliance 
avec  ces  hommes?  Ahl  ne  vaudrait-il  pas  mieux 
nous  asseoir  les  uns  et  les  autres  à  côté  de  la  pauvre 
humanité,  assise  morne  et  silencieuse  sur  le  bord 
du  chemin,  pour  relever  ses  yeux  vers  le  ciel,  qu'elle 
ne  regarde  plus?  Quant  à  nous,  le  sort  en  est  jeté; 
et,  lors  même  que  la  superstition  et  la  légèreté,  désor- 


ri'-i 


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L'AVENIR  RELIGIEUX 


DES    SOCIETES     MODERNES. 


Beaucoup  de  personnes,  de  celles  qu'on  nomme 
éclairées,  sont  arrivées  de  nos  jours  à  un  système 
singulier.  Persuadées  que  le  bien  suprême  est  l'uni- 
verselle pacification,  elles  pensent  que  tout  ce  qui 
divise  les  hommes  doit  être  prévenu  par  l'État,  et 
elles  ferment  les  yeux  sur  les  questions  qui  trouble- 
raient leur  heureuse  quiétude.  La  Chine  est,  sans 
qu'elles  le  sachent,  l'idéal  qu'elles  se  proposent.  Là, 
chacun  a  son  épithète  officielle,  chacun  a  droit  après 
sa  mort  à  la  considération  dont  il  a  joui  pendant  sa 
vie  ;  tout  magistrat  y  est  intègre,  tout  préfet  bon 
administrateur;  tous  les  rois  ont  été  des  pères  :  s'ils 
ne  l'ont  pas  été,  nul  ne  l'ose  dire,  et  l'on  raconte 
que,  quand  les  vieux  sages  trouvaient  la  trace  de 
quelque  méfait  commis  par  les  souverains,  ils  l'efTa* 
çaient  prudemment.  La  Chine  apparaît  de  la  sorte 

22 


338  L'AVENIR  RELIGIEUX 

au  premier  coup  d'œil  comme  un  paradis  de  sages, 
et  le  xYiii**  siècle,  qui  prit  au  sérieux  cette  niaiserie 
obstinée  des  annales  du  Céleste-Empire,  crut  avoir 
trouvé  le  peuple  modèle.  En  réalité,  la  Chine,  avec 
ses  mandarins,  sa  police  par  moments  admirable, 
ses  concours  de  gradués,  son  instruction  publique  si 
largement  répandue,  a  toujours  été  inférieure  à  notre 
Occident,  même  à  ses  plus  mauvais  jours.  Quand 
naus  brûlions  des  hommes  pour  des  subtilités  théo- 
logiques ,  nous  étions  fort  loin  assurément  de  cette 
indifférence  raisonnable  pour  les  choses  transcen- 
dantes qui  est,  aux  yeux  d'un  disciple  de  Gonfucius, 
la  condition  essentielle  du  bonheur;  mais  il  faut 
prendre  les  races  dans  l'ensemble  de  leur  histoire. 
La  Chine,  par  suite  de  son  optimisme  béat,  meurt 
non  pas  de  vieillesse,  mais  d'une  enfance  indéfini- 
ment prolongée.  Les  nations  occidentales,  qui  ont 
eu  la  fièvre  ardente  de  l'absolu  et  du  droit,  l'inqui- 
sition, le  tribunal  révolutionnaire,  la  terreur,  sont 
jeunes,  maîtresses  du  monde.  Capables  de  beaucoup 
aimer  et  de  beaucoup  haïr,  elles  doivent  à  leurs 
excès  mêmes  d'avoir  dans  le  passé  quelque  chose  à 
détester  et  dans  l'avenir  un  idéal  à  poursuivre. 
Les  mots  de  foi  et  d'espérance  ont  pour  elles  un 
sens  :  ce  sont  des  races  dogmatiques,  habituées  à 
préférer  mille  choses  à  la  vie,  possédées  d'une  con- 


DES  SOCIÉTÉS    MODERNES.  339 

fiance  invincible  en  ce  qu'elles  croient  la  vérité. 
Ce  que  les  politiques  superficiels  du  siècle  dernier 
et  du  commencement  de  celui-ci  admiraient  le  plus 
dans  les  institutions  de  la  Chine,  c'était  l'écart  pru- 
dent où  la  législation  avait  eu  soin  de  tenir  les  ques- 
tions religieuses.  Une  sorte  d'académie  des  sciences 
morales  réglant  une  fois  pour  toutes  les  relations  de 
l'homme  avec  l'infini,  un  pouvoir  central  étendant 
une  prudente  prohibition  sur  tout  ce  qui  pouvait 
monter  les  têtes  et  amener  des  discussions,  une  reli- 
gion de  cérémonies  et  d'innocentes  parades,  leur 
parurent  le  chef-d'œuvre  d'une  administration  sage. 
Dans  la  persuasion  plus  ou  moins  avouée  que  le  but 
de  la  vie  est  de  jouir,  on  regardait  comme  des  impor- 
tuns ceux  qui  rappelaient  les  problèmes  d'un  ordre 
supérieur.  Luther  et  Calvin  étaient  des  hommes 
dangereux,  qui  avaient  fait  verser  beaucoup  de  sang. 
Peu  s'en  fallait  qu'on  ne  reprochât  à  Pilate  d*avoir 
agi  avec  trop  de  faiblesse,  erî  n'arrêtant  pas  le  chris- 
tianisme, et  aux  commissaires  de  la  police  romaine 
de  n'avoir  pas  exercé  une  surveillance  assez  active 
sur  les  catacombes.  Toute  propagande  fut  un  délit. 
Un  des  articles  organiques  du  Concordat  portait  que 
les  prédicateurs  ne  devaient  se  permettre  dans  leurs 
instructions  aucune  inculpation  directe  ou  indirecte 
contre  les  autres  cultes  autorisés  par  l'État. 


340  L'AVENIR   RELIGIEUX 

Des  réactions  vives,  et  en  apparence  opposées,  ont 
prouvé  que  cette  tendance  étroite  de  quelques  esprits 
n'était  nullement  celle  de  l'Europe,  et  que  l'Occident 
ne  se  résignera  jamais,  pour  vivre  en  paix,  à  n'avoir 
plus  de  motif  de  vivre.  La  lutte  changera  mille  fois 
de  face,  les  partis  abandonneront,  il  faut  l'espérer, 
les  armes  déloyales  dont  ils  se  sont  trop  souvent 
servis;  mais  la  guerre  ne  finira  pas.  Quelles  sont  les 
formes  que  revêtira  l'étemel  discord  dont  Dieu 
même  a  semé  les  germes  dans  l'humanité?  Si  les 
religions  ont  un  avenir,  quel  est  cet  avenir?  Com- 
ment limiter  sans  l'éteindre  le  foyer  d'incendie  que 
toute  grande  société  porte  en  son  sein?  Comment  les 
proportions  des  familles  religieuses  qui  se  partagent 
le  monde  peuvent-elles  être  modifiées?  Quelques 
livres  récents  ont  appelé  l'attention  sur  tous  ces 
points.  Un  écrivain  connu  depuis  longtemps  par  des 
ouvrages  d'une  pensée  individuelle  et  hardie,  M.  Sal- 
vador, a  publié  sur  les  questions  religieuses  un  des 
livres  les  plus  originaux  qui  aient  paru  depuis  des 
années*.  Un  jeune  et  brillant  publiciste,  dont  le 
noble  cœur  sait  comprendre  tout  ce  qui  est  libéral, 
M.  Prevost-Paradol,  en  réimprimant  un  écrit  publié 
il  y  a  près  de  quarante  ans  par  un  des  hommes  de  la 

1 .  Paris,  Rome  et  Jérusalem,  ou  la  question  religieuse  au  xijl*  siècle, 
par  M.  de  Salvador.  Paris,  1860. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  341 

génération  passée  qui  eurent  le  plus  de  pressenti- 
ments de  l'avenir,  y  a  joint  des  vues  pleines  de  jus- 
tesse et  de  force  sur  l'état  des  diverses  communions 
chrétiennes  *.  Un  anonyme  a  exposé  avec  une  vigueur 
remarquable  les  conséquences  qui  résultent  de  notre 
législation  des  cultes,  et  montré  ce  qu'il  faut  entendre 
par  la  liberté  religieuse  *.  Enfin  des  événements 
contemporains  qu'on  ne  discutera  pas  ici,  car  il  y  a 
de  la  gaucherie  à  proposer,  sans  être  consulté,  des 
solutions  pour  des  problèmes  qu'on  n'a  pas  soulevés, 
des  issues  pour  des  situations  qu'on  n'a  pas  faites, 
ont  montré  combien  les  questions  religieuses  sont 
encore  mêlées  au  mouvement  du  monde,  combien  la 
politique  en  doit  tenir  compte,  et  combien  les 
maximes  suivies  jusqu'ici  sont  devenues  insuffisantes 
en  présence  des  faits  nouveaux  qui  se  sont  produits. 
Il  faut  rechercher  si  l'on  est  autorisé  à  tirer  de  tous 
ces  faits  quelques  lumières  sur  les  transformations 
possibles  du  code  religieux  de  l'humanité. 

1.  Du  Protestantisme  en  France,  par  Samuel  Vincent,  avec  une 
introduction  de  M.  Prevost-Paradol.  Paris,  4859. 

2.  La  Liberté  religieuse  et  la  Législation  actuelle.  Paris,  1860. 


342  L'AVENIR   RELIGIEUX 


I. 


La  première  question  qui  se  présente  quand  on 
réfléchit  sur  T  avenir  religieux  du  monde  est  celle-ci  : 
Peut-on  croire  qu'il  apparaîtra  une  forme  religieuse 
nouvelle,  expression  complète  et  originale  des  besoins 
des  temps  nouveaux,  ou  bien  ces  besoins  cherche- 
ront-ils à  se  satisfaire  en  modifiant  diversement  les 
cultes  existants?  En  d'autres  termes,  en  dehors  du 
judaïsme,  du  christianisme,  de  l'islamisme,  qui 
occupent  à  eux  seuls  depuis  douze  cents  ans  le  champ 
clos  de  la  civilisation,  se  formera-t-il  une  autre  reli- 
gion n'ayant  pas  plus  de  lien  avec  ces  trois-là  que 
Jésus  n'en  eut  avec  Moïse,  et  Mahomet  avec  Jésus? 
Ce  problème  prend  dans  le  livre  de  M.  Salvador  un 
relief  singulier.  A  égale  distance  et  de  l'orthodoxie, 
qui  se  renferme  dans  les  symboles  de  l'une  des  trois 
religions,  et  de  la  libre  symbolique,  qui  les  interprète 
en  des  sens  de  plus  en  plus  raffinés,  et  du  déisme, 
qui  n'en  garde  que  le  squelette  desséché,  et  de  la 
critique,  qui  cherche  à  en  saisir  la  valeur  dans  l'en- 
semble total  du  mouvement  de  l'humanité,  M.  Sal- 
vador occupe  une  place  à  part  au  milieu  du  travail 


.  m    __^    m 


DES   SOCIETES   MODERNES^  Ut 

religieux  de  notre  temps.  Si,  comme  le  pensent 
quelques  personnes,  notre  mal  à  tous  est  d'être  trop 
historiens,  M.  Salvador  peut  passer  pour  tout  à  fait 
exempt  du  commun  défaut  de  ses  contemporains. 
Nature  entière,  grande,  forte,  pleine  de  race,  s'in- 
quiétant  peu  de  faire  sourire,  se  souciant  médiocre- 
ment de  nos  nuances,  de  notre  exactitude,  étranger 
à  cette  fine  intuition  du  passé  que  la  critique  alle- 
mande a  inaugurée,  M.  Salvador  est  vraiment  un 
original,  un  rénovateur  religieux.  Il  ne  connaît  qu'à 
demi,  il  associe  librement,  il  combine.  Sa  place  eût 
été  au  XVI*  siècle,  en  Hollande,  à  côté  des  Spinoza  et 
des  Acosta;  égaré  en  un  siècle  d'analyse,  je  crains 
qu'il  ne  reste  une  apparition  stérile.  Le  premier  en 
France,  M.  Salvador  aborda  le  problème  des  origines 
du  christianisme.  Il  le  fit  avec  une  érudition  insuffi- 
sante, mais  avec  un  vif  sentiment  de  quelques-unes 
des  données  du  problème.  Nous  sera-t-il  permis  de 
le  dire  ?  il  y  portait  un  don  de  race,  cette  espèce  de 
coup  d'œil  politique  qui  a  rendu  les  Sémites  seuls 
capables  de  grandes  combinaisons  religieuses.  Cette 
race  saisit  les  lignes  générales  des  choses  humaines, 
non  comme  nous  par  l'analyse  et  l'étude  érudite 
des  détails,  mais  par  une  sorte  de  vue  sommaire, 
comme  Élie  du  haut  du  Carmel.  La  philosophie 
de  l'histoire  est  une  œuvre  juive  et  en  un  sens  la 


344  L'AVENIR  RELIGIEUX 

dernière  transformation  de  l'esprit  prophétique,  la 
prophétie,  vers  l'époque  des  Séleucîdes,  devenant 
vision  apocalyptique,  et  la  vision  apocalyptique,  telle 
que  nous  la  trouvons  pour  la  première  fois  chez 
l'auteur  inconnu  du  livre  de  Daniel,  étant  l'antécé- 
dent immédiat  de  l'abbé  Joachim,  de  Bossuet,  de 
Vico,  de  Herder*.  Quand  on  étudie  la  philosophie  de 
l'histoire  des  musulmans  dans  les  Prolégomènes 
d'Ibn-Khaldoun,  que  vient  de  traduire  M.  de  Slane, 
on  est  étonné  des  grandes  vues  d'ensemble  que  ces 
sortes  de  religions  unitîdres  surent  inspirer  bien 
avant  qu'aucune  idée  d'une  science  exacte  de  l'histoire 
se  fût  développée.  Abd-el-Kader,  de  nos  jours,  a 
conservé  au  plus  haut  degré  cette  faculté  de  sa  race  ; 
c'est  le  prophète  de  l' arrière-saison  sémitique,  le 
Jérémie  de  l'islam.  M.  Salvador  m'apparait  parfois 
sous  un  jour  analogue.  Si  vous  le  prenez  par  le  côté 
de  l'exactitude  et  de  l'esprit  positif,  vous  le  trou- 
verez bizarre,  souvent  puéril.  Ses  spéculations,  em- 
preintes de  ce  genre  d'imagination  abstraite  qui 
caractérise  le  peuple  juif,  sont  souvent  arbitraires  ; 
elles  rappellent  Philon  et  la  cabbaie.  Mais  il  faut  se 
rappeler  que  la  première  condition  pour  les  combi- 

1.  La  théorie  des  «  quatre  empires  n,  qui,  depuis  Bossuet,  est  la 
base  de  la  théorie  historique  enseignée  dans  nos  écoles,  a  été  ex- 
primée pour  la  première  fois  dans  le  livre  de  Daniel. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  345 

naisons  fécondes,  c'est  Ta  peu  près.  Mahomet  n*eut 
pas  si  bien  amalgamé  le  christianisme  et  le  judsasme, 
s'il  avait  su  lire  et  si  la  Bible  lui  avait  été  connue 
directement.  La  combinaison  religieuse  de  l'avenir, 
en  supposât  que  l'avenir  nous  réserve  à  cet  égard 
quelque  surprise,  ne  viendra  certainement  pas  de 
critiques  et  de  théologiens.  Des  têtes  ardentes,  voyant 
les  choses  à  travers  le  voile  de  leurs  rêves  pas- 
sionnés, sont  pour  cela  bien  mieux  préparées. 

M.  Salvador  est  sans  contredit  l'homme  de  notre 
temps  qui  a  conçu  la  rénovation  du  dogme  de  la  façon 
la  plus  large.  Quelquefois  il  rappelle  saint  Paul  par 
la  chaleur  de  son  âme,  son  ardeur  révolutionnaire  en 
religion,  et  la  facilité  avec  laquelle  il  se  meut  au 
milieu  de  la  confusion.  Médiocre  historien,  il  nous 
surpasse  tous  par  l'entente  pratique  des  choses  reli- 
gieuses. Nous  sommes  pour  la  plupart  trop  chrétiens 
pour  n'avoir  pas  en  religion  quelque  préjugé,  quelque 
attache  d'habitude  ou  de  sympathie.  M.  Salvador  est 
presque  à  notre  égard  ce  que  devaient  paraître  les 
juifs  aux  psuens  de  la  Grèce  et  de  Rome  :  un  incré- 
dule, un  homme  dégagé  de  la  tradition,  un  railleur 
des  dieux.  Quelle  vivacité  originale  dans  le  récit  de 
sa  vocation  religieuse  M  Quel  prophète  d'Israël  a 

1.  Paris,  Rome  et  Jérusalem,  tome  I«',  pages  243  et  suivantes. 


346  L'AVENIR  RELIGIEUX 

plus  hardiment  affirmé  l'avenir  de  sa  race?  «  Avance» 
dit-on  au  juif,  et  déclare-nous  quel  est  ton  nom, 
—  Mon  nom?  Je  m'appelle  juif,  mot  qui  signifie 
louangeur  y  célébreur  invariable  de  l'Être,  de  l'Unique, 
de  l'Éternel*.  —  Ton  âge?  —  Mon  âge?  Deux  mille 
ans  de  plus  que  Jésus-Christ.  —  Ta  profession  ?  —  Je 
laisse  à  l'écart  les  tristes  professions  qui  m'avaient 
été  faites,  et  dont  je  ne  manifeste  encore  que  trop 
l'empreinte  et  les  conséquences;  maïs  ma  destination 
à  moi,  ma  profession  traditionnelle  est  celle-ci  :  je 
garantis  la  sainte  imprescriptibilité  du  nom  de  la  loi, 
et  je  suis  le  conservateur  vivant  de  la  noblesse 
antique  et  de  la  légitimité  attachée  par  droit  divin  au 
nom,  au  propre  nom  du  peuple.  —  Lève  la  main  et 
promets  de  parler  sans  haine  et  sans  crainte,  de  dire 
la  vérité,  toute  la  vérité.  —  Je  sais  de  science  cer- 
4;aine  que,  malgré  ses  admirables  grandeurs,  Rome 
€St  une  cité  usurpatrice,  qu'elle  n'est  pas  la  vraie 
Jérusalem.  Pour  la  gloire  universelle  de  Dieu,  de 
même  que  dans  les  intérêts  positifs  du  monde,  Rome 
doit  être  providentiellement  transformée,  doit  être 
souverainement  remplacée.  Je  sais  de  science  cer- 
taine qu'il  faut  que  la  divinité  de  Jésus-Christ  soit 
modifiée  à  fond  ou  rectifiée  ouvertement  dans  une 

1.  Le  philologue  aurait  ici  des  réserves  à  faire. 


DES    SOCIÉTÉS   MODERNES.  347 

isainte  et  large  mesure.  Après  avoir  rendu  au  peuple 
ce  qui  appartient  au  nom  du  peuple,  rendez  à  l'Éter- 
nel ce  qui  n'appartient  qu'au  nom  de  l'Éternel.  Je 
sais  aussi,  et  depuis  longtemps,  qu'il  y  aura  lieu  pour 
les  autres  nations  de  rompre  un  nouveau  pain, 
d'inaugurer  le  vrai  repos,  le  vrai  sabbat  de  l'Éternel, 
de  célébrer  de  nouvelles  pâques.  Voilà  mon  libre  et 
légitime  témoignage.  Et,  de  plus,  les  choses  que  je 
sais  par  l'esprit  de  tradition,  par  l'esprit  de  justice 
et  d'intelligence,  ces  choses-là,  je  les  veux  d'une 
volonté  inébranlable,  et  elles  seront  par  l'esprit  de 
force  morale  i  par  nécessité  suprême  et  divine  auto- 
rité. » 

Tout  ce  qui  a  été  fait  de  grand  dans  le  monde  a  été 
fait  au  nom  d'espérances  exagérées,  et  le  peuple  juif  a 
des  côtés  si  étranges  qu'il  ne  faut  jamais  légèrement 
parler  de  lui.  Cependant  il  est  des  passés  si  glorieux 
qu'ils  excluent  jusqu'à  la  pensée  d'un  avenir.  Com- 
ment parler  de  l'avenir  d'Athènes?  Quel  destin  pour 
la  Grèce  ne  sera  pas  obscur,  si  l'on  songe  à  ce  qu'elle 
a  été?  Pour  le  même  motif,  je  n'admets  guère  qu'à 
propos  des  juifs  on  parle  d'autre  chose  que  de  ce 
qu'ils  ont  fait.  Depuis  Jésus-Christ,  les  juifs,  selon 
moi,  n'ont  servi  qu'à  conserver  un  livre.  Du  jour  où 
ils  ont  transmis  la  Bible  hébraïque  à  la  science  euro- 
péenne, du  jour  où  ils  ont  appris  l'hébreu  à  Reuchlin 


348  L'AVENIR  RELIGIEUX 

et  à  Luther,  ils  n'ont  plus  rien  eu  d'essentiel  à  faire. 
Certes,  depuis  ce  temps-là,  lé  judaïsme  a  donné  au 
monde  une  remarquable  proportion  d'hommes  excel- 
lents, distingués  ou  même  de  premier  ordre  ;  mais 
c'est  là  un  privilège  qu'il  partage  avec  toutes  les 
Églises  peu  nombreuses.  Les  petites  Églises  devien- 
nent, par  la  force  des  choses,  des  aristocraties  où  la 
lumière  se  fait  plus  promptement,  et  où  les  préjugés 
sont  plus  faciles  à  percer/ 

Tout  en  admirant  autant  que  M.  Salvador  le  rôle 
du  peuple  juif  dans  le  passé,  je  ne  puis  donc  par- 
tager ses  vues  sur  le  rôle  qu'il  lui  attribue  dans 
l'avenir.  Je  crois  à  une  réforme  du  christianisme; 
mais  cette  réforme  ne  consistera  pas  à  revenir  au 
judaïsme.  En  général,  M.  Salvador  ne  se  fait  pas  une 
idée  suffisante  de  la  forte  originalité  du  christianisme 
pris  dans  son  ensemble.  Je  persiste  à  penser,  malgré 
quelques  vives  répliques  S  que  le  christianisme  est 
non  la  continuation  du  judaïsme,  mais  bien  une  réac- 
tion contre  l'esprit  dominant  du  judaïsme  opérée  dans 
le  sein  du  judaïsme  lui-même.  Quelles  qu'aient  été 
à  cet  égard  les  vues  du  fondateur,  il  faut  bien  recon- 
naître que  l'attitude  de  saint  Paul,  et  plus  encore 
la  direction  qui  prévalut  dans  les  Églises  primitives, 

i .  Tome  I*',  pages  90  et  suivantes. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  349 

ne  prêtent  à  aucune  équivoque.  Le  judaïsme  fournit 
le  levain  qui  provoqua  la  fermentation,  voilà  tout. 
L'élément  hellénique  et  romain  d'abord,  puis  l'élé- 
ment germanique  et  celtique  prirent  complètement 
le  dessus,  s'emparèrent  exclusivement  du  christia- 
nisme, et  le  développèrent  dans  un  sens  fort  différent 
de  ses  origines  premières.  Schleiermacher  et  l'école 
catholique  de  Munich,  M.  Lassaulx  par  exemple, 
sont  dans  le  vrai  quand  ils  proclament  que  Socrate 
et  Platon  sont  bien  plus  nos  ancêtres  et  plus  près 
de  Jésus-Christ  que  les  rudes  bédouins  jdu  temps 
de  Josué  et  de  David,  ou  que  les  juifs  de  la  ligne 
pharisaïque  (les  vrais  juifs),  étroits,  haineux,  animés 
d'un  fort  esprit  d'exclusion.  M.  de  Bunsen  est  dans 
le  vrai  quand  il  pense  que  le  perfectionnement  suc- 
cessif du  christianisme  doit  consister  à  s'éloigner 
de  plus  en  plus  du  judaïsme  pour  faire  prédominer 
dans  son  sein  le  génie  de  la  race  indo-européenne. 
Il  y  aurait  injustice  à  oublier  le  service  de  premier 
ordre  que  le  peuple  juif  et  le  peuple  arabe  ont 
rendu  à  l'humanité  en  tranchant  d'un  coup  de  ciseau 
hardi  F  écheveau  inextricable  des  mythologies  an- 
tiques; mais  c'est  là  un  service  négatif,  qui  n'a  eu 
sa  pleine  valeur  que  grâce  à  l'excellence  des  races 
européennes.  L'islamisme,  qui  n'est  pas  tombé  sur 
une  terre  aussi  bonne,  a  été  en  somme  plus  nui- 


350  L'AVENIR  RELIGIEUX 

sible  qu'utile  à  l'espèce  humaine  ;  il  a  tout  étouffé 
par  sa  sécheresse  et  sa  désolante  simplicité.  Le  chris- 
tianisme n'a  échappé  à  ce  danger  que  parce  que 
l'élément  sémitique  a  toujours  été  en  lui  très-com- 
battu  et  a  fini  par  être  à  peu  près  éliminé. 

Par  suite  de  ses  tendances  plus  juives  que  chré- 
tiennes, M.  Salvador  porte,  dans  sa  manière  de  juger 
les  questions  religieuses,  un  esprit  très-absolu.  Il  est 
injuste  pour  le  protestantisme,  parce  qu'il  ne  le  voit 
pas  afficher  de  prétention  au  droit  divin  en  toute 
chose;  il  ne  comprend  pas  l'avenir  du  christianisme 
libre  tel  que  les  peuples  germaniques  le  conçoivent; 
il  ne  tient  pas  assez  de  compte  de  l'Angleterre,  des 
États-Unis  ;  il  ne  s'aperçoit  pas  de  l'envahissement 
du  monde  par  la  race  anglo-saxonne.  La  séparation 
du  spirituel  et  du  temporel,  dont  la  société  juive  et 
la  société  musulmane  n'eurent  guère  d'idée,  et  qui  a 
été  le  salut  de  l'Europe  chrétienne,  M.  Salvador  ne 
l'admet  qu'avec  réserve.  Il  voudrait  (ce  dont  Dieu 
nous  préserve!)  que  ces  deux  pouvoirs  pussent 
retrouver  un  jour  leur  unités  Une  certaine  tendance 
théocratique  se  fait  jour  cà  et  là.  En  cela,  M.  Sal- 
vador se  montre  encore  un  vrai  Sémite.  Les  deux 
grandes  formes  de  la  civilisation  sémitique  ont  cela 

4.  Tome  P',  page  105. 


de  prcqnre  qu'ciieb  i^^u 
civil  dans  h  sbd&  l\.  sk^ 
pour  le  Juif  coHibt  i»c-- 
Dieu  :  BVStôiK  oeiti'jr- 
nmsiiliiiaiiB  au  âesnoij 
lie  ni  de  tgmpffratigi^. 
sodé^  qu  Q&re  l'ism 
La  liiéociaik.  eL  aiu:^ 
spiiîtiielie.  jiia:.  aiL   *:?- 
feme  mi  paàsoi  ^-atii.  _    - 
elle  ne  peir  pruuau-    - 
prindpeçenBaurju,..  v 
degrfe,  «6t  IL    ïî^j^r;*^ 
apparence  si  imasuui^  •   r 
car^  sdon  oeiH  iu£l^»-: 
pereoimel  :  cbacu:-  t.  ^- 
sa  forter^ee-  I    ^'      •--r- 
notion  de  la  tHniv*::  su  ^ 
dans  le  monde  j.c-  — **ç- 

Là^lagraoo^  •--  — 
de  nouB  autrt;-  ****r-i 
fonder;  il  boin^^'z  - 
un  symbole  tr.   t        •■- 
voudrioiïs  qiHr  •--*:.-  - . 
drions  de  trc .    *---.  - 
liberté.  CftutU" 


L  . 


352  L'AVENIR  RELIGIEUX 

vador  aime  l'unité.  Pour  nous,  au  contraire,  la  divi- 
sion est  la  condition  de  la  liberté.  Il  dépendrait  de 
quelqu'un  de  fondre  les  nations  en  une  seule  nation, 
les  Églises  en  une  seule  Église,  les  sectes,  les  écoles, 
en  une  seule  secte,  en  une  seule  école,  qu'il  faudrait 
s'y  opposer.  Le  vieux  monde  romain  a  péri  par 
l'unité,  le  salut  du  monde  moderne  sera  sa  diversité. 
M.  Salvador  invite  le  siècle  à  regarder  vers  l'orient 
et  le  sud  ;  nous  autres,  nous  lui  disons  :  Fuyez  vers 
le  nord  et  vers  l'ouest.  L'Orient  n'a  jamais  rien  pro- 
duit d'aussi  bon  que  nous.  Qu'y  a-t-il  de  juif  dans 
notre  christianisme  germanique  et  celtique,  dans 
saint  François  d'Assise,  dans  sainte  Gertrude,  saint 
Bernard,  sainte  Elisabeth,  et  plus  récemment  dans 
Vincent  de  Paul,  Schleiermacher,  Ghanning?  Est-ce 
à  ces  fleurs  écloses  au  souffle  romantique  et  char- 
mant de  nos  mers  et  de  nos  montagnes  que  vous 
comparerez  vos  Esther  et  vos  Mardochée?  Qu'y  a-t-il 
de  juif  dans  le  livre  A.qY  Imitation^  dans  la  vie  monas- 
tique, cet  élément  si  capital  du  christianisme,  dans 
la  pauvreté,  cette  charmante  vertu  toute  chrétienne, 
dans  nos  saints  de  l'époque  mérovingienne,  nos  vrais 
saints?  Restons  Germains  et  Geltes;  gardons  notre 
«  évangile  éternel  » ,  le  christianisme  tel  que  l'a  fait 
notre  verte  et  froide  nature.  Tout  ce  qu'il  y  a  de 
bon  dans  l'humanité  s'y  est  grefie,  tout  progrès  moral 


DES   SOCIÉTÉS    MODERNES.  353 

s'est  identifié  avec  lui.  Une  sorte  de  crudité  native, 
et  comme  un  péché  originel,  distingue  les  pays  et 
les  races  sur  lesquels  cette  excellente  discipline  n*a 
point  passé.  Remarquons,  d'ailleurs,  que  le  fait  his- 
torique des  origines  est  ici  peu  de  chose,  que  la 
biographie  est  d'intérêt  secondaire  :  l'idée  est  tout 
en  pareille  matière.  Il  sortirait  de  dessous  terre  un 
document  qui  montrerait  que  l'estime  personnelle 
qu'on  a  faite  jusqu'ici  d'Aristote  a  été  exagérée,  qu'il 
n'est  pas  l'auteur  des  écrits  ou  des  doctrines  qu'on 
lui  attribu  e,  nous  n'en  resterions  pas  moins  aristo- 
téliciens. Le  nom  propre  n'est  ici  qu'une  marque  d'ori- 
gine, dont  l'exactitude  n'importe  qu'à  l'érudit. 

La  question  religieuse  de  l'avenir  se  trouve  ainsi 
fort  limitée.  Aucune  grande  création  religieuse  com- 
plètement originale  ne  naîtra  dans  notre  civilisation . 
Les  tentatives  dans  le  genre  du  saint-simonisme 
reposent  sur  un  malentendu;  elles  veulent  appliquer 
le  nom  de  religion  à  des  choses  qui  n'ont  rien  de 
religieux,  telles  que  le  bien-être,  l'industrie.  Où 
trouver  en  tout  cela  la  part  de  l'abnégation,  du 
dévouement,  le  sacrifice  du  réel  à  l'idéal,  qui  est  l'es- 
sence même  de  la  religion?  Les  tentatives  de  l'école 
révolutionnaire  ne  sont  pas  moins  entachées  d'erreur. 
La  Révolution  est  un  fait  tout  profane  ;  son  dernier 
mot,  c'est  le  code  civil.  Si  l'Amérique  renferme 

23 


354  L'AVENIR    RELIGIEUX 

encore  assez  d'ignorance  et  d'énergie  de  nature  poui' 
qu'il  puisse  y  éclore  un  de  ces  mouvements  singu- 
liers qui  n'ont  guère  de  titre  à  la  créance  que  d'avoir 
résisté  aux  sarcasmes  de  deux  ou  trois  générations» 
on  peut  affirmer  que  le  rationalisme  environnant 
çera  néanmoins  assez  fort  pour  les  empêcher  de  dou- 
bler le  cap  après  lequel  la  foi  aveugle  devient  tradi- 
tion. Les  religions,  comme  l'araignée,  ont  besoin 
d'un  point  d'attache  pour  suspendre  leur  toile.  Ce 
point  d'attache  manquera  aux  essais  nouveaux.  Le 
christianisme  seul  reste  donc  en  possession  d'un 
avenir.  Seulement,  le  christianisme  est  tout  un 
monde  :  il  faut,  pour  se  faire  une  idée  de  ses  révo- 
lutions futures,  étudier  son  état  actuel  et  la  propor- 
tion des  partis  qui  se  sont  formés  dans  son  sein. 


IL 


De  tout  temps,  le  christianisme  a  été  très-divisé. 
Résultat  de  trois  siècles  d'efforts  individuels,  il  trouva 
le  principe  de  sa  force  dans  cette  division  même  et 
dans  l'extrême  activité  qu'elle  produisait.  L'organi- 
sation primitive  du  christianisme  fut  en  quelque  sorte 
municipale,  chaque  Église  existant  par  elle-même  et 


DES    SOCIÉTÉS   MODERNES.  335 

toutes  les  Églises  communiquant  entre  elles  par  des 
épîtres  et  des  envoyés  reconnus.  Les  Églises  ne  firent, 
à  vrai  dire,  que  continuer  le  vaste  système  de  syna- 
gogues qui  couvrait  l'empire  à  l'époque  d'Auguste, 
et  qui  s'est  continué  chez  les  juifs  jusqu'aux  temps 
modenies.  La  vie  intime  des  communautés  juives,  au 
moyen  âge  et  encore  de  nos  jours  dans  les  pays  où 
le  judaïsme  a  conservé  son  organisation  originale, 
est  le  modèle  de  ce  qui  se  passait  dans  les  Églises  du 
temps  de  saint  Paul  :  mêmes  rivalités,  mêmes  cabales, 
même  éveil  sur  les  questions  de  doctrine,  de  disci- 
pline, de  hiérarchie.  «  Les  Églises  »  ont  devancé 
«  l'Église  )),  et  même  quand  celle-ci,  dévenue  offi- 
cielle, cherche  à  reproduire  dans  son  sein  l'unité  de 
l'empire,  la  division  s'opère  par  un  autre  côté.  Un 
parti  d'opposition  rationnelle  se  fait  jour  sous  le 
nom  d'arianisme  et  balance  pendant  près  d'un  siècle 
la  destinée  de  l'Église  orthodoxe.  Quand  ce  type  de 
christianisme ,  trop  avancé  pour  le  temps,  disparaît, 
sauf  à  revivre  mille  années  après,  une  opposition 
bien  plus  profonde,  celle  qui  tient  aux  races,  com- 
mence à  se  manifester.  L'Église  se  coupe  selon  la 
division  des  deux  grandes  familles  du  monde  an- 
tique. Ce^que  Rome  impériale  n'avait  pu  faire,  Rome 
chrétienne  ne  le  put  davantage.  De  même  que  la 
langue  latine,  à  l'heure  où  elle  étendait  ses  conquêtes 


356  LAVENIR  RELIGIEUX 

jusqu'en  Ecosse,  s'arrêtait  à  Naples,  devant  la  ligne 
grecque  du  midi  de  l'Italie;  de  même  l'Église  ro- 
maine se  trouva  impuissante  devant  l'Église  grecque. 
Photius ne  fit  qu'obéir  à  une  nécessité  historique;  la 
séparation  était  faite  depuis  Constantin.  Ces  deux 
branches  du  christianisme  continuent  leur  propa- 
gande durant  tout  le  moyen  âge  :  l'une  s'assimile  les 
peuples  germaniques,  l'autre  les  peuples  slaves; 
longtemps  elles  se  disputent  l'empire.  L'Église 
grecque,  supérieure  en  culture  à  l'Église  latine  jus- 
qu'au X®  ou  XI®  siècle  S  lui  devient  très-vite  infé- 
rieure du  côté  de  la  force  morale  :  l'islamisme 
l'écrase;  les  Slaves,  qu'elle  s'est  affiliés,  se  réveillent 
tard  ;  le  latinisme,  au  xvi®  siècle,  prend  une  immense 
supériorité.  Cette  supériorité  aboutit,  comme  toutes 
les  renaissances,  à  une  scission.  Le  grand  réveil 
chrétien,  le  protestantisme,  se  produit  dans  l'Église 
latine.  La  force,  la  profondeur,  la  liberté  du  génie 
germanique  éclatent.  Ce  génie,  qui  ne  s'était  assu- 


1.  La  première  moitié  du  moyen  âge  latin  n'a  pas  un  homme  d'une 
aussi  vaste  lecture  ni  d'une  aussi  belle  instruction  que  Photius.  Au 
XII''  et  au  xni*  siècle,  l'Occident  est  supérieur  ;  aucun  Byzantin  n'é- 
gale Abélard  et  Roger  Bacon.  Cependant,  au  xiv«  et  au  xv«  siècle, 
les  Grecs  sont  encore  nos  maîtres;  c'est  à  eux  en  grande  partie 
qu'on  doit  la  renaissance  italienne.  Pléthon,  Manuel  Paléologue  et 
Bessarion  étaient  après  tout  les  premiers  hommes  de'  leur  temps 
pour  la  culture  de  l'esprit. 


DES   SOCIETES   MODERNES.  357 

jetti  qu'à  regret  au  gouvernement  spirituel  de 
Rome,  réclame  ses  droits  et  se  crée  un  christianisme 
à  sa  manière,  lequel,  après  beaucoup  de  tâtonne- 
ments, arrive,  vers  la  fin  du  xviii'  siècle  et  au  xix®, 
à  une  hauteur  inconnue  jusque-là.  L'Allemagne 
à  cette  époque  réalise  la  plus  belle  religion  qui  ait 
été  professée,  et  cette  religion  s'appelle  toujours 
christianisme.  Ainsi,  à  côté  des  deux  vieilles  ortho- 
doxies,  grecque  et  latine,  qui  restent  enchaînées  dans 
leurs  symboles,  se  produit  une  nouvelle  forme  de 
christianisme,  dont  la  dernière  conséquence,  qui  est 
le  christianisme  libre,  ne  s'aperçoit  que  de  notre 
temps.  Trois  puissances  destinées  à  toujours  se  com- 
battre sans  jamais  s'anéantir  ni  même  s'affaiblir,  à 
plus  forte  raison  sans  pouvoir  se  réunir,  divisent  la 
chrétienté,  et,  en  la  préservant  de  toute  domination 
exclusive,  assurent  son  avenir,  j'ose  dire  aussi  l'ave- 
nir de  la  philosophie  et  de  la  liberté. 

Cette  triple  division  de  la  famille  chrétienne,  en 
effet,  n'est  pas,  comme  l'arianisme,  le  pélagia- 
nîsme,  une  simple  division  de  sectes  :  elle  corres- 
pond à  des  divisions  naturelles,  à  celles  que  trace 
dans  le  monde  civilisé  la  séparation  des  races  la- 
tines, germaniques,  gréco-slaves.  L'Angleterre  tout 
entière  se  laisserait  séduire  à  la  critique  inintelli- 
gente du  docteur  Pusey,  qu'elle  ne  se  réconcilierait 


358  L'AVENIR  RELIGIEUX 

pas  avec  le  pape.  Les  théologiens  grecs  et  latins  s'en- 
tendraient sur  fîUoquCy  que  Rome  pour  cela  ne  régne- 
rait pas  à  Moscou*  L'inutilité  des  efforts  que  ces 
trois  Églises  ont  faits  pour  s'absorber  est  désormais 
démontrée.  Au  moyen  âge,  l'Église  latine  pèse  sur 
l'Église  grecque  et  sur  les  petites  Églises  orientales, 
qu'on  peut  considérer  comme  des  annexes  de  l'Église 
grecque,  du  poids  de  sa  supériorité  militaire  ;  depuis 
le  XVI®  siècle,  elle  pèse  encore  sur  elles  du  poids  de 
sa  diplomatie  et  de  toute  l'importance  que  lui  donne 
parmi  les  Slaves  la  possession  de  la  Pologne.  Elle 
détache  du  tronc  oriental  des  branches  entières. 
Arméniens  unis,  Maronites,  grecs  unis.  Les  Turcs  in- 
fligent à  l'Église  grecque  im  affront  en  apparence  éter- 
nel. Mais  voici  qu'au  bout  de  quatre  ou  cinq  cents  ans, 
l'Église  grecque  ressuscite.  Une  conquête  qui  pendant 
des  siècles  sembla  de  peu  d'importance,  celle  des 
Russes,  lui  confère  en  un  jour  un  principat  égal  à 
celui  des  Latins.  La  race  Imaginative  et  résistante 
des  Slaves  se  substitue  à  la  race  grecque  affaiblie,  et, 
au  bout  de  dix  siècles,  l'œuvre  de  Photius  se  re- 
trouve comme  un  phénomène  capital  de  l'histoire  du 
monde.  Le  protestantisme  ne  s'est  pas  montré  moins 
obstiné  :  Philippe  II,  Pie  V,  le  duc  d'Albe,  les  jésuites, 
Louis  XIV  s'y  sont  brisés  ;  l'hérésie,  qu'on  proclamait 
exterminée,  est  restée  maîtresse  des  parties  les  plus 


DES   SOCIÉTÉS   BV>DëRNES.  359 

vivantes  de  TEurope.  Rien  donc  ne  sortira  de  la 
lutte  réciproque  des  trois  familles  chrétiennes  :  leur 
équilibre  n'est  pas  moins  assuré  que  celui  des  trois 
grandes  races  auxquelles  le  monde  appartient  ;  leur 
division  préservera  l'avenir  contre  les  excès  d'un 
pouvoir  religieux  -  trop  fort,  comme  la  division  de 
l'Europe  doit  empêcher  à  jamais  le  retour  de  cet 
orbis  romanusy  de  ce  cercle  fermé,  où  nul  recours 
n'était  possible  contre  la  redoutable  tyrannie  qu'en- 
gendre toujours  l'unité. 

La  propagande  de  ces  trois  grandes  Églises  sur 
les  portions  non  encore  chrétiennes  du  monde  chan- 
gera-t-elle  quelque  chose  à  leur  situation  respec- 
tive? En  d'autres  termes,  quel  est  l'avenir  des  mis- 
sions catholiques,  gréco-russes  et  protestantes?  Une 
constante  expérience  permet  de  s'exprimer  sur  ce 
point  avec  beaucoup  de  précision.  Peu  de  dévoue- 
ments sont  aussi  respectables  que  celui  du  mission- 
naire ;  peu  d'institutions  ont  rendu  et  peuvent 
rendre  aux  sciences  historiques  et  géographiques 
des  services  aussi  grands  que  les  établissements  de 
propagande.  Si  de  nos  jours  les  missions  protes- 
tantes remplissent  presque  seules  ce  noble  rôle,  par 
suite  de  la  fâcheuse  indifférence  pour  les  sciences 
que  montrent  trop  souvent  les  missionnaires  catho- 
liques, il  ne  faut  pas  oublier  les  belles  missions 


360  L'AVENIR   RELIGIEUX 

catholiques  du  xvm®  siècle,  celles  des  jésuites  en 
Chine,  celles  des  missionnaires  italiens  dans  l'Inde 
et  au  Thibet,  les  Horace  délia  Penna,  les  Paulin  de 
Saint-Barthélémy,  les  Tieffenthaler.  Mais,  une  fois 
cet  hommage  rendu  à  un  courage  digne  d'admira- 
tion et  à  de  réels  services,  il  faut  reconnaître  que 
les  missions  modernes  n'ont  eu  sur  l'histoire  reli- 
gieuse du  monde  que  des  effets  de  second  ordre. 
Cette  façon  d'agir  en  colporteur  isolé  de  la  vérité 
convient  aux  grands  apostolats  fondateurs  qu'on 
trouve  à  l'origine  de  toutes  les  religions;  elle  est 
insuffisante  quand  le  premier  feu  de  la  création  est 
passé.  Saint  Paul  de  nos  jours  ne  se  ferait  pas  mis- 
sionnaire. On  ne  citerait  pas  une  communauté  chré- 
tienne sérieuse  qui  soit  l'œuvre  des  missions  mo- 
dernes. Les  Églises  de  la  Chine  et  du  Japon  étaient 
bâties  sur  le  sable.  Ni  l'héroïsme  de  François 
Xavier,  ni  l'habileté  et  parfois  la  largeur  d'esprit 
des  jésuites  n'ont  pu  les  empêcher  de  crouler.  Les 
efforts  pour  attaquer  les  grandes  religions  de  l'Asie, 
l'islamisme,  le  brahmanisme,  le  bouddhisme,  la 
religion  lettrée  de  la  Chine,  ont  été  impuissants. 
Ce  n'est  pas  vers  le  christianisme  que  l'Afrique 
semble  se  tourner  ;  à  l'heure  qu'il  est,  par  une  coïn- 
cidence singulière,  elle  se  convertit  d'un  bout  à 
l'autre  à  l'islamisme.  Quant  aux   races  sauvages. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  361 

ces  tristes  survivants  d'un  monde  en  enfance,  à 
qui  Ton  ne  peut  souhaiter  qu'une  douce  mort,  il 
y  a  presque  dérision  à  leur  appliquer  nos  formu- 
laires dogmatiques.  Avant  d'en  faire  des  chrétiens,  il 
faudrait  en  faire  des  hommes,  et  il  est  douteux  qu'on 
y  réussisse.  On  style  le  pauvre  Taïtien  à  aller  à  la 
messe  ou  au  prêche  ;  on  ne  corrige  pas  l'irrémé- 
diable mollesse  de^son  cerveau,  on  le  fait  mourir  de 
tristesse  ou  d'ennui.  Oh!  laissez  ces  derniers  fils  de 
la  nature  s'éteindre  sur  le  sein  de  leur  mère  ;  n'in- 
terrompez pas  de  nos  dogmes  austères,  fruit  d'une 
réflexion  de  vingt  siècles,  leurs  jeux  d'enfants,  leurs 
danses  au  clair  de  lune,  leur  douce  ivresse  d'une 
heure  !  La  grande  erreur  des  jésuites,  cette  idée 
que  l'éducation  de  l'homme  se  fait  par  le  dehors, 
au  moyen  de  procédés  artificiels  et  de  machines 
pieuses,  est  au  fond  de  toutes  les  missions.  On 
crée  des  Paraguay,  des  joujoux  d'enfant,  et  l'on 
croit  faire  revivre  l'Éden! 

Est-ce  à  dire  que  toute  espérance  d'agrandisse- 
ment soit  fermée  pour  le  christianisme?  Non  certes. 
Si  nous  prenons  l'état  géographique  du  christia- 
nisme vers  Tan  1500  et  si  nous  le  comparons  à  ce 
qu'il  est  de  nos  jours,  nous  sommes  frappés  de  ses 
vastes  accroissements;  mais  ces  accroissements  ne 
sont  pas  dus  aux  missions  :  ils  sont  dus  à  la  propa- 


362  L'AVENIR    RELIGIEUX 

gation  de  la  race  européenne,  en  d'autres  termes,  à 
la  conquête  et*  à  la  colonisation.  La  conquête  et  la 
colonisation  renferment  tout  le  secret  de  l'avenir  du 
christianisme  ;  il  faut  voir  laquelle  des  trois  commu- 
nions chrétiennes  peut  se  promettre  sous  ce  rapport 
les  plus  grands  avantages. 

On  ne  peut  nier  que  le  protestantisme  ne  se  pré- 
sente  ici  avec  une  certaine  supésiorité.  Les  nations 
colonisatrices  sont  presque  toutes  protestantes;  le 
protestantisme,  par  son  esprit  d'individualité,  parla 
simplicité  de  son  culte,  par  son  peu  de  besoin  de  com- 
munier avec  le  reste  de  la  chrétienté,  semble  par 
excellence  la  religion  du  colon.  Avec  sa  bible,  l'An- 
glais trouve  au  fond  de  l'Océanie  l'aliment  religieux 
que  le  catholique  ne  peut  recevoir  sans  tout  un  éta- 
blissement officiel  d'évêques  et  de  prêtres.  «  Sur  dix 
hommes,  dit  très-bien  M.  Prevost-Paradol,  qui,  la 
hache  et  le  fusil  à  la  main,  s'avancent  dans  des  soli- 
tudes  inexplorées,  y  établissent  leur  demeure  et 
bientôt  une  cité,  y  fondent  une  famille  et  bientôt  un 
État,  un  seul  à  peine  appartient  à  l'Église  romaine, 
et  le  plus  souvent,  s'il  n'en  sort  pas  lui-même,  il  n'y 
maintient  pas  ses  enfants^.  »  Aussi  le  protestantisme 


1.  On  estime.que,  si  les  catholiques  qui  émigrent  aux  États-Unis 
étaient  restés  fidèles  à  leur  culte,  ils  formeraient  une  population 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  36^ 

a-t-il  bénéficié  des  meilleures  conquêtes  que  le  chris- 
tianisme ait  faites,  les  États-Unis,  FAustralie,  les 
Indes  hollandaises,   le  cap  de  Bonne-Espérance. 
L'Hindoustan  et  la  Chine  ont  même  reçu  une  forte 
semence  protestante.  Presque  toute  TOcéanie  semble 
destinée  à  devenir  protestante,  et  ce 'qu'il  y  a  de  plus 
grave,  c'est  que  ces  riches  dépôts  de  race  anglo- 
saxonne  jetés  au  bout  du  monde  colonisent  et  fructi- 
fient à  leur  tour  avec  une /idmirable  fécondité.  Il  y  a 
là  une  sourde  conquête  dont  les  résultats  sont  incal- 
culables. —  On  se -tromperait  cependant  si  l'on 
*■        croyait  que,  dans  ce  partage  de  la  terre  par  la  race 
Je  Japhet,  les  deux  Églises  orthodoxes  n'ont  pas 
tussi,  à  la  suite  de  la  politique,  d'importantes  con- 
[uêtes  à  accomplir. 
La  Russie,  en  effet,  gagne  à  l'Église  grecque  des 
ï  ibus  nombreuses  dans  le  nord  et  le  centre  de 

Vsie;  les  populations  bouddhiques  paraissent  ap- 
ïlées  à  se  souder  à  la  branche  orientale  de  la 
ciété  chrétienne.  Ces  conquêtes  se  font  sans  vio- 
ice  et  avec  assez  d'habileté.  La  Chine  recevra  pro- 
jlement  du  même  côté  l'apport  chrétien  le  plus 
rgique.  Enfin  quelques  petites  chrétientés  schis- 


4 


k    . 


500,000  âmes;  or,  les  États-Unis  ne  renferment  que  2  millions 
tholiques,  malgré  Tamiexion  du  Texas  et  de  la  Californie. 


36i  ^AVENIR    RELIGIEUX 

matiques  de  l'Orient,  les  Arméniens  par  exemple, 
semblent  destinées  à  se  rattacher  à  l'Église  gréco- 
russe,  quand  elles  sortiront  de  leur  isolement.  On 
voit  quel  énorme  domaine  semble  ainsi  dévolu  à  la 
fBunille  chrétienne  qui  un  moment  avait  paru  con- 
damnée à  périr. 

Quant  au  catholicisme,  si  son  avenir  colonial  est 
moins  brillant  que  celui  du  protestantisme,  il  ne  faut 
pas  s'arrêter  à  cette  vue  partielle.  Certes  l'Amérique 
espagnole  et  portugaise,  le  Canada,  les  Philippines, 
ne  valent  pas  les  États-Unis ^t  T Australie;  mais, 
sur  tout  le  littoral  de  la  Méditerranée,  Rome  peut 
faire  d'importantes  conquêtes.  Une  Église  qui  est 
celle  de  la  majorité  des  Français  ne  peut  manquer 
d'être  réservée  à  bien  des  fortunes  imprévues  et  de 
recevoir  plus  d'un  glorieux  reflet.  Les  écoles  chré- 
tiennes et  les  établissements  charitables  que  le  zèle 
du  catholicisme  français  multiplie  en  Orient,  comme 
pour  combler  l'effroyable  lacune  que  l'islamisme 
porte  au  cœur,  ont  de  l'avenir.  11  est  un  élément, 
d'ailleurs,  sur  lequel  le  catholicisme  a  beaucoup  plus 
de  prise  que  le  protestantisme,  et  même  que  l'Église 
gréco-russe  :  je  veux  parler  des  petites  communautés 
chrétiennes  déchirées  ou  flottantes  que  les  désastres 
de  l'Église  grecque  l'ont  empêchée  de  s'assimiler. 
Abyssins,  Coptes,  Arméniens,  jacobites  et  nestoriens 


DES   SOCIÉTÉS    MODERNES.  365 

de  Syrie.  Rome,  par  ses  apparences  traditionnelles, 
a  des  avantages  auprès  de  ces  Églises,  et  les  dispu- 
tera souvent  avec  succès  à  la  Russie.  La  fidélité  qu'elle 
a  su  inspirer  jusqu'à  ces  derniers  temps  aux  Ma- 
ronites est  un  fait  très-caractéristique.  La  manière 
abstraite  dont  le  protestantisme  aborde  ces  popula- 
tions n'est  pas,  en  général  (il  faut  faite  une  exception 
pour  la  belle  mission  américaine  établie  chez  les  nes- 
toriens  d'Ourmia),  celle  qui  paraît  la  plus  propre  à 
assurer  auprès  de  chrétientés  aussi  abaissées  un  bien 
solide  succès.  Enfin,  l'Église  romaine,  si  elle  n'avait 
perdu  le  secret  de  son  habileté  traditionnelle,  aurait 
certainement  une  magnifique  partie  à  jouer  dans  la 
crise  que  traversent  les  provinces  de  la  Turquie 
d'Europe.  La  majorité  chrétienne  des  provinces 
slaves  et  roumaines  est  en  communion  avec  l'Église 
orthodoxe.  Mais  l'espèce  d'hégémonie  religieuse  que 
la  partie  la  plus  corrompue  de  l'Église  grecque  (celle 
qui  se  traiàe  dans  les  fanges  de  Constantinople)  a 
toujours  exercée  sur  ces  provinces  a  soulevé,  surtout 
chez  les  Bulgares,  une  vive  et  légitime  répulsion.  Il 
est  douteux  que  le  patriarche  de  Constantinople,  le 
jour  où  l'unité  de  l'empire  ottoman  sera  détruite, 
reste  le  centre  d'unité  religieuse  des  provinces  slaves 
et  roumaines.  L'Église  latine,  d'un  autre  côté,  a  dé- 
ployé en  Orient,  dans  ces  dernières  années,  une  poli- 


366  L'AVENIR   RELIGIEUX 

tique  si  aveugle,  qu'il  est  peu  probable  que  ce  riche 
héritage  doive  lui  échoir.  Infidèle  à  son  ancienne  et 
sage  habitude  *  de  conserver  aux  petites  Églises  qui 
s'unissaient  à  elle,  leurs  usages,  leur  discipline  et 
leur  liturgie,  l'Église  catholique,  depuis  quelque 
temps,  poursuit  ou  du  moins  laisse  poursuivre  par 
ses  agents  les  plus  actifs,  les  jésuites,  un  but  tout 
à  fait  chimérique.  Ce  qu'elle  veut,  c'est  de  latiniser* 
complètement  les  petites  Églises,  jadis  dissidentes, 
qui  se  sont  réunies  à  elle;  ce  qu'elle  veut,  c'est 
qu'un  seul  bréviaire  et  un  seul  missel  puissent  servir 
d'un  bout  à  l'autre  du  monde  oriental.  11  est  possible 
que  cette  imprudence  rompe  le  lien  qui  rattache  à 
Rome  les  Maronites  et  les  grecs  unis.  Il  est  sûr  au 
moins  qu'elle  nuira  beaucoup  aux  acquisitions  que  la 
papauté  aurait  pu  faire  au  milieu  de  la  débâcle  ter- 
rible que  va  traverser  l'Orient. 

Cette  débâcle  sera  un  événement  religieux  encore 
plus  que  politique.  L'Église  grecque  et  l'empire 
ottoman  avaient  contracté  une  alliance  intime.  En 
retour  de  l'argent  qu'elle  payait  et  des  humiliations 
qu'elle  acceptait,  le  sultan  garantissait  à  l'Église 

i.  On  peut  citer  comme  un  modèle  de  cette  politique  le  concor- 
dat conclu  en  1599  entre  le  légat  Dandini  et  les  Maronites. 

2.  «  Latin  »,  en  Orient,  n'est  pas  synonyme  de  «  catholique  ». 
Les  Maronites,  les  grecs  unis  sont  catholiques  et  non  pas  latins. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  367 

grecque  des  provinces  entières,  dont  les  revenus 
dédommageaient  le  haut  clergé  fanariote  des  cadeaux 
simoniaques  qu'il  faisait  au  sultan  et  au  grand  vizir. 
Si  la  Russie  n'avait  pris  depuis  un  siècle  en  Orient 
une  attitude  qui  déjoue  tous  les  calculs,  on  eût  pu 
craindre  que  la  ruine  de  l'empire  turc  ne  fût  en 
même  temps  la  ruine  de  l'Église  orthodoxe,  l'unité 
de  cette  dernière  étant  en  partie  constituée  par  la 
Turquie*  Mais  la  Russie  conservera  toujours  à  l'Église 
orthodoxe  une  position  de  premier  ordre,  La  propa- 
gande catholique,  trop  souvent  exercée  sous  le  cou- 
vert de  la  France ,  a  d'ailleurs  excité,  depuis  quel- 
ques anné^,  de  fortes  antipathies  dans  tout  le 
Levant.  Nous  inclinons  à  croire  que  le  protestantisme 
plutôt  que  l'Église  de  Rome  héritera  des  populations 
orientales  qui,  comme  les  Bulgares,  tiennent  FÉglise 
de  Constantinople  pour  une  marâtre  et  désirent  s'en 
séparer. 

Laissons  ces  considérations  d'un  ordre  profane, 
revenons  à  la  conscience  ;  demandons  à  chacune  des 
trois  grandes  communions  chrétiennes  par  quel  pro- 
gramme elle  entend  répondre  aux  exigences  des 
sociétés  modernes,  et  quel  compromis  elle  peut  offrir 
entre  la  tradition  et  les  besoins  nouveaux  de  l'esprit 
humain. 


368  LAVENIR    RELIGIEUX 


III. 


Le  christianisme  a  pris  dans  les  sociétés  humaines 
trois  positions  qui  répondent  à  peu  près  aux  trois 
familles  que  les  races  et  l'histoire  ont  formées  dans 
le  sein  du  christianisme  lui-même. 

Pendant  les  trois  cents  ans  de  sa  lutte  première, 
le  christianisme  ne  demanda  naturellement  rien  à 
rÉtat  ;  il  fit  ses  affaires  à  lui  seuL  Persécuté  par 
l'État,  il  triompha  à  force  de  patience  et  força  l'État 
à  signer  une  paix  qui,  par  un  singulier  retour,  fut 
beaucoup  plus  onéreuse  pour  lui  que  pour  l'État,  Il 
semble  qu'il  soit  dans  la  nature  du  christianisme  de 
ne  pouvoir  être  simplement  libre  et  toléré.  Dès  qu'il 
n'est  plus  persécuté,  il  devient  religion  officielle. 
La  machine  romaine  était  si  puissamment  organisée, 
que  devenir  la  religion  de  l'État,  c'était  devenir  une 
fonction  de  l'État.  En  effet,  depuis  Constantin,  dans 
toutes  les  parties  du  monde  qui  suivent  le  sort  du 
vieil  empire,  l'Église  est  dominée  par  l'État.  Les  divi- 
sions épiscopales  sont  calquées  sur  les  divisions  de 
l'empire  ;  l'évêque  de  Constantinople,  siège  si  mo- 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  369 

derne,  devient  pape  de  rOrientparce  qu'il  estrévêque 
de  la  cour,  à  peu  près  comme  si  Tévêque  de  Versailles 
fût  devenu  primat  des  Gaules.  L'Église  grecque,  qui 
représente  cette  vieille  tradition  romano-byzantine, 
en  a  gardé  la  trace  ineffaçable  ;  la  Russie  en  a  hérité, 
l'empereur  y  est  chef  absolu  de  la  religion.  Dans  les 
communautés  chrétiennes  soumises  à  la  Turquie,  par 
un  phénomène  inverse,  mais  très-logique,  l'Église 
est  devenue  l'état  civil  ;  le  patriarche  est  un  admi- 
nistrateur civil  autant  que  religieux  nommé  par  le 
sultan.  La  religion  est  devenue  la  nationalité,  ou, 
pour  mieux  dire,  la  formation  de  nationalités,  dans 
le  sens  que  nous  attachons  à  ce  mot,  a  été  rendue 
impossible  en  Orient. 

L'Occident  eût,  j'imagine,  suivi  la  même  ligne  si 
l'unité  de  l'empire  s'y  fût  maintenue.  Le  monde 
byzantin,  dans  sa  décrépitude,  nous  représente  au 
fond  ce  qu'eût  été  l'empire  d'Occident  sans  les  bar- 
bares, un  monde  dénué  de  liberté  et  du  sentiment 
de  l'infini.  Mais  les  Germains,  en  brisant  l'empire  et 
en  fondant  des  royaumes  distincts,  créèrent  pour 
l'Église  des  conditions  meilleures.  Chacun  de  ces 
royaumes  ne  pouvant  avoir  la  prétention  de  repré- 
senter à  lui  seul  l'Église  universelle,  on  fut  amené  à 
concevoir  TÉglise  et  l'État  comme  deux  choses  dis- 
tinctes, l'Église  formant  un  ensemble  plus  étendu 

24 


370  L'AVENIR    RELIGIEUX 

^e  l'État,  savoir  la  catholicité ,  avec  le  pape  pour 
chef  *.  Le  génie  des  grands  papes  italiens  des  xi*  ^ 
xii*  et  xiii*  siècles  donna  à  ce  système  un  cachet  de 
merveilleuse  splendeur;  l'Occident  lui  doit  son  irré- 
vocable primatie.  La  distinction  des  ^eux  pouvoirs 
est  pendant  tout  le  moyen  âge  la  condition  du  pro- 
grès, la  garantie  d'une  certaine  liberté.  Pour  en  ap- 
précier la  valeur,  il  faut  jeter  les  yeux  sur  l'islamisme . 
L'islamisme  ne  connaît  pas  la  distinction  des  deux 
pouvoirs;  le  monde  musulman  en  a  péri;  il  n'a  eu  ni 
Jean  Ghry sostome ,  ni  Grégoire  VU ,  ni  Thomas  Bec- 
ket.  On  cite  quelques  belles  résistances  d'imams; 
mais  jamais  de  tout  cela  ne  s'est  formé  un  clergé 
indépendant  et  jaloux  de  ses  privilèges;  jamais  non 
plus  ne  s'est  constitué,  en  opposition  avec  l'ordre 
religieux,  un  état  civil  bien  défini.  Si  aujourd'hui  la 
Turquie  fait  de  vains  efforts  pour  constituer  une 
société  fondée  sur  l'égalité  des  droits,  c'est  qu'elle 
lutte  contre  un  principe  séculaire  et  fatal.  Héri- 
tier des  khalifes,  c'est-à-dire  vice-prophète,  le  sul- 
tan ne  peut  pas  plus  présider  un  État  mixte,  où 
ci'oyants  et  infidèles  auraient  les  mêmes  droits, 
que  le  pape  ne  pourrait,  si  la  moitié  de  ses  sujets 

1.  Sous  Gharlemagne  et  les  Othons,  qui  ramènent  une  sorte 
d*unité  pour  Tempire  d'Occident,  TÉglise  latine  offre  un  aspect  peu 
différent  de  TÉglise  grecque. 


DES    SOCIÉTÉS   MODERNES.  371 

étaient  juifs  ou  protestants,  leuV  faire  une  part 
dans  les  congrégations  romaines  ou  •  le  sacré  col- 
lège. La  lutte  du  sacerdoce  et  de  l'empire  a  été  de 
la  sorte  le  fait  générateur  des  temps  modernes. 
La  théocratie  et  le  despotisme  absolu  ont  été  rendus 
impossibles.  Si  l'islamisme  avait  eu  cette  division 
féconde,  un  monstre  comme  le  khalife  Hakem  n'eût 
pu  se  produire,  et  la  science  arabe  n'eût  pas  été 
étouffée  par  le  fanatisme  laïque,  le  pire  de  tous  les 
fanatismes. 

Certes  il  s'en  faut  que  le  régime  de  division  entre 
les  deux  pouvoirs  qui  régna  en  Occident  durant  tout 
'  le  moyen  âge  fût  un  régime  de  liberté.  L'Église  latine, 
bien  plus  indépendante  que  celle  d'Orient,  ne  fut  pas 
plus  exempte  que  cette  dernière  d'un  mal  funeste, 
conséquence  de  l'extrême  énergie  avec  laquelle  le 
christianisme  affirmait  sa  vérité  divine,  je  veux  dire 
de  l'intolérance.  En  brisant  la  vieille  «  religion 
d'État  n  de  l'empire  romain,  le  christianisme  mit  à 
sa  place  la  «  religion  absolue  )>.  La  dignité  de  la 
conscience  y  gagna;  mais  des  violences  inconnues 
jusque-là  furent  la  conséquence  de  ce  dogmatisme 
exagéré,  et,  par  un  étrange  renversement,  cette 
religion,  dont  la  victoire  avait  été  le  triomphe  de 
la  conscience,  s'est  trouvée  être  la  religion  qui  a  fait 
couler  le  plus  de  sang.  La  raison  en  est  simple  :  le 


372  L'AVENIR   RELIGIEUX 

despotisme  romain  se  souciait  peu  des  âmes  ;  sa  re- 
ligion était  un  règlement  de  police ,  qui  atteignait 
peu  la  liberté  philosophique.  Le  christianisme  veut 
les  âmes,  le  dehors  ne  lui  sufGt  pas  ;  c'est  aux  con- 
sciences qu'il  porte  le  fer  et  le  feu  :  de  là  un  zèle 
de  conversion  dont  la  vivacité  ne  connaît  pas  de 
limites.  L'empire  romain  n'a  pas  persécuté  un  seul 
philosophe  pour  sa  philosophie  abstraite  ;  le  moyen 
âge  chrétien  a  étouffé  la  liberté  de  la  pensée  par 
d'atroces  supplices.  Des  souverains  que  l'Église  a 
tenus  pour  des  modèles  apparaissent  aux  yeux  de 
l'histoire  impartiale  comme  d'impitoyables  bour- 
reaux. Je  ne  prendrai  pas  pour  exemple  Philippe  II,  ' 
qui  fut  à  la  fois  un  tyran 'religieux  et  un  tyran  poli- 
tique, un  vrai  Domitien.  Je  prendrai  le  plus  hon- 
nête homme  peut-être  qui  ait  régné,  un  vrai  li- 
béral, un  souverain  qui  respecta  tous  les  droits,  et 
dont  la  bonté  de  cœur  n'a  pas  été  surpassée  :  ssdnt 
Louis  est  en  religion  un  terrible  persécuteur.  Il  est 
si  convaincu  de  la  vérité  de  sa  croyance,  qu'il  pose 
en  principe  que  l'homme  laïque  ne  doit  répondre 
aux  objections  qu'il  entend  faire  contre  la  foi  qu'en 
perçant  le  ventre  de  celui  qui  les  fait*,  et  qu'il  laisse 


1.  Voyez  Joinville,  dans  le  Recueil  des  Histoires  des  Gaules 
et  de  la  France,  U  XX,  p.  198. 


DES    SOCIÉTÉS   MODERNES.  3i3 

sans  le  moindre  scrupule  1*  horrible  inquisition  domi- 
nicaine décimer  ses  sujets  par  «  Timmuration  »  et  le 
bûcher  en  permanence.  Dioclétien  n'a  pas  fait  cela  ; 
on  n'a  pas  vu  sous  Dioclétien  un  tribunal  suivre 
contre  les  chrétiens  une  procédure  aussi  odieuse  que 
celle  qui  est  prescrite  dans  le  Directorium  Inquisito- 
rum  de  Nicolas  Eymeric*.  Aucun  proconsul  romain 
n'a  écrit  un  poëme  comme  la  Novelle  de  VHérétiquey 
de  l'inquisiteur  Izarn,  où  chaque  argument  seter- 
mine  par  cette  menace  :  «  Et  si  tu  ne  le  veux  croire, 
vois  le  feu  allumé  où  brûlent  tes  compagnons ,  »  ou 
bien  :  a  Mais  déjà  s'appareillent  le  feu  et  le  tour- 
ment par  lequel  tu  dois  passer*.  »  C'est  en  ce  sens 
qu'il  est  permis  de  dire  que  la  persécution  théolo- 
gique  est  dans  le  monde  l'œuvre  du  christianisme. 
L'islamisme,  bien  plus  dur  en  un  sens,  ne  chercha 
jamais  à  convertir.  Son  intolérance  est  celle  du  dé- 
dain :  il  étouffe  le  chrétien,  il  le  pille,  le  massacre 
dans  ses  moments  de  fureur  ;  mais  il  ne  le  prêche 
pas  en  lui  offrant  le  choix  entre  ses  syllogismes  et  le 

1.  Les  actes  authentiques  de  ces  horreurs,  devant  lesquelles 
pâlissent  celles  du  tribunal  révolutionnaire,  sont  encore  en  partie 
inédits.  On  peut  lire  les  procès-verbaux  de  Tinquisition  de  Toulouse 
publiés  par  Umborch.  Ceux  de  Finquisition  de  Carcassonne  sont 
à  la  Bibliothèque  impériale  (Saint-Germain  latin,  n°'395  et  suiv.). 
Le  Directorium  a  été  publié. 

2.  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XTX,  p.  581. 


374  L'AVENIR    RELIGIEUX 

bûcher.  Le  christianisme,  avec  sa  tendresse  infinie 
pour  les  âmes,  a  créé  le  type  fatal  d'une  tyrannie 
spirituelle,  et  inauguré  dans  le  monde  cette  idée 
redoutable,  que  l'homme  a  droit  sur  l'opinion  de  ses 
semblables.  L'Église  ne  se  fit  pas  l'État,  mais  elle 
força  l'État  à  persécuter  pour  elle.  Si  le  bras  séculier 
exécutait  la  sentence,  le  prêtre  la  prononçait. 

Tout  en  peignant  les  persécutions  de  l'empire,  qui 
n'avaient  pas  la  prétention  de  is'exercer  au  nom  de  la 
vérité,  sous  les  couleurs  les  plus  justement  odieuses, 
le  christianisme  occidental  fut  donc  en  réalité  au 
moyen  âge  une  religion  armée,  violente,  impérieuse, 
ne  souffrant  pas  de  discussion.  Un  tel  système  valait 
mieux  pçur  la  moralité  générale  de  l'espèce  hu- 
maine que  le  système  romain,  où  l'État  créait  la 
religion,  et  que  le  système  musulman,  où  la  religion 
créait  l'État  ;  mais,  en  réalité,  il  était  le  plus  cruel 
de  tous  :  il  fit  de  l'Europe  latine,  au  xiii®  et  au 
XIV*  siècle,  un  champ  de  tortures  ;  il  était  en  flagrante 
contradiction  avec  les  principes  élevés  dont  l'Évan- 
gile gardait  le  secret.  Une  protestation  sortie  des  en- 
trailles mêmes  du  christianisme  éclate  au  xvi®  siècle  : 
un  troisième  type  de  société  chrétienne  se  constitue 
et  annonce  la  prétention  de  revenir  à  la  primitive 
liberté.  Certes  il  s'en  faut  que  cette  prétention  fût 
dès  lors  justifiée  :  le  protestantisme,  outre  beaucoup 


DES   SOCIÉTÉS  MODERNES.  37» 

d'actes  de  Tblence  qa'il  eat  i  se  reprocher,  pat 
semUer  d'abord  n*ètre  qae  le  retour  à  des  idées 
moins  pures  sur  les  rapports  de  l'Église  et  de  l'ÉtaU 
Le  latbéranisme  mit  la  théologie  daas  la  main  des 
princes  allemands  ;  le  calvinisme,  dans  sa  cité  idéale 
de  GenëYe,  fonda  la  république  sur  la  religion.  En 
Angleterre,  en  Suède,  la  réforme  officielle  n'aboutit 
qu'à  des  Églises  nationales  absolument  dépendantes 
du  pouvoir  civil.  Néanmoins  le  principe  qui  était  l'âme 
cachée  du  mouvement  nouveau,  l'idée  d'un  chris- 
tianisme libre  que  chacun  crée  et  porte  dans  son 
cœur,  se  dégage  peu  à  peu.  Les  sectes  dissidentes 
dans  le  sein  de  la  Réforme,  presque  aussi  vivement 
persécutées  par  les  Églises  protestantes  officielles 
qu'elles  l'eussent  été  par  les  catholiques,  maintien- 
nent et  propagent  cette  idée  avec  une  admirable  té- 
nacité. De  nos  jours,  elle  éclate  et  triomphe  sur 
tous  les  points  du  mon4e  protestant.  One  foule  de 
sociétés  chrétiennes,  n'ayant  aucun  lien  ni  avec  une 
Église  centrale  ni  avec  TÉtat,  existent  et  fructiûent. 
L'Amérique  nous  présente  ce  système  érigé  en  loi 
constitutionnelle.  Ainsi  le  protestantisme,  après  trois 
siècles  d'hésitations,  arrive  à  réaliser  le  programme 
dont  il  avait  prématurément  annoncé  raccotnpUsse- 
ment.  Il  est  revenu  vrsument  à  la  liberté  des  pre- 
miers siècles,  dont  toute  trace  avait  disparu  deçui^ 


i 


376  L'AVENIR   RELIGIEUX 

le  jour  OÙ  Constantin  commença  à  s'occuper  de 
théologie. 

Église  libre,  comme  dans  les  trois  premiers  siècles, 
comme  de  nos  jours  en  Amérique  ;  —  Église  dépen- 
dante de  l'État,  comme  en  Russie,  comme  en  Suède; 
—  Église  séparée  de  l'État,  centralisée  à  Rome  et 
traitant  avec  l'Etat  de  puissance  à  puissance,  comme 
dans  les  pays  catholiques  :  telles  sont  donc  les  trois 
formes  sous  lesquelles  le  christianisme  s'est  mis  en 
rapport  avec  les  sociétés  humaines.  Voyons  laquelle 
de  ces  trois  formes  semble  le  mieux  se  prêter  aux 
tendances.de  la  pensée  moderne  vers  un  idéal  de 
liberté,  de  douceur  de  mœurs,  d'instruction  et  de 
moralité. 

Au  plus  bas  degré,  il  faut  placer  sans  contredit  le 
système  qui  fait  de  l'Église  une  fonction  de  l'État.  Les 
effets  de  ce  système  sont  fort  divers  selon  la  qualité 
même  des  gouvernements  auxquels  l'Église  se  trouve 
assujettie.  Assez  avantageux  dans  les  pays  où  les 
gouvernements  n'ont  qu'une  action  très-limitée,  il 
est  fatal  dans  les  pays  despotiques.  En  Russie,  il  a 
amené  les  derniers  excès  de  la  servilité.  L'Église 
russe,  humiliée,  pauvrement  recrutée,  sans  germe 
apparent  de  progrès,  se  traîne  dans  les  bas -fonds 
du  christianisme  et  presque  à  sa  limite.  On  cite  peu 
d'hommes  distingués  qui  soient  sortis  de  son  sein. 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  377 

En  Suède,  l'Église  d*État  aboutit  à  une  intolérance 
choquante  et  à  une  assez  grande  médiocrité'.  En 
Angleterre,  l'Église  officielle,  après  avoir  été  odieu- 
sement persécutr^e  à  la  fm  du  xvi''  siècle  et  au 
XVII*,  est  arrivée  depuis  longtemps  à  un  état  de 
nullité  assez  inofiensive.  La  paresse  et  les  abus  y 
régnent  dans  une  parfaite  quiétude;  Oxford,  jus- 
qu'aux remarquables  mouvements  de  ces  dernières 
années,  le  disputait  à  Rome  pour  l'absence  de  cri- 
tique et  l'obstination  des  partis  pris.  Heureusement, 
des  germes  d'un  bien  meilleur  avenir  se  font  jour 
çà  et  là,  et  de  plus,  mérite  immense  et  sans  égal  ! 
cette  Église  officielle,  opulente,  patronnée  par  l'État, 
réunissant  les  suffrages  de  la  majorité,  ne  persé- 
cute plus  les  dissidents  ;  elle  n'est  d'aucun  obstacle 
à  la  liberté.  —  Dans  les  petites  principautés  d'Alle- 
magne, la  dépendance  de  l'Église,  après  avoir  pro- 
duit au  xvn*  siècle  un  état  intellectuel  assez  eifacé, 
a  eu  plus  tard  d'excellents  effets.  Grâce  à  la  largeur 
de  l'esprit  germanique  et  à  l'intelligence  remarquable 
des  princes  allemands  vers  la  fin  du  dernier  siècle  et 
au  commencement  de  celui-ci,  grâce  peut-être  aussi 
à  ces  riches  facultés  spéculatives  que  l'Allemagne 
semble  expier  par  le  manque  d'influence  politique  S 

1.  Voir  ci-dessus,  p.  85,  note. 


378  L'AVENIR   RELIGIEUX 

l'enseignement  théologique  des  universités  alle- 
mandes atteignit  une  hauteur  dont  aucun  siècle 
n'avait  offert  l'exemple.  L'absence  de  centralisation, 
qui  avait  fait  le  succès  du  protestantisme  en  Alle- 
magne, portait  ici  son  fruit  ordinaire;  en  créant  la 
rivalité,  elle  créait  la  lumière  et  la  liberté. 

Ce  n'est  là  qu'une  exception,  dont  il  ne  faudrait 
pas  tirer  de  conséquences.  En  général,  la  subordi- 
nation de  l'Église  à  l'État  est  mauvaise  et  contraire 
aux  vrais  besoins  de  l'esprit  moderne.  En  France 
surtout,  elle  serait  fatale,  et  j'envisage  comme  une 
grande  erreur  l'opinion  de  très-bons  esprits  qui 
cherchent  de  ce  côté  une  solution  à  des  difficultés 
sans  cesse  renaissantes.  L'Église  gallicane  de  Pierre 
Pithou  aurait  eu  tous  les  défauts  de  l'Église  anglicane, 
et  n'en  aurait  peut-être  pas  eu  les  qualités.  Les 
requêtes  que  les  assemblées  du  clergé  de  France 
adressaient  au  roi  avaient  d'ordinaire  pour  objet  de 
solliciter  des  actes  d'intolérance.  Je  ne  doute  pas  que 
de  nos  jours  une  Église  gallicane,  dépendante  de 
l'État,  ne  pesât  beaucoup  plus  sur  la  liberté  que 
l'Église  dépendante  de  Rome.  Mieux  vaut  le  pape  que 
l'empereur  théologien  de  Byzance  ou  de  Moscou.  On 
connaît  ces  superbes  paroles  :  «  J'allais  relever  le 
pape  outre  mesure,  l'entourer  de  pompes  et  d'hom- 
mages. Je  l'eusse  amené  à  ne  plus  regretter  son 


DES    SOCIÉTÉS  MODERNES.  379 

temporel.  J'en  aurais  fait  une  idole.  Il  eût  demeuré 
près  de  moi  ;  Paris  fût  devenu  la  capitale  du  monde 
chrétien,  et  j'aurais  dirigé  le  monde  religieux,  ainsi 
que  le  monde  politique.  C'était  un  moyen  de  res- 
serrer toutes  les  parties  fédératives  de  l'empire  et  de 
contenir  en  paix  tout  ce  qui  demeurait  en  dehors. 
J'aurais  eu  mes  sessions  religieuses  comme  mes  ses- 
sions législatives.  Mes  conseils  eussent  été  la  repré- 
sentation de  la  chrétienté;  les  papes  n'en  eussent 
^té  que  les  présidents.  J'aurais  ouvert  et  clos  ces 
assemblées,  approuvé  leurs  décisions,  comme  l'avaient 
fait  Constantin  et  Charlemagne.  »  Je  ne  connais  pas 
de  danger  plus  grave  que  celui  qu'impliquait  ce 
programme.  Les  pays  d'administration  et  de  centra- 
lisation sont  ceux  où  une  Église  nationale  produit  les 
effets  les  plus  fâcheux.  Pie  V  et  Philippe  II  n'ont  pas 
arrêté  l'esprit  moderne;  le  despotisme  administratif 
l'arrêterait.  Celui-ci,  en  effet,  n'a  pas  besoin  d'être 
Tiolent.  Des  brutalités  comme  celles  qui  avaient  lieu  en 
Judée  du  temps  de  Ponce-Pilate,  à  Rome  sous  Néron, 
en  Europe  au  xvi^  siècle,  ne  sont  plus  à  craindre. 
Et  pourtant  la  liberté  que  supposent  la  fondation  du 
christianisme  et  la  victoire  de  la  Réforme  n'existe 
plus  ;  de  simples  règlements  de  police  correctionnelle 
ont  rendu  de  pareilles  manifestations  religieuses 
impossibles.  M.  Michelet  a  très-bien  montré  com- 


380  L'AVENIR   RELIGIEUX 

ment  la  persécuUoD  des  habiles  administrateurs  sor- 
tis de  l'école  de  Colbert,  lesquels  n'aimaient  guère 
le  clergé,  a  bien  plus  frappé  au  cœur  ses  victimes 
que  la  grossière  cruauté  de  l'inquisition  espagnole. 
Quâod  l'État  met  la  main  sur  l'âme,  celte  main  est 
toujours  bien  plus  lourde  que  celle  du  prêtre.  Le 
prêtre,  même  armé  de  pouvoirs  énormes,  n'empêcbe 
pas  les  nouveautés  de  se  produire  ;  l'État,  avec  sa 
douceur  prudente  et  son  système  préventif,  arrête 
toute  initiative.  Je  ne  vois  pas  nae  seule  vie  de 
saint  ou  de  grand  homme  dans  le  'passé  qui,  de  nos 
jours,  ne  fât  une  contravention  perpétuelle.  Nos  lois 
sur  l'exercice  illégal  de  la  médecine,  sur  les  réu- 
nions, sur  l'autorisation  préalable  en  fait  de  culte, 
auraient  suffi  pour  couper  court  aux  deux  ou  trois 
événements  auxquels  le  monde  doit  sa  vie  et  son 
progrès. 

La  France  est  fière  de  son  concordat,  et,  en  eCFei, 
le  Concordat  est  bien  le  dernier  mot  de  la  Révolution 
dans  l'ordre  religieux,  comme  le  code  civil  est  le 
dernier  mot  de  la  Révolution  dans  l'ordre  politique. 
Le  Concordat  a  le  caractère  de  tout  ce  qui  est  sorti 
de  la  Révolution  :  essentiellement  administratif,  il 
témoigne  une  remarquable  entente  de  ce  qui  fût  la 
force  et  la  paix  d'une  nation,  mais  en  même  temps 
un  singulier  oubli  de  la  liberté,  un  mince  respect 


DES  SOQIÉTÉS   MODERNES.  38 

pour  la  conscience  individuelle,  et  une  complète 
méconnaissance  du  côté  moral  de  Thomme.  Le  Gon 
cordât  se  résume  en  ce  mot  qu'on  prête  à  Portails  : 
«  Régulariser  et  resserrer  la  superstition.  »  L'erreur 
de  la  France  est,  en  général,  de  croire  qu'on  peut 
suppléer  à  la  libre  spontanéité  des  âmes  par  dea 
institutions  bien  combinées.  Un  barbarisme  affreux, 
moraliser  y  est  devenu  un  mot  français.  Partant  de 
l'idée  qu'une  nation  est  heureuse  dès  qu'elle  a  un 
bon  code  et  une  bonne  administration,  n'accordant 
à  l'individu  qu'un  seul  droit,  celui  de  s'amuser  à  son 
mse,  sans  idées,  sans  opinions,  sans  rien  de  ce  qui 
dérange  un  bonheur  vulgaire,  les  politiques  qui 
résumèrent  les  principes  de  la  Révolution  devaient 
être  amenés  à  regarder  les  croyances  religieuses 
comme  un  mal  inévitable,  qu'il  faut  restreindre  et 
légiférer  par  de  sages  règlements.  Mais  l'humanité 
a  trop  de  feu  dans  le  sang  pour  se  contenter  d'un 
Éden  de  bourgeois  heureux,  s* amusant  par  escouades, 
vivant  et  mourant  par  habitude,  croyant  par  décret. 
Le  sentiment  religieux  prendra  sa  revanche;  les 
cultes  aimeront  mieux  les  périls  de  la  liberté  qu'une 
protection  obtenue  au  détriment  de  ce  qu'ils  ont  de 
plus  cher.  Ils  préféreront  à  tous  les  avantages  le 
droit  de  se  combattre  et  de  croire  qu'ils  ne  relèvent 
que  d'eux-mêmes  et  de  la  vérité. 


382  L'AVENIR   RELIGIEUX 

En  somme,  le  système  des  Églises  nationales  nous 
semble  avoir  peu  d'avenir,  La  conception  étroite  de 
la  vérité  qu'il  suppose  est  contraire  à  la  tendance 
de  l'esprit  français  vers  un  idéal  universel  et  commun 
à  tous.  11  faut  l'optimisme  patriotique  de  l'Anglais 
pour  s'imaginer  que  TÉglise  de  son  île  doit  être  la 
meilleure,  parce  qu'elle  est  la  sienne.  Le  sentiment 
religieux  vise  de  plus  en  plus  à  tenir  peu  de  compte 
des  fleuves  et  des  montagnes.  Une  administration 
centrale,  telle  qu'est  la  cour  de  Rome,  sera  d'ailleurs 
bien  plus  accessible  à  certaines  idées  de  progrès 
que  de  petites  Églises  dominées  par  une  incurable 
routine.  Rome  jusqu'au  xvm®  siècle  a  joué  dans  le 
catholicisme  le  rôle  d'une  capitale  plus  éclairée  que 
les  provinces.  Bérenger,  Abélard,  Roger  Bacon  ont 
trouvé  plus  d'appui  ou  de  tolérance  dans  la  papauté 
que  dans  les  autorités  ecclésiastiques  locales.  Aucune 
Église  locale  a-t-elle  contribué  à  la  Renaissance 
comme  le  pontificat  du  xv®  et  de  la  première  moitié 
du  XVI®  siècle  ?  Quel  temps  que  celui  où  la  découverte 
d'un  auteur  latin  conduisait  à  la  papauté  ou  au  car- 
dinalat! Qu'on  songe  à  l'incomparable  largeur  d'es- 
prit que  supposent  des  papes  comme  Thomas  de 
Sarzane,  iEneas  Sylvius,  Jules  II,  Léon  X,  des  secré- 
taires apostoliques  comme  le  Pogge ,  l' Arétin  (Leo- 
nardo  Bruni),  Bembo,  Sadolet!  Au'xtiii®  siècle  même».^ 


DBS  SOCIÉTÉS   MODERNES.  385 

aucune  É^ise  nationale  ne  possédait  un  Benoit  XIY, 
correspondant  de  Voltaire,  un  Clément  XIV,  un  Pas- 
sionei,  un  Etienne  Borgia.  La  papauté,  bénéficiant 
des  rares  qualités  de  l'esprit  italien,  du  tact,  de  l'ha- 
bileté, de  la  science  pratique  de  la  vie  qui  sont 
comme  innés  chez  les  anciennes  races  classiques,  a 
su  embrasser  un  horizon  plus  étendu  qu'aucune 
Église  locale.  Si  de  nos  jours  il  n'en  est  plus  ainsi, 
c'est  que  Rome  n'est  plus  un  centre  italien.  Des  néo- 
catholiques français,  des  Belges,  des  Irlandais,  y 
font  la  mode  et  y  parlent  un  langage  que  ne  compren- 
draient plus  les  Maï,  les  Bernetti ,  les  La  Somaglia. 
De  ce  que  le  système  catholique  est  préférable  au 
régime  des  Églises  nationales  dépendantes  de  l'État, 
faut-il  conclure  qu'un  tel  système  représente  en  reli- 
gion l'idéal  de  notre  temps?  Non  certes.  La  notion 
ultraipontaine  d'un  pouvoir  religieux  centralisé  dans 
une  capitale,  possédant  cette  capitale  et  les  provinces 
qui  en  dépendent  en  toute  souveraineté,  traitant  avec 
les  États  de  puissance  à  puissance,  par-dessus  la 
tête  des  clergés  locaux,  implique,  à  mon  avis,  des 
,  difficultés  qui  se  révéleront.  Une  logique  inflexible, 
en  effet,  a  de  plus  en  plus  amené  le  catholicisme  à 
fortifier  son  centre,  à  y  faire  refluer  toute  puissance. 
De  plus  en  plus  les  catholiques  ont  été  conduits  à 
croire  qu'ils  reçoivent  de  Rome  la  vie  et  le  salut*  Il 


384  L'AVENIB   RELIGIEUX 

est  même  bien  remarquable  que  ce  sont  les  nonveUfis 
conquêtes  du  catholicisme  qui  montrent  à  cet égnd  k 
plu6  de  susceptibilités  Le  vieux  catholique  provinckl, 
qui  tient  sa  foi  du  sol,  a  moins  bescmi  du  parae  fit 
est  beaucoup  moins  alarmé  dsB  orages  qui  le  me- 
nacent que  le  néo-catholique,  qui,  en  revouat  an 
catholicisme,  a  envisagé  le  pape,  sdan  le  lUMivean 
système,  comme  Tauteur  et  le  garant  de  sa  foi.  Une 
sorte  de  lamaïsme  ou  de  foi  en  une  perpétudte  in- 
carnation de  la  vérité  tend  ainsi  à  s'établir.  Par  une 
bizarre  rencontre,  le  plus  puisant  auxiliaire  de  ces 
modernes  esc^érations  a  été  celui  qui  en  a  semblé 
le  plus  redoutable  ennemL  Lldée  que  le  pape  est 
dans  l'Église  ce  que  l'empereur  est  dans  l^Ëtat,  qu^ 
administre  l'Église  par  les  évêques  comme  reng>e- 
reur  admloistre  l'État  par  les  préfets,  que  traiter 
avec  lui,  c'est  traiter  avec  TÉglise,  comme  ^r&iter 
avec  l'empereur,  c*est  traiter  avec  l'État,  cette  idée-li 
est  une  idée  de  Napoléon.  Elle  est  le  fond  du  Con- 
cordat. On  eût  d^Qiandé  à  Grégoire  YII  s'il  se  croyait 
les  pouvoirs  nécessaires  pour  biSer  d'un  trait  de 
plume  une  Église  entière  et  la  reconstruire  le  lende- 
main selon  les  vues  du  souverain  temporel,  qa*îl  eût 
répondu  négativemenL  Les  théologi^is  de  ce  qu'on 
appelle  la  «  petite  Église  »  produisir^it  sur  ce  point 
d'inviocibles  arguments.  Le  Concordat  est  un  fait 


DES    SOCIÊTKS    MODERNES.  385 

inouï  dans  l'histoire  de  TÉglise  et  l'acte  d'ultramon- 
tanisnae  le  plus  énorme  que  la  papauté  se  soit  jamais 
permis.  L'évêque,  qui,  dans  les  anciennes  institutions 
canoniques,  tient  son  pouvoir  d'un  droit  divin,  n'est 
plus,  d'après  les  nouveaux  principes,  qu'un  préfet 
révocable,  même  sans  qu'il  soit  en  faute,  pour  le 
bien  de  la  communauté.  Le  pape,  qui  n'a  dans  l'an- 
cienne Église  qu'une  primauté  mal  définie,  devient, 
selon  le  droit  canon  inauguré  par  Napoléon,  l'admi- 
nistrateur général  de  l'Église.  La  constitution  des 
diocèses,  comme  Églises  distinctes,  est  profondément 
atteinte;  le  réseau  peut  en  être  changé  quand  il  plaît 
à  l'administrateur  suprême;  ils  n'ont  plus  qu'une 
existence  factice  comme  le  département.  Le  principe 
administratif  de  la  France  fit  ainsi  dans  l'Église  une 
complète  invasion  ;  le  pape  devint  le  souverain  absolu 
de  l'Église;  tous  les  droits  qui,  selon  l'ancienne  con- 
stitution, étaient  répandus  dans  le  corps  ecclésias- 
tique se  trouvèrent  concentrés  dans  la  main  de  celui 
qui  désormais  passera  pour  l'équivalent  de  Jésus- 
Christ. 

Les  dangers  d'une  telle  organisation  s'aperçoivent 
sans  peine.  L'expérience  a  prouvé  que  les  pouvoirs 
centralisés  sont  les  moins  stables,  un  coup  de  main 
suffisant  pour  les  renverser.  La  révolution  est  la 
forme  sous  laquelle  s'opèrent  les  changemenis  dans 

25 


SXG  L'AVENIR   RELIGIEUX 

les  États  de  ce  genre.  Avec  la  centralisation,  la  fra- 
gilité et  la  révolution  ont  fait  leur  entrée  dans  l'Église. 
Le  pape  est  bien  plus  vulnérable  qu'une  Église  par- 
tout répandue.  Le  pape,  d'ailleurs,  étant  mis  par  le 
système  des  concordats  en  rapport  direct  avec  les 
gouvernements,  la  religion  est  ramenée  dans  le  cercle 
des  choses  mondaines;  elle  est  mêlée  à  toutes  les 
intrigues  de  la  terre  :  son  représentant  n'est  plus  le 
pontife,  le  saint  homme,  le  docteur;  elle  se  person- 
nifie dans  des  diplomates,  des  Consalvi,  des  Caprara. 
Le  pape  du  xii*  et  du  xuv  siècle  est  certes  fort 
mêlé  aux  choses  de  la  terre;  mais  il  y  est  mêlé 
comme  un  acteur  de  premier  ordre,  et  même  comme 
le  premier  de  tous.  Privé  de  ce  rôle  suprême  depuis 
le  XIV*  siècle,  représentant  dans  le  monde  une  puis- 
sance de  deuxième  ou  de  troisième  rang,  le  pape 
des  temps  modernes  est  réduit  à  de  petites  habiletés 
peu  dignes  de  lui.  Le  catholicisme  a  été  entraîné  de 
la  sorte  à  devenir  une  religion  essentiellement  poli- 
tique :  les  jésuites,  qui  ont  tracé  le  code  de  sa  diplo- 
matie, sont  les  seuls  qui  aient  compris  les  exigences 
de  sa  position  et  la  ligne  de  conduite  à  laquelle  il  est 
condamné. 

Préjudiciable  à  la  religion,  l'organisation  ultra- 
montaine  ne  l'est  guère  moins  à  l'État.  Ce  n'est  pas 
un  superficiel  préjugé  qui  a  mis  en  opposition  dans 


DES  SOCIÉTÉS  MODERNES.  3S7 

certains  pays  les  mots  de  «  catholiques  »  et  «  de  pa- 
triotes » ,  et  en  a  fait  le  drapeau  de  partis  contraires.  Le 
catholicisme  est  en  fait  bien  plus  la  patrie  du  croyant 
que  l'État  où  il  est  né.  Plus  une  religion  est  forte, 
plus  elle  a  cet  effet;  l'islamisme  a  totalement  tué  en 
Orient  la  patrie.  L'Europe  ne  court  pas  les  mêmes 
dangers;  mais  on  ne  peut  nier  que  le  catholicisme 
ultramontain  ne  crée  pour  la  société  civile  de  graves 
embarras.  La  religion,  dans  le  système  ultramontain, 
étant  une  puissance  à  part,  qui  dispose  de  moyens 
terrestres,  l'État  est  obligé  envers  elle  à  de  perpétuelles 
concessions.  Ces  concessions  sont  toujours  des  dimi- 
nutions de  la  liberté  publique.  Se  posant  comme  une 
puissance  de  droit  divin,  à  laquelle  obéissance  est 
due  par  ceux  qui  ne  la  professent  pas,  TÉglfee,  quand 
elle  ne  domine  pas,  se  croit  persécutée.  Elle  réclame 
le  droit  commun,  et  elle  a  raison;  mais,  en  réalité, 
elle  jouit  d'un  énorme  privilège,  qu'elle  tient  de  ses 
allures  hautaines.  L'évêque  se  plaint  de  ne  pas  jouir 
pour  la  publication  de  ses  mandements  de  toute  la 
liberté  qu'il  désirerait  :  je  suis  avec  lui  dans  cette 
croisade  ;  mais  pourquoi  Tévêque  ne  veut-il  pas  per- 
mettre que  le  libre  penseur  jouisse  de  la  même 
liberté  ?  pourquoi  exige-t-il  de  l'État  que  les  opinions 
différentes  de  la  sienne  soient  exclues  de  l'enseigne- 
ment? Si  l'évêque  pèse   sur  l'État,  il  ne  doit  pas 


388  L*AVEN1R   RELIGIEUX 

trouver  mauvais  que  rÉtat  pèse  sur  lui  ;  s'il  demande 
à  FÉtat  qu'il  ne  se  dise  dans  les  chaires  publiques 
rien  de  contraire  à  ses  idées,  il  ne  doit  pas  trouver 
mauvais  que  l'État  revise  ses  mandements  pour  qu'il 
ne  s'y  trouve  rien  de  contraire  à  la  politique  natio- 
nale. 11  est  peu  naturel  que  le  clergé  ne  puisse  rece- 
voir les  bulles  de  Rome  que  parla  voie  diplomatique; 
mais  il  faut  se  rappeler  que  le  pape  est  un  souverain, 
et  que  ses  nonces  sont  des  «  ambassadeurs  ».  Il  est 
absurbe  que  l'État  force  le  prêtre  à  chanter  des  Te 
Deum  et  le  poursuive  quand  il  refuse  de  prier  ;  mais 
il  faut  se  rappeler  que  ce  prêtre  tient  de  l'État  un 
immense  privilège,  que  sa  puissance,  ses  richesses, 
son  règne  passé  et  les  beaux  débris  qui  lui  en  restent, 
il  les  doit  directement  ou  indirectement  à  l'État, 
qui,  depuis  des  siècles,  lui  a  maintenu  un  monopole 
exclusif.  Soyez  libres,  à  la  bonne  heure;  mais  qu'a- 
lors tous  le  soient  !  Ne  demandez  pas  à  l'État  de  re- 
connaître que  vous  possédez  la  vérité  ;  défendez-vous 
sans  invoquer  l'État  contre  vos  adversaires;  ne  de- 
mandez qu'une  chose  au  pouvoir,  celle  à  laquelle 
tous  ont  droit,  la  liberté  de  croire  ce  qui  vous  semble 
vrai,  et  de  faire  partager  aux  autres  votre  conviction 
par  des  moyens  avoués  de  la  stricte  équité. 

C'est  là,  je  le  sais,  une  abnégation  impossible.  Le 
catholicisme,  persuadé  qu'il  travaille  pour  la  vérité. 


DES   SOCIÉTÉS  MODERNES.  389 

essayera  toujours  de  faire  servir  l'État  à  sa  défense 
ou  à  sa  propagande.  La  formation  d'un  «  parti  catho- 
lique »  ayant  pour  principe  d'employer  son  influence 
dans  l'intérêt  de  l'Église,  d'appuyer  ou  d'attaquer 
les  gouvernements,  suivant  qu'ils  servent  ou  ne 
servent  pas  sa  foi  religieuse,  est  la  conséquence 
inévitable  du  svstème  ultramontain.  L'histoire  de  ce 
parti,  auquel  n'a  manqué  ni  le  talent  ni  l'habileté, 
est  déjà  longue  de  près  d'un  demi-siècle  ;  il  a  toujours 
parlé  de  liberté  :  peut-on  dire  que  ce  grand  mot  ait 
toujours  été  la  règle  de  sa  conduite  ?  Les  belles  réso- 
lutions de  tolérance  qu'il  prenait  quand  il  était  faible, 
les  a-t-il  gardées  au  lendemain  de  sa  victoire  ?  Quand 
le  parti  catholique,  dans  les  deux  ou  trois  années 
qui  suivirent  la  révolution  de  18A8,  arriva  à  une 
importance  de  premier  ordre,  respecta-t-il  beaucoup 
ses  adversaires?  Toutes  les  lois  qu'il  vota,  songea-t-il 
qu'un  jour  elles  pourraient  lui  être  appliquées?  Le 
concordat  de  l'Autriche,  celui  du  grand-duché  de 
Bade,  qui  furent  son  œuvre,  sont-ils  vraiment  des 
œuvres  de  liberté?  Lui  qui  approuvait  la  révolte 
de  la  Belgique  contre  la  Hollande,  de  la  Pologne 
contre  la  Russie,  qui  approuverait  la  séparation  de 
l'Irlande,  que  dit-il  du  soulèvement  des  Romagnes? 
11  est  certain  pourtant  que  les  traités  de  1815  ne  sont 
guère  moins  violés  par  une*  de  ces  révoltes  que  par 


300  L'AVENIR    RELIGIEUX 

l'autre.  Le  parti  catholique  déteste  à  bon  droit  le 
régime  de  la  Terreur;  et  cependant  il  fait  l'apologie 
de  Pie  V  et  de  l'ordre  de  Saint-Dominique.  Il  s'élève 
contre  la  tyrannie;  mais  blâme-t-il  bien  hautement 
l'Église  d'avoir  fait  alliance  avec  tous  les  despo- 
tismes  qui  l'ont  servie,  depuis  Philippe  II  jusqu'à 
tel  président  sans  nom  des  républiques  américaines? 
On  nous  assure  qu'il  n'en  sera  plus  de  même  dans 
l'avenir.  Dieu  le  veuille  !  Au  sui-plus,  peu  nous  im- 
porte; on  tient  la  liberté  de  soi  et  non  d' autrui.  Il 
faut  souhaiter  à  tous  la  mesure  de  liberté  que  nous 
voudrions  pour  nous-mêmes,  mais  n'attendre  que  de 
nous  celle  dont  nous  avons* besoin,  et  à  laquelle 
nous  avons  droit. 

Une  circonstance  particulière  complique  encore  ces 
difficultés.  Gomme  tous  les  États  centralisés,  le  catho- 
licisme ultramontain  a  besoin  d'une  capitale.  11  faut 
qu'une  certaine  portion  de  la  surface  du  monde  soit 
soustraite  à  toutes  les  conditions  de  la  vie  nationale 
pouf  servir  de  territoire  à  son  administration  et  de 
siège  à  son  souverain.  La  supériorité  du  protestan- 
tisme par  ce  côté  est  immense.  L'unité  du  protestan- 
tisme est  toute  spirituelle;  il  n'a  pas  besoin  d'un 
pouce  de  terre  pour  y  établir  son  centre.  Jamais  pro- 
testant, pour  la  tranquillité  de  sa  conscience,  n'a 
demandé  le  sacrifice  d'un  village  de  dixième  ordre. 


DES^  SOCIÉTÉS   MODERNES.  391 

Mettant  son  repos  non  point  dans  la  communion  avec 
un  chef,  niais  dans  la  foi  en  un  livre,  et  ultérieure- 
ment dans  la  pure  idée  du  Christ,  la  conscience  du 
protestant  est  au-dessus  des  révolutions  et  des  ha- 
sards de  l'histoire.  Ce  complet  détachement  de 
l'espace,  ce  spiritualisme  absolu,  n'admettant  de  lien 
avec  aucun  point  terrestre,  le  catholicisme  ultramon- 
tain  ne  saurait  le  pratiquer.  Il  ne  peut  se  passer 
d'un  établissement  matériel  ;  il  faut  qu'il  ait  un  patri- 
moine, une  armée,  un  trésor,  une  diplomatie,  une 
politique.  Il  entre  en  plein  dans  le  courant  des  choses 
passagères;  il  en  doit  subir  la  loi.  Il  pose  sur  le  sol 
ruineux  de  notre  planète  ;  il  en  ressentira  toutes  les 
secousses.  Pour  que  Fultramontaniâme,  en  effet,  pût 
•  se  promettre  des  destinées  éternelles,  il  faudrait 
que  Tultramontanisme  fût  assuré  que  le  coin  de 
terre  sur  lequel  il  a  bâti  sa  ville  sainte  ne  tremblera 
jamais,  et  que  le  peuple  qu'il  s'est  approprié  non- 
seulement  restera  toujours  catholique,  mais  ne  récla- 
mera point  son»  droit  de  vivre  comme  les  autres 
nations.  Il  lui  faudrait  une  ville  dans  les  nuages,  un 
pic  inaccessible,  où  nul  voisinage  ne  vînt  le  troubler. 
Voyons  si  le  pays  où,  en  vertu  de  déductions  théolo- 
giques fort  subtiles,  et  surtout  par  suite  de  nécessités 
historiques  très-profondes ,  le  catholicisme  a  placé 
son  siège  réunit  toutes  ces  conditions. 


392  L'AVENIR   RELIGIEUX 

Ce  pays  est  l'Italie.  C'a  été  là  pour  le  catholicisme 
une  lieureuse  fortune,  et  Tltalie,  de  son  côté,  y  a 
gagné  une  destinée  brillante  et  tout  à  fait  unique, 
qui  n'est  devenue  pour  elle  un  fardeau  et  une  infé- 
riorité que  depuis  les  changements  amenés  par  la 
Révolution  dans  le  train  du  monde  ;  mais  quatre  faits 
considérables  se  sont  introduits,  il  y  a  un  demi-siècle, 
dans  Tordre  européen,  et  ont  rendu  très-difficile  à 
maintenir  la  séquestration  de  l'Italie,  condition  essen- 
tielle de  la  vieille  organisation  de  la  papauté.  Ces 
quatre  faits  sont  :  —  l'importance  prise  par  le  principe 
des  nationalités,  —  la  prépondérance  exclusive  que 
les  grands  États  se  sont  arrogée,  —  la  profonde 
transformation  subie  par  la  papauté  elle-même,  — 
la  révolution  qui,  sans  distinction  de  secte,  s'est* 
opérée  dans  le  sentiment  religieux. 

On  peut  trouver  de  l'exagération  dans  les  appli- 
cations diverses  que  notre  siècle  tend  à  faire  du  droit 
des  nationalités  ;  mais  il  est  certain  que  le  principe 
des  divisions  territoriales  fondées  sur  la  nature  même 
ou  le  besoin  des  peuples  tend  à  se  substituer  aux 
divisions  fondées  sur  la  convenance  des  princes.  Or, 
la  grandeur  de  la  papauté  est  justement  d'être  en 
dehors  et  au-dessus  des  nationalités,  d'être  une 
machine  universelle,  d'exiger  par  conséquent  le 
sacrifice  de  la  nationalité  dont  elle  occupe  le  sol.  Si 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  393 

le  pape  est  italien,  il  ne  sera  pas  catholique  ;  s'il  est 
catholique,  il  ne  sera  pas  italien.  L'histoire  est  ici 
d'une  logique  inflexible  ;  elle  nous  montre,  avec  une 
évidence  qui  ne  peut  échapper  qu'aux  esprits  étran- 
gers à  toute  vue  générale,  la  papauté  opposant, 
depuis  le  temps  des  Lombards,  un  obstacle  infran- 
chissable à  la  formation  d'un  royaume  d'Italie.  Je 
ne  veux  tenir  ici  aucun  compte  d'événements  contem- 
porains qui  semblent  des  faits  accomplis.  C'est  la 
gloire  de  Tl^lise  romaine  de  mépriser  les  orages  : 
j'admettrai  donc,  si  Ton  veut,  que  la  tentative  d'une 
nationalité  italienne  est  destinée  à  une  série  de 
défaites,  et  qUe  dix  fois  encore  Pierre,  fort  de  l'appui 
de  la  catholicité,  marchera  sur  l'aspic  et  le  basilic  ; 
mais  ce  que  je  vois  clairement,  c'est  que  chacune  de 
ces  victoires  lui  sera  fatale,  que  chacune  d'elles 
creuse  un  gouffre  où  le  Vatican  s'abîmera,  car  les 
peuples  ne  meurent  pas,  et  les  institutions  meurent  : 
les  institutions  périssent  par  leurs  victoires,  et  les 
peuples  triomphent  par  leurs  défaîtes.  Un  duel  à 
outrance  est  engagé,  où  Tun  des  combattants, 
quoique  le  plus  faible  et  sans  cesse  terrassé,  ne  peut 
pas  mourir.  La  conséquence  inévitable,  c'est  que 
l'autre  meure.  Chaque  effort  pour  étouffer  son  ennemi 
coûte  à  la  papauté  des  engagements,  des  compromis, 
des  pactes  avec  la  terre  qui  lui  seront  funestes  à  la 


31)4  L'AVENIR   RELIGIEUX 

longue,  et  lui  enlèveront  jusqu'à  la  dernière  parcelle 
de  cette  indépendance  qu'elle  prétendait  fonder  sur 
la  possession  d'une  petite  principauté. 

Il  s'élève,  en  effet,  contre  la  papauté  temporelle 
une  difficulté  bien  plus  forte  que  celle  qui  résulte  du 
réveil  des  nationalités;  L'indépendance  papale  a  été 
assez  bien  garantie  par  sa  souveraineté  de  trois  ou 
quatre  millions  d'hommes  à  l'époque  où  les  petits 
États  étaient  encore  quelque  chose.  Quand  la  répu- 
blique de  Venise  était  en  Europe  une  puissance  fort 
respectée  et  résistait  au  roi  de  France,  le  souverain 
de  Rome  et  de  Bologne  était,  dans  l'ordre  temporel, 
indépendamment  de  son  prestige  religieux,  un  per- 
sonnage considérable.  Il  n'en  est  plus  ainsi  depuis 
que  quatre  ou  cinq  grandes  agglomérations  ont  acca- 
paré pour  elles  seules  le  maniement  des  choses  eu- 
ropéennes. Dans  un  tel  état  de  choses,  on  voit  sans 
peine  quelle  doit  être  la  position  des  petits  souve- 
rains. Si  Ton  peut  dire  (et  certes  bien  des  restrictions 
seraient  ici  nécessaires)  que,  pour  les  quatre  ou  cinq 
grandes  puissances,  souveraineté  est  synonyme  d'in- 
dépendance, il  est  bien  sûr  que  le  petit  souverain  est^ 
lui,  le  plus  dépendant  des  hommes.  Que  dire  quand 
ce  petit  souverain  est  en  lutte  forcée  avec  ses  sujets? 
n  est  clair  qu'en  ce  cas  il  dépend  de  la  nation  qui  le 
garde,  ou  de  la  nation  sur  laquelle  il  s'appuie  contre 


DES   SOCIÉTÉS  MODERNES/  305 

celle  qui  le  garde.  Mieux  vaudrait  être  le  sujet  libre 
d'une  puissance  libérale  que  d*être  ainsi  alternative- 
ment Tobligé  de  toutes.  La  formatioad'une  armée  ca- 
tholique n'est  pas  une  solution  à  cette  difficulté.  Une 
armée  catholique  échouera,  comme  toute  chevalerie 
dans  notre  âge  de  plomb,  devant  la  fatalité  des 
grandes  masses.  Si  la  catholicité  peut  former  une 
armée  comme  celle  de  la  France,  une  flotte  comme 
celle  de  l'Angleterre,  je  n*ai  rien  à  dire;  mais  qui 
ne  voit  que  le  principe  national  seul  peut  entretenir 
ces  gigantesques  appareils?  J'ajoute  que  l'habile  parti 
romain,  qui,  comptant  peu  sur  les  miracles,  a  tou- 
jours courtisé  les  forces  établies  bien  plus  qu'il  n'a 
recherché  l'appui  de  l'enthousiasme  religieux,  se 
défiera  de  l'armée  catholique,  en  neutralisera  les 
effets,  et  se  tournera  de  préférence  vers  la  diplo- 
matie. Par  la  fatalité  des  choses,  le  pape  sera  donc 
'  réduit  à  demander  la  garantie  de  ses  États  aux 
grandes  puissances,  à  épier  le  succès,  à  pactiser 
avec  les  forts,  à  s'enfoncer  dans  le  dédale  des  cal- 
culs humains.  Ce  n'est  donc  pas  de  sa  petite  princi- 
pauté qu'il  tire  son  indépendance  ;  au  contraire,  sa 
principauté  est  le  point  par  lequel  il  est  cloué  à  la 
terre  et  traduit  au  tribunal  des  puissances  euro- 
péennes, où  le  schisme  et  l'hérésie  disposent  de  la 
majorité.  —  J'ajoute  encore  qu'un  grand  principe  de 


396  '         L'AVENIR  RELIGIEUX 

force,  la  légitimité,  ne  saurait  être  ici  invoqué,  La 
légitimité  se  fonde  sur  une  sorte  de  mariage  sécu- 
laire entre  une  maison  royale  et  une  nation,  la  maison 
royale  s' obligeant  à  une  stricte  héridité,  et  renonçant 
à  tout  intérêt  privé  qui  ne  serait  pas  conforme  à 
l'intérêt  de  la  nation.  Il  n'y  a  ici  ni  maison  hérédi- 
taire ni  intérêts  nationaux;  la  papauté  n'est  pas  plus 
admise  à  revendiquer  les  droits  d'une  dynastie  que 
le  dogat  de  Venise,  et,  quant  aux  intérêts  qu'elle 
représente,  ils  ont  cessé  depuis  longtemps  d'avoir 
rien  de  commun  avec  le  pays  sur  la  surface  duquel 
elle  règne,  mais  non  en  vue  duquel  elle  gouverne. 
Chargé  d'une  mission  universelle,  le  pape  manque- 
rait à  ses  devoirs  de  père  commun  des  fidèles,  s'il 
ne  considérait  que  l'intérêt  de  sa  petite  principauté, 
c'est-à-dire  s'il  était  bon  souverain. 

Les  exagérations  introduites  de  notre  temps  dans 
l'idée  de  la  souveraineté  spirituelle  et  temporelle  du 
pape  ont  donné,  à  cette  difficulté  des  proportions 
toutes  nouvelles.  L'Italie  cultiva  là  papauté  tant  que 
la  papauté  fut  italienne  et  lui  laissa  le  gouvernement 
qu'elle  aimait,  le  gouvernement  municipal.  On  eût 
tenté  au  xviii^  siècle  d'arracher  la  papauté  à  l'Italie, 
que  l'Italie  l'eût  défendue  de  toutes  ses  forces.  Les 
choses  à  cet  égard  sont  irrévocablement  changées. 
D'une  part,  la  papauté  devient  de  plus  en  plus  une 


DES  SOCIÉTÉS  MODERNES..  397 

administration  catholique,  où  Finfluence  est  exercée 
par  des  étrangers.  De  l'autre,  une  idée  étroite  de 
souveraineté  directe  et  administrative  a  remplacé  à 
Rome  la  vieille  idée  de  suzeraineté,  qui  constituait 
pour  le  pape  une  position  plus  digne  et  plus  com- 
mode. Par  un  faux  calcul   dont  les  conséquences 
rempliront  notre  siècle,  Consalvi  fit  adopter  ce  prin- 
cipe que  la  souveraineté  du  pape  sur  les  États  qu'on 
lui  rendait  en  1815  était  une   pleine  souveraineté, 
analogue  à  celle  du  roi  de  France,  par  exemple,  et 
impliquant  l'abolition  des  anciennes  franchises.  C'é- 
tait là  une  énorme  usurpation,  car  en  1796  Bologne 
était  une  vraie  république,  n'ayant  avec  Rome  qu'un 
lien  de  vassalité  nominale;  mais  c'était  la  faute  du 
temps  :  il  semble  qu'en  renversant  l'Empire,  on  prît 
à  tâche  de  continuer  partout,  avec  autant  de  rigueur 
et  moins  d'éclat,  le  système  de  gouvernement  que 
l'Empire  avait  inauguré.  L'idée  de  la  souveraineté 
napoléonienne  devint  en  1815  la  base  du  droit  public 
européen  :  l'Allemagne  conservait  ses  petits  princes 
comme  de  complets  souverains  ;  la  Restauration  con- 
servait le  régime  préfectoral;  le  pape  et  le  sultan 
étaient  déclarés  rois  absolus  des  pays  que  la  carte 
leur  attribuait.  Pour  Rome  et  Constantinople ,  la 
faute  fut  la  môme.  D'un  côté,  elle  devait  aboutir  au 
massacre  des  chr^jtiens;  de  l'autre,  livrer  les  États 


398  L'AVENIR   RELIGIEUX 

romains,  et  surtout  les  Romagnes,  à  la  révolution. 
Le  pape,  en  effet  (et  je  n'entends  pas  en  ceci  lui  faire 
un  bien  grave  reproche),  lie  sera  jamais  un  bon  admi- 
nistrateur; le  gouvernement  des  sociétés  humaines 
est  descendu  à  des  détails  mesquins  où  la  vieille 
majesté  romaine  ne  peut  que  se  compromettre.  Le 
pape  d'autrefois  échappait  à  cette  responsabilité  par 
la  nature  peu  précise  de  son  pouvoir  ;  le  pape  du 
XIX®  siècle  n'avait  qu'un  moyen  d'y  échapper  : 
c'était  d'accepter  le  régime  constitutionnel.  Il  ne  l'a 
pas  voulu,  et,  pour  être  juste,  il  faut  se  demander 
s'il  l'a  pu.  Je  suis  loin  de  méconnaître  ce  qu'a  eu  de 
généreux  une  tentative  où  se  sont  usés  de  nobles 
cœurs  ;  j'avoue  cependant  (et  certes  j'aimerais  à  voir 
mon  appréhension  déjouée)  que  l'hypothèse  d'une 
papauté  parlementaire  au  temporel  me  semble  impos- 
sible à  réaliser.  A  quelques  égards  même,  on  peut 
dire  qu'une  telle  hypothèse  est  en  contradiction  avec 
les  principes  essentiels  non  de  la  papauté  idéale, 
mais  de  la  papauté  exagérée  qui  est  sortie  des 
maximes  de  l'ultramontanisme  moderne.  Je  com- 
prends très-bien  le  pape  suzerain  féodal  de  provinces 
assez  libres  ou  protecteur  de  petites  républiques;  je 
ne  comprends  pas  le  pape  constitutionnel,  au  moins 
avec  les  formes  d'une  représentation  centrale.  Ce 
prêtre  qu'il  faut  faire  souverain  pour  ne  le  subor- 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  .WJ 

donner  à  aucun  souverain,  ne  doit-on  pas  craindre 
de  le  subordonner  à  ses  sujets?  Le  catholique,  dont  la 
conscience  se  révolte  s'il  peut  croire  que  celui  qui 
représente  à  ses  yeux  la  vérité  subit  quelque  con- 
trainte du  dehors,  ne  se  révoltera-t-il  pas  bien  plus 
encore  si  son  chef  infaillible  et  impeccable  dépend 
d'une  chambre  toute  profane  et  plie  devant  son 
cabinet? 

La  religion  enfin  aspirant  de  nos  jours  à  se  ren- 
fermer dans  les  âmes,  le  fatal  attachement  à  la 
terre  qu'implique  le  nouveau  système  ultramontain 
deviendra  très-antipathique  aux  personnes  vraiment 
religieuses  :  elles  finiront  par  voir  un  acte  de  peu 
de  foi  dans  cette  perpétuelle  défiance  de  la  vertu 
du  secours  divin.  Il  y  a  des  indépendances  tout 
humaines  qui  savent  fort  bien  se  maintenir  sans  pos- 
séder un  coin  de  terre;  pourquoi  .celui  qu'assistent 
la  force  et  la  lumière  d'en  haut  n'aurait-il  pas  le 
même  courage?  Une  fausse  idée  de  la  souveraineté 
est  au  fond  des  jugements  que  portent  sur  ce  point 
les  catholiques;  on  commence  par  supposer  que  l'on 
ne  peut  être  en  même  temps  libre  et  sujet,  que  le 
souverain  est  nécessairement  un  Louis  XIV,  possédant 
à  la  fois  les  corps  et  les  âmes.  Que  les  catholiques 
s'unissent  à  nous  pour  tâcher  qu'il  n'en  soit  plus 
ainsi.  Au  lieu  de  fonder  l'indépendance  de  la  foi  sur 


400  •       L'AVENIR  RELIGIEUX 

des  murailles  de  pierre,  qu'ils  travaillent  à  conquérir 
la  liberté  pour  tous  et  à  réduire  les  droits  que  l'État 
s'arroge  sur  les  choses  de  l'esprit.  Que  l'action  du  pape 
se  borne  aux  intérêts  purement  religieux,  aucun  gou- 
vernement n'essayera  de  le  gêner  sur  ce  terrain.  La 
confession  d'Augsbourg,  pour  être  digne  et  forte, 
n'a  pas  besoin  d'un  représentant  souverain  :  elle 
se  défend  par  la  foi  commune  de  ses  adhérents. 

De  toutes  parts  nous  arrivons  donc  à  ce  résultat, 
que  l'établissement  catholique  fondé  sur  l'aliénation 
éternelle  d'une  partie  de  l'Italie  ne  saurait  se  mainte- 
nir. L'imprudence  que  le  catholicisme  a  faite  en  se 
centralisant  outre  mesure  apparaîtra  avec  une  ef- 
frayante clarté.  On  maudira  le  jour  où  César  Borgia 
donna  àla papauté  les  provinces  qu'il  avait  conquises 
par  des  procédés  admirés  de  Machiavel.  Ah  !  gonfa- 
lonier  de  la  sainte  Église,  quel  triste  cadeau  vous  lui 
avez  fait  !  On  regrettera  les  moyens  termes  qui  ren- 
daient l'inconséquence  possible  et  facile.  On  recon- 
naîtra qu'une  principauté  italienne  était  un  mauvais 
moyen  pour  maintenir  l'indépendance  de  la  reli- 
gion. Ainsi  le  catholicisme  sera  amené  à  préférer  le 
simple  appel  à  la  conscience  au  régime  protecteur. 
D'une  part,  il  sera  assez  fort  pour  rendre  impossible 
une  Église  nationale,  administrée  par  l'État;  de 
l'autre,  il  ne  pourra  pas  défendre  son  établissement 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  Wl 

central  :  il  restera  une  puissante  association  libre, 
reposant  sur  une  force  morale  répandue  partout.  Ce 
jour-là,  r Église  réclamera  la  liberté  avec  une  ar- 
dente bonne  foi  et  lui  rendra  de  grands  services, 
car  elle  en  aura  besoin.  J'espère  qu'aucun  vrai  libé- 
ral ne  lui  rappellera  avec  ironie  le  temps  où  elle 
s'arrogeait  le  droit  divin  de  régner,  où  elle  traitait 
tout  dissident  de  rebelle,  et  repoussait  l'égalité  des 
droits  comme  une  injure  à  la  vérité. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  semble  jamais  méconnaître 
la  grandeur  du  catholicisme  et  la  part  qui  lui  revient 
dans  la  lutte  que  soutient  notre  pauvre  espèce  contre 
les  ténèbres  et  le  mal  !  Que  de  bien  jaillit  encore  au 
sein  des  eaux  troublées  de  cette  fontaine  intarissable, 
où  l'humanité  a  bu  si  longtemps  la  vie  et  la  mort  ! 
Même  en  cet  âge  de  décadence,  et  malgré  des  fautes 
poussées  à  l'extrême  avec  une  obstination  sans  égale, 
le  catholicisme  donne  des  preuves  d'une  étonnante 
vigueur.  Quelle  fécondité  dans  son  apostolat  de  cha- 
rité !  Que  d'âmes  excellentes  parmi  ces  fidèles  qui  ne 
puisent  à  ses  mamelles  que  le  lait  et  le  miel,  laissant 
à  d'autres  l'absinthe  et  le  fiel  !  Comme,  à  la  vue  de 
ces  tentes  rangées  dans  la  plaine,  et  au  milieu  des- 
quelles se  promène  encore  Jéhovah,  on  est  tenté, 
avec  le  prophète  infidèle,  de  bénir  celui  qu'on  vou- 
lait maudire  et  de  s'écrier  :  «  Que  tes  pavillons  sont 


402  L'AVENIR   RELIGIEUX 

beaux!  que  tes  demeures  sont  charmantes!  »  Malgré 
les  limites  obligées  que  le  catholicisme  pose  à  cer- 
tains côtés  du  développement  intellectuel,  combien 
d'esprits,  qui  sans  les  fondations  religieuses  seraient 
restés  ensevelis  dans  la  vulgarité  ou  Tignorance,  lui 
doivent  leur  éveil  !  Où  trouver  quelque  chose  de  plus 
vénérable  que  Saint-Sulpice,  cette  image  vivante  des 
anciennes  mœurs,  cette  école  de  conscience  et  de 
vertu,  où  Ton  donne  la  main  à  François  de  Sales,  à 
Vincent  de  Paul,  à  Fénelon?  Même  dans  cette  asso- 
ciation, parfois  un  peu  niaise,  entre  le  catholicisme 
et  les  débris  de  la  vieille  société  française,  dans  ce 
néo-catholicisme  souvent  affadi,  que  de  distinction 
encore!  quelle  atmosphère  pure  et  honnête!  quel 
effort  naïf  vers  le  bien  !  Ah  !  gardons-nous  de  croire 
que  Dieu  a  quitté  pour  toujours  cette  vieille  Église. 
Elle  rajeunira  comme  Taigle,  elte  reverdira  comme  le 
palmier;  mais  il  faut  que  le  feu  Tépure,  que  ses 
appuis  terrestres  se  brisent,  qu'elle  se  repente  d'avoir 
trop  espéré  en  la  terre,  qu'elle  efface  de  son  orgueil- 
leuse basilique  :  Christus  régnât ^  Christus  imperaty 
qu'elle  ne  se  croie  pas  humiliée  quand  elle  occupera 
dans  le  monde  une  position  qui  ne  sera  grande  qu'aux 
yeux  de  l'esprit. 


DES  SOCIÉTÉS   MODERNES.  403 


IV. 


Le  monde  sera  éteraellement  religieux,  et  le  chris- 
tianisme,  dans  un  sens  large,  est  le  dernier  mot  de 
la  religion.  —  Le  christianisme  est  susceptible  de 
transformations  indéfinies.  —  Toute  organisation 
officielle  du  christianisme,  soit  sous  la  forme  d'Église 
nationale,  soit  sous  la  forme  ultramontaine,  est  des- 
tinée à  disparaître.  Un  christianisme  libre  et  in- 
dividuel, avec  d'innombrables  variétés  intérieures, 
comme  fut  celui  des  trois  premiers  siècles,  tel  nous 
semble  donc  l'avenir  religieux  de  l'Europe.  Ils  se 
trompent  également,  et  ceux  qui  croient  que  la  reli- 
gion est  destinée  à  perdre  peu  à  peu  son  importance 
dans  les  affaires  du  monde,  et  ceux  qui  voient  dans 
une  sorte  de  déisme  le  terme  final  de  toute  religion. 
La  religion  est  une  chose  sut  gêner is  ;  la  philosophie 
des  écoles  ne  s'y  substituera  pas.  Le  déisme,  qui  a 
la  prétention  d'être  scientifique,  ne  l'est  pas  plus 
que  la  religion;  c'est  une  mythologie  abstraite, 
"mais  c'est  une  mythologie.  Il  exige  des  miracles  ;  son 
Dieu  intervenant  providentiellement  dans  le  monde 
ne  diffère  pas  au  fond  de  celui  de  Josué  aRfêtant  le 


404  L'AVENIR  RELIGIEUX 

soleil.  Ajoutons  que  des  dogmes  étroits,  secs,  n'ayant 
rien  de  plastique  ni  de  traditionnel,  ne  prêtant  à 
aucune  interprétation,  sont  pour  Tesprit  humain  une 
bien  plus  étroite  prison  que  la  mythologie  populaire. 
Herder,  Fichte,  Schleiermacher  n'étaient  pas  assez 
orthodoxes  pour  une  chaire  de  religion  naturelle,  au 
sens  de  Voltaire;  ils  ont  été  d'excellents  théologiens. 
Le  principe  religieux  et  nullement  dogmatique  pro- 
clamé par  Jésus  se  développera  éternellement,  avec 
une  flexibilité  infinie,  amenant  des  symboles  de  plus 
en  plus  élevés,  et,  en  tout  cas,  créant  pour  les  (iivers 
étages  de  la  culture  humaine  des  formes  de  culte 
appropriées  à  la  capacité  de  chacun. 

Je  sais  qu'à  beaucoup  de  personnes  une  telle  solu- 
tion paraîtra  une  utopie,  et  «lies  auraient  raison  si 
Ton  parlait  ici  de  mesures  à  prendre  ou  de  légis- 
lation à  réformer;  mais  ce  n'est  point  de  la  sorte  que 
s'opèrent  les  grandes  transformations  de  l'humanité. 
La  législation  des  cultes  peut  rester  tant  que  Yqïï 
voudra  ce  qu'elle  est  ;  la  seule  question  intéressante 
pour  le  philosophe  est  de  savoir  de  quel  côté  va  le 
monde,  ou,  en  d'autres  termes,  de  voir  clairement 
les  conséquences  qu'impliquent  les  faits  accomplis. 
Or,  s'il  est  un  principe  qui  s'établisse  d'une  manière 
irrévocable,  c'est  que  le  domaine  de  l'âme  est  celui 
de  la  liberté.  Les  trois  grandes  forces  de  l'Europe 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  405 

moderne,  la  démocratie  française,  le  génie  allemand 
et  Tesprit  anglais,  sont  d'accord  sur  ce  point.  Les 
idées  ultramontaines  sont  liées  à  des  partis  sans  ave- 
nir. Tout  le  faubourg  Saint-Germain,  avec  son  oracle 
M.  de  Maistre,  pèse  moins  dans  le  monde  que  quel- 
ques quakers  de  Manchester.  Comment  voulez-vous 
que  ces  chrétiens  lancés  au  fond  de  l'Amérique  et  de 
rOcéanie  conservent  avec  la  vieille  Rome,  notre 
mère  à  tous,  les  mêmes  liens  d'obéissance  que  ceux 
qui  lui  doivent  la  civilisation  et  la  foi?  Le  christia- 
nisme libre  est  seul  éternel  et  universel.  L'idée  d'un 
pouvoir  spirituel  opposé  au  pouvoir  temporel  doit 
être  modifiée.  Certes  le  spirituel  n'est  pas  le  tem- 
porel; mais  le  spirituel  ne  constitue  pas  un  «  pou- 
voir )),  il  constitue  une  «liberté  ».  S'il  y  avait  ici-bas 
un  pouvoir  spirituel,  Grégoire  VII  aurait  eu  raison 
dans  ses  plus  hardis  paradoxes  :  le  royaume  des  âmes 
eût  été  tout,  le  royaume  des  corps  bien  peu  de  chose. 
En  réalité,  le  royaume  des  âmes  n'existe  que  dans  la 
région  des  âmes,  c'est-à-dire  dans  le  monde  de 
l'idée  pme.  La  liberté  est  limitée  dans  l'ordre  maté- 
riel :  le  champ  de  mon  voisin  m'est  interdit,  cela  est 
juste  et  nécessaire  pour  que  le  mien  le  soit  à  mon 
voisin  ;  mais  mon  Voisin  ne  me  fait  aucun  tort  en 
ayant  sur  Dieu,  le  monde  et  la  société  les  opinions 
qui  lui  semblent  bonnes,  car,  en  ayant  ces  opinions. 


406  L'AVENIR   RELIGIEUX 

il  ne  m'enlève  rien  du  droit  que  j'ai  d'en  avoir  de 
tout  opposées.  L'Église,  si  l'on  entend  par  ce  root  un 
pouvoir  armé  d'autres  moyens  que  ceux  de  la  libre 
propagande,  doit  ainsi  disparaître,  non  au  profit  de 
l'État,  mais  au  profit  de  la  liberté.  Tant  qu'il  y  aura 
un  établissement  officiel  de  la  reli^on,  il  vaut  mieux 
que  les  deux  autorités  soient  distinctes  que  réunies  ; 
mais  l'idéal  où  il  faut  tendre  est  justement  d'arriver 
au  règne  pur  de  l'esprit,  non  comme  l'entendent  les 
fanatiques  et  les  sectaires,  mais  comme  l'entendent 
les  vrais  libéraux,  persuadés  qu'une  croyance  n'a  de 
prix  que  quand  elle  est  acquise  par  une  réflexion 
personnelle,  qu'un  acte  relî^eux  n'est  méritoire  que 
quand  il  est  spontané. 

C'est  sans  contredit  le  protestantisme  qui  est  le 
plus  près  de  cet  idéal.  Se  dégageant  peu  à  peu  de 
ses  liens  avec  l'État,  le  protestantisme  arrive  de  nos 
jours  à  sa  dernière  conséquence,  qui  est  l'organi- 
sation libre  de  la  religion  et  l'union  des  chrétiens, 
non  dans  la  lettre  morte  des  symboles,  mais  dans  la 
pure  idée  religieuse,  telle  que  l'Évangile  l'a  pour  la 
première  fois  exprimée.  Malgré  des  réactions  locales 
et  momentanées,  le  protestantisme,  en  Allemagne, 
en  Angleterre,  en.  France,  en  Hollande,  en  Suisse,  ac- 
complit chaque  jour  de  sensibles  progrès  dans  cette 
voie.  Les  Églises  réformées  de  France,  en  particulier. 


DES   SOCIETES   MODERNES.  407 

tAversent  une  crise  dont  Tissue  intéresse  au  plus 
haut  degré  le  philosophe  et  T homme  religieux.  Obli- 
gées de  se  serrer  pour  résister,  ces  Églises  étaient 
restées  jusqu'à  ces  dernières  années  renfermées  dans 
les  étroits  symboles  du  calvinisme.  La  largeur  en  re- 
ligion est  le  fruit  d'une  longue  paix.  Ce  n'est  pas  à  des 
fils  de  martyrs  qu'il  faut  demander  de  critiquer  les 
symboles  pour  lesquels  leurs  pères  ont  souffert.  Les 
formules  larges  ne  savent  pas  se  défendre  et  ne  sai- 
sissent pas  assez  l'homme  tout  entier  pour  faire  endu- 
rer cent  cinquante  ans  de  proscriptions.  Le  protestan- 
tisme français  demandait  ainsi  à  être  jugé  non  par  ce 
qu'il  était  devenu  sous  le  coup  d'odieuses  persécu- 
tions, mais  par  ce  qu'il  eût  été  s'il  fût  resté  libre.  Un 
demi-siècle  de  liberté  a  suffi  pour  le  rendre  à  sa  di- 
rection naturelle.  Dès  l'époque  de  la  Restauration,  un 
pasteur  de  Nîmes,  Samuel  Vincent,  quoique  connais- 
sant peu  encore  le  christianisme  germanique,  énonçait 
avec  une  rare  fermeté  les  maximes  qui  depuis  sont 
devenues  des  axiomes  sur  la  nature  de  la  croyancp 
religieuse.  Plus  tard,  une  influence  d'études  supé- 
rieures, venue  surtout  de  Strasbourg,  a  renouvelé  la 
tradition  des  savantes  écoles  réformées  du  xvi®  et  dû 
xvii*  siècle.  Le  protestantisme  français  tout  entier 
finira  par  comprendre  que,  s'il  n'est  pas  la  religion 
libre,  il  n'a  pas  de  raison  d'exister,  que  le  siècle  ne 


408  L'AVENIR  RELIGIEUX 

se  fera  pas  calviniste,  qu'il  ne  quittera  pas  l'Église 
pour  la  Bible,  le  concile  de  Trente  pour  le  symbole 
de  la  Rochelle.  L'ancien  protestantisme  confessio- 
naliste.  et  national  peut  rendre  de  grands  services 
comme  pépinière  d'hommes  éclairés  ;  ipais,  comme 
secte  particulière,  il  ne  peut  aspirer  à  un  bien  grand 
avenir. 

Le  catholicisme,  avec  la  fière  audace  de  ses  affir- 
mations et  l'opinion  exagérée  qu'il  a  de  ses  droits,  ne 
se  prêtera  point  à  d'aussi  faciles  transformations.  Il 
traversera  de  longs  déchirements  avant  de  renoncer 
à  son  règne  terrestre,  à  l'idée  antichrétienne  de  son 
khalifat.  Pour  dire  toute  ma  pensée,  j'avouerai  qu'un 
schisme  entre  les  éléments  opposés  que  le  catho- 
licisme renferme  dans  son  sein  me  semble  difficile  à 
éviter.  Le  parti  politique,  s' enfonçant  de  plus  en 
plus  dans  les  intrigues,  et  le  parti  sincère,  froissé  de 
plus  en  plus  par  cette  confiance  exclusive  accordée 
aux  moyens  humains,  finiront  par  s'apercevoir  qu'ils 
n'adorent  pas  le  même  Dieu.  Le  moindre  malentendu, 
habilement  secondé,  qui  s'élèverait  à  la  mort  d'un 
pape  (qu'on  veuille  bien  relire  les  deux  premières 
pages  de  l'histoire  du  grand  schisme  d'Occident) 
ferait  passer  la  scission  intérieure  à  l'état  de  fait 
accompli.  Toute  grande  crise  religieuse  est  précédée 
d'une  période  d'essais  timides,  où  la  pensée  d'avenir 


,  / 


DES   SOCIÉTÉS  MODERNES.  409 

s'agite  en  quelques  âmes  douces,  et  où  les  réfor- 
mateur, humbles  encore,  se  soumettent  à  l'Église, 
qui  les  condamne.  Nous  sommes  à  ce  moment.  La 
rupture  de  Lamennais  a  été  un  fait  isolé,  tenant  à  sa 
rudesse  bretonne,  toujours  portée  aux  éclats.  La 
docilité  des  Montalembert,  d^s  P.  Hyacinthe,  résis- 
tera à  toutes  les  épreuves.  Mesurons  la  durée  qui 
s'écoule  de  Joachim  de  Flore  à  Luther,  en  passant 
par  Pierre-Jean  d'Olive,  Tauler,  Conecte,  Savonarole  : 
nous  aurons  l'espace  de  temps  qui  fait  d'un  saint 
un  hérésiarque.  11  est  vrai  que  les  mouvements  de 
l'humanité  sont  en  notre  siècle  fort  accélérés;  mais 
la  patience  des  âmes  pieuses  est  longue  :  il  faut  au 
moins  deux  générations  pour  que  Rosmini  ou  Lacor- 
daire  soient  les  ancêtres  d'un  schismatique. 

Une  objection  peut  m'être  adressée,  et  je  dois  la 
prévenir.  «  Vous  voulez  relever  la  religion,  me  dira- 
t-on,  et  vous  cherchez  à  la  soustraire  à  la  régence  de 
l'État;  mais  vous  ne  voulez  pas,  d'un  autre  côté, 
qu'elle  soit  une  puissance  organisée,  qui  force  l'État 
à  compter  avec  elle  :  ne  voyez-vous  pas  que  vous 
l'abaissez;  que,  n'étant  plus  une  chose  d'État,  elle 
descendra  au  niveau  des  opinions  de  littérature  ou 
d'art,  dont  l'administration  ne  se  soucie  pas,  parce 
qu'elle  les  trouve  au-dessous  d'elle?  Vous  qui  savez 
les  conditions  de  la  liberté,  ne  voyez-vous  pas  que 


410  L'AVENIR    RELIGIEUX 

VOUS  abattez  la  dernière  tour  où  elle  se  défende 
encore  ?  Quoi  !  dans  notre  société  démantelée ,  vou3 
applaudissez  à  la  ruine   de   la   dernière  forteresse 
féodale!  Vous  ne  songez  pas  que  cette  forteresse 
pourra  être  un  jour  l'unique  asile  des  âmes  qui  ne 
voudront  pas  plier  devant  la  redoutable  puissance  de 
rÉtat  !  En  somme,  au  milieu  de  l'universel  abaisse- 
ment de  l'Europe,   au  milieu  du  silence  créé  par 
l'égale  sujétion  de  tous,  qui  a  résisté?  qui  a  parlé? 
Le  pape,  les  évoques.  L'égalité  n'est  pas  une  protec- 
tion ;  le  Code  n'est   un  abri  pour  personne.   Si  la 
vieille  Rome  eût  eu  de  beaux  caractères  de  prêtres, 
si  la  puissance  pontificale,  au  lieu  d'être  absorbée 
par  l'empereur,  eût  abouti  à  créer  des  évêques,  le 
despotisme  césarien  eût  été  impossible.  La  liberté 
résulte  d'un  privilège;  pourquoi  ne  voulez-vous  pas 
que  l'Église  ait  le  sien?  »  Je  le  veux  certes,  s'il  m'est 
permis  d'avoir  le  mien  contre  elle;  mais  la  faute  de 
l'Église  n'a-t-elle  pas  été  précisément  d'en  appeler' 
plus  que  personne  au  principe  de  l'État  pour  étouffer 
au  nom  de  l'unité  nationale  toute  dissidence?  Qui 
plus  que  l'Église  a  invoqué  ce  redoutable  auxiliaire 
contre  ceux  qu'elle  croit  ses  ennnemis?  L'idée  exa- 
gérée que  la  France  se  fait  de  l'État,  les  difficultés 
qu'y  trouve  l'établissement  du  régime  constitutionnel , 
ne  sont-elles  pas  en  partie  l'œuvre  du  catholicisme  ? 


DES  SOCIÉTÉS  MODERNES.  4ii 

Cette  pensée  que  les  choses  dont  l'État  ne  s'occupe 
pas  sont  par  là  même  des  choses  moins  nobles  n'est- 
elle  pas  le  mal  qu'il  faut  combattre,  et  n'est-ce  pas 
justement  la  protection  dont  plusieurs  intérêts 
sociaux  ont  besoin  contre  les  tendances  nécessaire- 
ment envahissantes  de  l'Église  qui  fait  une  bonne 
partie  de  la  force  de  TÉtat?  Qu'on  laisse  à  l'Église 
son  organisation  féodale,  mais  qu'alors  on  relève  de 
toutes  pièces  le  système  des  organisations  libres; 
qu'on  laisse  d'autres  Églises,  d'autres  associations 
de  toute  nature  se  former  avec  un  droit  égal  *  sans 
cela  l'injustice  est  flagrante.  Un  établissement  offi- 
ciel de  l'Église  peut  être  une  condition  de  liberté 
dans  les  pays  déjà  libres;  mais  un  tel  établissement 
dans  les  pays  centralisés  est,  au  contraire,  une  at- 
teinte à  la  liberté.  Loin  de  s'exclure,  comme  l'a  cru 
un  publiciste  d'ailleurs  si  pénétrant*,  la  liberté  poli- 
tique et  la  liberté  de  penser  se  supposent  l'une 
l'autre,  et,  s'il  fallait  choisir,  j'avoue  même  que  je 
préférerais  la  seconde  ;  car  on  peut  être  un  homme 
accompli  dans  un  pays  qui  ne  jouit  pas  de  la  liberté 
politique,  et  sans  la  liberté  religieuse  et  philosophique 
on  ne  peut  être  qu'un  homme  fort^imparfait. 
La  liberté  se  trouve  ainsi  la  solution  de  la  ques- 

i.  M.  de  Tocqueville. 


412  L'AVENIR   RELIGIEUX 

lion" religieuse,  plus  encore  qu'elle  n'est  la  solution 
des  questions  morales,  sociales,  politiques,  indus- 
trielles. La  raison  en  est  simple.  Le  but  de  la  religion 
est  le  bien  ;  or,  le  bien  qui  n'est  pas  obtenu  par  la 
liberté  n'est  pas  le  bien.  La  religion  est  un  problème 
que  l'esprit  crée  en  s'y  appliquant;  la  vraie  et 
bonne  religion  est  pour  chacun  celle  qu'il  croit  et 
qu'il  aime.  Le  principe  libéral  par  excellence,  c'est 
que  l'homme  est  une  âme,'  qu'on  ne  doit  le  prendre 
que  par  l'âme,  que  tout  ce  qui  ne  change  point  l'âme 
est  de  nulle  valeur.  Une  justice  obstinée,  accordant 
avec  une  implacable  opiniâtreté  la  liberté  à  tous, 
même  à  ceux  qui,  s'ils  étaient  les  maîtres,  ne  l'ac- 
corderaient pas  à  leiirs  adversaires,  telle  est  la 
seule  issue  que  la  raison  entrevoie  aux  graves  pro- 
blèmes soulevés  de  nos  jours.  Je  suis  porté  à 
croire  que,  si  en  18â9on  n'avait  opposé  aux  erreure 
socialistes  qu'un  impassible  libéralisme,  le  virus 
dangereux  que  les  mesures  de  répression  prises  alors 
ont  fait  rentrer  dans  le  corps  social  eût  perdu  toute 
sa  force.  Bien  des  malheurs  eussent  été  conjurés,  et 
de  lourdes  entraves  apportées  aux  droits  de  tous 
n'existeraient  pas.. 

La^  religion  gagnera  plus  que  toute  autre  chose  à 
ce  régime.  De  grossières  associations  d'idées  très- 
préjudiciables   à  l'élévation    des  âmes  tomberont 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  413 

• 

d'elles-mêmes.  La  synonymie  établie  par  l'hypocri- 
sie de  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV  entre  libertin  et 
libre  penseur  disparaîtra.  Le  catholicisme  officiel  a 
pour  effet  ordinaire  d'amener  cette  confusion  ;  il  est 
triste  de  songer  que,  sans  l'appui  du  libertin  de  pe- 
tite ville  brouillé  avec  son  curé,  la  révolution  du 
xviii®  siècle,  qui  a  fondé  l'indépendance  de  la  pen- 
sée,  ne  se  fût  pas  accomplie.  L'exemple  de  l'Italie, 
flottant  depuis  le  moyen  âge  entre  le  matérialisme 
et  la  dévotion,  dévorée  à  la  fois  par  la  religion  et 
l'incrédulité,  paralysée  par  le  catholicisme  et  n'en 
sachant  point  sortir,  ne  peut  être  assez  médité.  En 
somme,  l'indifférence  superbe  de  l'averroïsme  pa- 
douan,  qui  semblait  au  xvi^  siècle  d'une  si  bonne 
politique,  a  été  une  maladresse.  On  ne  combat  pas  la 
trop  grande  puissance  d'une  religion  en  lui  faisant 
des  protestations  mensongères  de  respect.  Le  seul 
moyen  pour  empêcher  la  tyrannie  cléricale  est  l'ap- 
pel infatigable  à  la  liberté. 

Le  dogmatisme,  qui  croit  posséder  la  formule  éter- 
nelle du  vrai,  le  scepticisme,  qui  nie  le  vrai,  seront 
toujours  dans  la  direction  des  affaires  religieuses 
deux  guides  tirompenrs.  Rien  de  ce  qui  est  de  l'hn- 
manité  n'est  à  déda^er,  mais  rien  non  plus  n'est  à 
esnbmsser  d'une  manière  absolue.  Les  conditions  de 
la  dvilisation  sont  comme  celles  d'un  problème  à 


414  L'AVENIR   RELIGIEUX 

données  limitées.  Dans  un  pareil  problème,  toute 
donnée  poussée  à  l'extrémité  mène  à  l'impossible.  Il 
ne  faut  pas  toucher  imprudemment  à  l'équilibre  dé- 
licat  du  milieu  où  vit  l'humanité.  Dans  cette  atmo- 
sphère savamment  combinée  pour  qu'aucun  organe 
ne  dévore  les  autres  ou  ne  soit  dévoré,  un  degré'de 
chaleur  de  plus  ou  de  moins  produit  la  vie  ou  la 
mort.  Souvent,  en  cet  ordre  de  choses,  ce  qui  parait 
le  md  est  la  cheville  ouvrière  qui  soutient  le  reste. 
Tout  préjugé  est  une  erreur,  et  pourtant  l'homme  à 
préjugés  est  bien  supérieur  à  l'homme  nul  et  sans 
caractère  que  notre  siècle  indifférent  a  produit.  Tout 
abus  est  blâmable,  et  cependant  la  société  ne  vit  que 
d'abus.  Toute  affirmation  dogmatique  renfermée 
dans  une  phrase  finie  est  sujette  à  l'objection,  et 
cependant,  le  jour  où  l'humanité  cesserait  d'affirmer, 
elle  cesserait  d'être.  Toute  forme  religieuse  est  im- 
parfaite, et  pourtant  la  religion  ne  peut  exister  sans 
forme.  La  religion  n'est  vraie  qu'à  sa  quintessence, 
et  pourtant  la  trop  subtiliser,  c'est  la  détruire.  Le 
philosophe  qui,  frappé  du  préjugé,  del'abus,  de  l'er- 
reur contenue  dans  la  forme,  croit  posséder  la  vérité 
en  se  réfugiant  dans  l'abstraction,  substitue  à  la  réa- 
lité quelque  chose  qui  n'a  jamais  existé.  Le  sage  est 
celui  qui  voit  à  la  fois  que  tout  est  image,  préjugé, 
symbole,  et  que  l'image,  le  préjugé,  le  symbole 


DES   SOCIÉTÉS   MODERNES.  415 

sont  nécessaires,  utiles  et  vrais.  Le  dogmatisme 
est  une  présomption,  car  enfin,  si,  parmi  les  mil- 
lions d'hommes  qui  ont  cru  tour  à  tour  posséder  la 
vérité,  il  n'en  est  pas  un  qui  ait  eu  complètement 
raison,  comment  espérer  que  Ton  sera  plus  heureux? 
Mais  de  même  qu'on  ne  reproche  pas  au  peintre  de 
commettre  un  contre -sens  puéril  en  représentant 
Dieu  sous  des  formes  finies,  de  même  on  peut 
admettre  et  aimer  un  symbole,  dès  que  ce  symbole  a 
eu  sa  place  dans  la  conscience  de  l'humanité.  Sans 
rêver  la  perfection  absolue,  qui,  à  prendre  rigou- 
reusement les  choses,  serait  le  néant,  on  peut  croire 
qu'u«e  carrière  immense  est  ouverte  à  la  raison  et 
à  la  liberté.  Le  problème  du  vrai  et  du  juste  est 
comme  celui  de  la  quadrature  du  cercle,  dont  on 
approche  tant  que  l'on  veut,  mais  où  l'on  n'arrive 
jamais. 

Éternellement  battue  en  brèche  par  une  moitié  de 
l'âme  humaine,  la  religion  résistera  ainsi  éternelle- 
ment, appuyée  sur  l'autre  moitié.  Si  la  religion  était 
une  simple  erreur  de  l'humanité,  comme  l'astrolo- 
gie, la  sorcellerie  et  les  autres  chimères  qui  ont  été 
pendant  des  siècles  des  croyances  générales,  la 
science  l'aurait  déjà  balayée,  comme  elle  a  relégué 
dans  les^bas  étages  de  la  société  la  croyance  aux 
esprits  et  aux  sorciers.  Si,  d'un  autre  côté,  la  religion 


416  L'AVENIR  RELIGIEUX 

n'était  que  le  fruit  du  calcul  naïf  par  lequel  Thomme 
veut  retrouver  au  delà  de  la  tombe  le  fmit  des  pla- 
cements vertueux  qu'il  a  faits  ici-bas,  l'homme  y 
serait  surtout  porté  dans  ses  moments d'égoïsme.  Or, 
c'est  dans  ses  meilleurs  moments  que  l'homme  est 
religieux,  c'est  quand  il  est  bon  qu'il  veut  que  la 
vertu  corresponde  à  un  ordre  éternel,  c'est  quand  il 
contemple  les  choses  d'une  manière  désintéressée 
qu'il  trouve  la  mort  révoltante  et  absurde.  Gomment 
ne  pas  supposer  que  c'est  dans  ces  moments-là  que 
l'homme  voit  le  mieux?  De  l'homme  égoïste  et  dis- 
sipé, ou  de  l'homme  bon  et  recueilli,  quel  est  celui 
qui  a  raison  ?  Si,  comme  le  voulaient  les  sophistes 
italiens  du  xvi^  siècle,  la  religion  avait  été  inventée 
par  les  simples  et  par  les  faibles,  comment  les  plus 
belles  natures  seraient-elles  justement  les  plus  reli- 
gieuses? Disons  donc  hardiment  que  la  religion  est 
un  produit  de  l'homme  normal,  que  l'homme  est  le 
plus  dans  le  vrai  quand  il  est  le  plus  religieux  et  le 
plus  assuré  d'une  destinée  infinie;  mais  écartons 
toute  confiance  absolue  dans  les  imagés  qui  servent 
à  exprimer  cette  destinée,  et  croyons  seulement  que 
la  réalité  doit  être  fort  supérieure  à  ce  qu'il  est 
permis  au  sentiment  de  désirer  et  à  la  fantaisie 
d'imaginer. 
Peut-être  quelque  chose  d'analogue  à  ce  qui  s'est 


DES   SOCIÉTÉS  MODERNES.  417 

passé  dans  les  sciences  physiques  se  passera-t-il 
ici.  Au  premier  moment,  on  put  croire  que  les 
sciences  modernes,  en  détruisant  le  système  primitif 
où  les  phénomènes  de  la  nature  étaient  l'œuvre 
d'agents  libres,  allaient  détruire  la  beauté  de  l'uni- 
vers et  tout  réduire  à  un  plat  réalisme.  Bien  des 
âmes  tendres  pleurèrent  ce  monde  enchanté  où  vécut 
l'humanité  ignorante,  ce  monde  où  tout  était  moral, 
passionné,  plein  de  vie  et  de  sentiment.  On  crut  que 
la  science  allait  diminuer  le  monde.  En  réalité,  elle 
l'a  infiniment  agrandi.  Les  idées  qui  semblaient  dans 
l'antiquité  les  plus  exagérées  ,  se  sont  trouvées 
étroites,  mesquines,  puériles,  comparées  à  ce  qui 
est.  La  terre  semblable  à  un  disque,  le  soleil  gros 
comme  le  Péloponèse,  les  étoiles  roulant  à  quel- 
ques lieues  de  hauteur  sur  les  rainures  d'une  voûte 
solide,  un  univers  fermé,  entouré  de  murailles,  cin- 
tré comme  un  coffre  S  voilà  le  système  du  monde  le 
plus  splendide  que  l'on  eût  pu  concevoir.  Qui  oserait 
le  regretter  en  présence  de  celui  que  la  science  a 
révélé?  L'hypothèse  mécanique  de  Newton  n'est-elle 
pas  plus  grandiose  que  celle  des  anges  mouvant  les 
sphères,  et  l'histoire  du  globe,  telle  que  la  géologie 

•  1 .  Voir  l'étude  de  M.  Letronne  sur  Gosmas  Indicopleustès  et  les 
opinions  cosmographiques  des  Pères  de  l'Église.  Revue  des  Deux 
Mwides,  15  mars  1834. 

27 


418  L'AVENIR  RELIGIEUX. 

permet  déjà  de  l'entrevoir,  n'est-elle  pas  plus  poé- 
tique que  le  monde  façonné  à  la  main  il  y  a  cinq 
mille  ans?  Croyons  hardiment  que  le  système  du 
monde  moral  est  de  même  supérieur  à  nos  symboles. 
Ne  pleurons  pas  les  chimères  enfantines  des  époques 
naïves.  Le  rêve  pâlittoujouis  devant  la  réalité.  Lais- 
sons la  science  inflexible  attaquer  avec  la  rigueur  de 
ses  méthodes  ces  problèmes  résolus  depuis  des  siècles 
par  le  sentiment  et  rimagmaiion.  Qui  sait  si  la  mé- 
taphysique et  la  theo'ogie  du  passé  ne  seront  pas  à 
celles  que  le  progrès  de  la  spéculation  révélera  un 
jour  ce  que  le  cosmos  d'Anaximène  ou  d'Indicopleus- 
tès  est  au  cosmos  de  Laplace  et  de  Humboldt  ! 


DU  LIBÉRALISME  CLÉRICAL. 


(1848) 


Rien  ne  fait  mieux  comprendre  l'irrésistible  éner- 
gie du  mouvement  des  idées  que  la  force  avec  la- 

4 

quelle  rhumanité  tire  après  elle  ceux  mômes  qui  se 
posaient  comme  ses  plus  dangereux  adversaires  et 
qui  tentaient  le  plus  audacieusement  de  l'arrêter. 
On  dirait  une  tempête  qui  entraîne  à  reculons  ceux 
qui  essayent  de  lui  faire  face.  Les  partis  j'étro- 
grades,  qui  se  croient  privés  d'un  droit  si  l'hu- 
manité conquiert  les  siens  et  brise  la  barre  dont 
on  voulait  l'enrayer,  en  viennent  bientôt  à  se  poser 
en  persécutés  et  à  réclamer  pour  eux  le  bénéfice  de 
cette  liberté  qu'ils  avaient  si  vivement  combattue, 
quand  elle  leur  était  contraire.  Un  grand  pas  a  été 
accompli  le  jour  où  les  choses  sont  amenées  à 
ce  point  que  les  ennemis  du  progrès  en  appellent 
aux  principes  qui  les  ont  détrônés,  et  trouvent  leur 


420  DU   LIBÉRALISME   CLÉRICAL. 

intérêt  à  demander  qu'on  pousse  les  choses  à  leurs 
dernières  conséquences.  Ce  n'est  pas  qu'il  faille 
beaucoup  compter  sur  ce  libéralisme  de  circon- 
stance ;  mais  les  principes  au  moins  ont  été  avoués, 
et  il  y  a  contentement  à  voir  ces  droits  sacrés  pro- 
clamés et  invoqués  par  les  hommes  qui  les  avaient 
d'abord  niés  le  plus  outrageusement. 

Déjà,  pendant  les  dernières  années  du  régime 
précédent,  le  parti  le  plus  absolu,  celui  qui  se  croit 
opprimé  s'il  ne  domine  pas,  avait  soutenu  une 
vive  polémique  contre  les  représentants  des  idées 
libérales,  en  n'ayant  à  la  bouche  que  le  mot  de 
liberté.  Mais  ce  revirement  n'était  rien  en  compa- 
raison des  faits  dont  nous  sommes  les  témoins  de- 
puis quelques  mois.  Des  moines  transformés  en  ar- 
dents démocrates,  les  anciens  alliés  de  la  noblesse 
devenus  plus  républicains  que  le  tiers  état,  des 
prêtres  bénissant  l'arbre  qu'ils  ont  tant  de  fois 
maudit,  et  traitant  de  tyrannie  le  gouvernement 
qu'ils  avaient  d'abord  traité  d'anarchie,  voilà  les 
miracles  que  cette  année  nous  réservait.  Reportons- 
nous  en  effet  à  1830.  Quelle  rage!  quels  cris  à  l'im- 
piété, au  sacrilège  !  Et  contre  quoi  ?  Était-ce  contre 
les  fautes  qui,  dans  les  dernières  années,  rendirent 
inutile  l'œuvre  des  combattants  de  juillet?  Serait-ce 
que  les  croyants  prévissent  le  tort  que  par  certains 


DU  LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  421 

côtés  cette  dynastie  devait  faire  à  la  France?  Ah  ! 
sans  doute,  s'ils  avaient  su  qu'un  jour  renaîtrait 
la  religion  d'État,  qu'un  jour  la  liberté  de  la  pensée 
serait  sacrifiée  à  un  pacte  funeste  avec  le  parti  qui 
se  dit  religieux,  leur  rage  eût  été  adoucie,  et,  s'ils 
n'eussent  pas  accordé  au  nouveau  venu  cette  affec- 
tion de  cœur  que  l'on  ne  pouvait  avoir  que  pour  le 
fils  aîné  de  l'Église,  ils  n'eussent  point  lancé  contre 
lui  tant  d'anathèmes.  Pourquoi  donc  cette  fureur? 
C'est  que  le  pouvoir  était  d'abord  trop  libéral,  ou 
plutôt  était  forcé  de  l'être  trop  ;  c'est  qu'il  renver- 
sait un  régime  chéri,  et  dont  on  se  promettait  beau- 
coup ;  c'est  qu'on  ne  pouvait  plus  espérer  la  sainte 
alliance  du  trône  et  de  l'autel. 

Venons  à  18A8.  Que  les  temps  sont  changés!  Avec 
quelle  bonne  grâce  on  se  prête  aux  circonstances  ! 
avec  quel  empressement  on  se  fait  démocrate,  tout 
en  riant  en  secret  de  la  démocratie!  avec  quelle 
sévérité  on  condamne  un  gouvernement  moins  blâ- 
mable après  tout  que  celui  de  la  Restauration,  pour 
lequel  on  n'a  que  des  sympathies!  Est-ce  que  par 
hasard  la  révolution  de  1848  serait  plus  de  droit 
divin  que  celle  de  1830?  Les  combattants  de  juillet 
étaient-ils  moins  des  rebelles  que  ceux  de  février? 
Si  l'œuvre  des  premiers  a  été  annulée  par  l'égoïsme 
des  hommes  politiques,  est-ce  leur  faute?  Eh  bien. 


422  DU    LIBÉRALISME  CLÉRICAL. 

comment  les  a  traités  le  clei^?  En  rebelles,  en 
séditieux.  Les  prières  de  l'Église  leur  ont  été  refusées 
ou  données  de  mauvaise  grâce.  Au  fond  du  cœur, 
on  les  damnait  comme  morts  dans  le  péché  de  la 
révolte.  Plusieurs  prêtres  alléguèrent,  afin  d'excuser 
les  cérémcHiies  officielles,  qu'en  priant  pour  les 
morts  de  juillet,  on  ne  spécifiait  pas  de  quels  morts 
il  s'^agissait,  et  qu'on  pouvait  appliquer  son  inten- 
û(m  aux  Suisses  et  aux  antres  victimes  de  la  cause 
royale. 

Est-ce  bien  sérieusement  ^rès  cela  qu'on  érige 
les  morts  de  février  en  héros  et  en  martyrs?  Ne  le 
croyez  pas.  Ce  n'est  là  que  rancune  et  calcul  d'inté- 
rêt. Les  rancunes  cléricales  sont  longues  :  dix-huit  an- 
nées, et  dix>huit  années  de  caresses,  ne  les  avaient  pas 
adoucies.  Le  roi  du  9  août  était  encore  un  usurpateur, 
et  Dieu  sait  au  bout  de  combien  de  générations  et  au 
prix  de  combien  de  concessions  eût  été  légitimée  sa 
dynastie.  Février  contente  les  catholiques,  parce  que 
février  soulage  leur  mauvaise  humeur  contre  celui 
qui  avait  supplanté  le  rtà  selon  le  cœur  de  Dieu  ; 
parce  que  février,  pensent-ils,  aqplanira  les  voies  au 
fils  de  David,  à  ce  Joas  hien-aimé,  qui  va  venir  ré- 
parer les  maux  des  révolutions,  et  ramener  «  la 
beauté  des  anciens  jours  ».  ' 

Voyons  si,  de  bonne  foi,  ce  libéralisme  peut  être 


DU    LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  423 

sérieux  ;  consultons  les  antécédents,  qui  pour  l'Église 
sont  une  règle  obligatoire,  afin  de  savoir  si  de  tels 
principes  sont  chez  elle  de  bien  vieille  date.  On  a 
souri  de  Tembarras  d'un  religieux  qui,  au  milieu 
de  ses  protestations  démocratiques,  s'est  vu  opposer 
un  passage  beaucoup  moins  républicain,  tiré  de  ses 
écrits  antérieurs.  L'Église  entière,  quand  elle  se  fait 
libérale,  ne  s'expose-t-elle  pas  à  un  seiriblable  dé- 
menti? 

Posons  d'abord  en  principe  que  l'Église  ne  peut 
jamais  se  départir  de  son  passé,  que  pour  elle  renier 
un  de  ses  actes,  c'est  se  détruire  :  Smt  ut  sunt^  aut 
non  sinty  sera  toujours  la  devise  des  orthodoxes.  Que 
ce  soit  là  une  position  malheureuse,  irrégulière,  si 
j'ose  le  dire,  dans  l'humanité  :  je  le  reconnais.  La 
philosophie  n'étant  jamais  qu'une  formule  plus  ou 
moins  avancée,  mais  toujours  incomplète,  de  la 
vérité,  le  penseur  ne  conçoit  en  aucune  circon- 
stance ni  la  rétractation  absolue,  ni  l'immobilité  dé- 
cidée. Il  veut  que  l'on  se  prête  aux  modifications 
successives  amenées  par  le  temps,  sans  jamais 
rompre  avec  son  passé,  mais  sans  en  être  l'esclave;  il 
veut  que,  sans  renier  les  symboles  qu'on  a  aimés,  on 
sache  les  expliquer  en  des  sens  nouveaux  et  montrer 
la  part  de  vérité  md  définie  qu'ils  contenaient.  Telle 
est  la  méthode  de  la  philosophie.  Qu'un  philosophe 


424  DU  LIBÉRALISME  CLÉRICAL. 

se  dépasse  lui-même  et  use  plusieurs  systèmes,  cela 
n'a  rien  de  contradictoire,  cela  lui  fait  honneur.  Mais 
il  n'en  va  pas  ainsi  de  Torthodoxie,  Gomme  sa  pré- 
tention est  d'être  faite  du  premier  coup  et  tout  d'une 
pièce,  elle  se  met  par  là  en  dehors  du  progrès,  elle 
devient  roide,  cassante,  inflexible,  et,  tandis  que  la 
philosophie  est  toujours  contemporaine  à  l'huma- 
nité, la  religion  à  un  certain  jour  devient  arriérée; 
car  elle  est  immuable,  et  l'humanité  marche.  Ce 
n'est  pas  que  de  force  l'Église  aussi  n'ait  marché 
comme  le  reste.  Mais  elle  le  nie  ;  elle  ment  à  l'his- 
toire, elle  fausse  toute  critique  pour  prouver  que 
SDn  état  actuel  est  semblable  à  son  état  primitif,  et 
elle  y  est  obligée  pour  demeurer  orthodoxe. 

Le  passé  étant  la  loi  infranchissable  de  l'Église,  si 
le  passé  lui  interdit  le  libéralisme,  si  elle  ne  peut 
sans  renier  ses  décisions  antérieures  adopter  les 
idées  modernes  en  politique,  il  sera  prouvé  que  les 
orthodoxes  n'ont  pas  le  droit  de  parler  de  liberté,  et 
que,  s'ils  en  parlent,  ils  sont  des  hypocrites  ou  des 
hérétiques. 

Quatre  articles  résument  toute  la  charte  des  liber- 
tés modernes:  —  Existence  de  la  nation  à  l'état  de 
personne  morale  ayant  des  droits  comme  elle  a  une 
responsabilité.  —  Participation  de  tous  au  gouver- 
nement à  des  degrés  divers.  —  Tolérance  religieuse 


DU    LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  425 

universelle.  —  Liberté  illimitée  de  la  pensée,  et  par 
conséquent  de  la  parole  et  de  la  presse,  dans  Tordre 
spéculatif.  —  Voyons  ce  que  TÉglise  peut  accepter 
de  ce  programme. 


I. 


Les  traités  de  théologie  et  de  philosophie  ecclé- 
siastique* sont  d'accord  pour  condamner  le  principe 
de  la  souveraineté  du  peuple*.  La  «  théorie  du  contrat 

1.  Les  scolastiques  du  moyen  âge  professaient  une  doctrine  beau- 
coup plus  libérale.  Mais  c'était  là  chez  eux  un  reflet  des  écrits 
d*Âristote  et  des  philosophes  anciens. 

2.  Voici  comme  le  qualifiait  M.  Frayssinous  :  «  ...  Théorie  aussi 
absurde  que  séditieuse,  qui  ne  flatte  la  multitude  que  pour  Tégarer, 
et  ne  lui  vante  ses  droits  que  pour  lui  faire  violer  tous  ses  devoirs. 
Pour  peu  qu'on  veuille  approfondir  les  choses,  on  trouve  que  les  mots 
peuple  et  souverain  ne  s'allient  pas  plus  ensemble  que  les  mots 
lumière  et  ténèbres,  etc.  »  (  Conférence  sur  l'union  de  la  religion 
et  de  la  société,)  Un  des  plus  curieux  monuments  des  doctrines  poli- 
tiques de  l'Église  est  la  bulle  de  Pie  VII  contre  les  carbonari 
(13  sept.  1821).  Ceux-ci  sont  condamnés  parce  qu'ils  enseignent 
«  qu'il  est  permis  d'exciter  des  révoltes,  pour  dépouiller  de  leur 
puissance  les  rois  et  ceux  qui  commandent,  auxquels  ils  donnent 
le  nom  injurieux  de  tyrans.  »  La  bulle  les  frappe  d'excommunica- 
tion, ainsi  que  tous  ceux  qui  liront  leurs  livres  et  ne  les  dénonceront 
pas  à  leur  évèque  dès  qu'ils  les  connaîtront.  {Ami  de  la  religion  et 
dttrot,  lOoct.  1821.) 


420  DL    LIBÉRALISME   CLÉRICAL. 

social  »,  qui,  bien  que  trës-faatiTe,  si  on  la  prend 
comme  une  hypothèse  historique,  reste  la  hase  de  la 
politique  moderne,  est  une  héîîèsie  aux  yeux  des 
théologiens.  Le  droit  dinn  du  pouvoir  établi  est 
une  proposition  que  les  docteurs  orthodoxes  prou- 
vent par  l'Écriture,  et,  comme  leur  exégèse  ne  se 
refuse  pas  les  contre-sens,  les  textes  se  présentent 
en  abondance  :  Per  me  reges  régnant^.  —  Sub- 
jecti,..  estote  ofrmi  hwnanœ  creaturœ propter  Deum, 
sive  régi  quasi  prœrellenti ^  sire  dacibus  tanqtunn 
ab  eo  missiSy...  quia  sic  est  rolunias  Dei^.  —  Ont- 
nis  anima  potestaiibus  sublimioribus  subdita  sii; 
non  est  enim  potestas  nisi  a  Deo;  quœ  autem  sunty  a 
Deo  ordinatœ  sunt.  Itaque  qui  resistit  potestatiy  Dei 
ordinationi  resistit.  Qui  autem  resistunt^  ipsi  sibi 
damnatianem  acquirunt...  Dei  enim  minister  est... 
Ideo  necessitate  subditi  éstote^  non  solum  propter 
iram^  sed  etiam  propter  conscient iam...  Ministri 
enim  Dei  sunt  y  in  hoc  ipsum  servientes^.  Les  Pères 
ne  font  pas  défaut  :  Non  tribuamus  dandi  regni  at- 
que  imperii  potestatem  nisi  Deo  vero...,  dit  saint 


i.  Prov,,  vui,  15.  Ces  paroles,  dans  la  bouche  de  la  Sagesse  divine, 
sont  fort  simples;  mais  il  s'agit  ici  du  sens  que  les  théologiens  ont 
voulu  y  voir. 

%  I  Ep.  Petn,  n,  i'i, 

3.  Ep.  Pauli  ad  Rom.,  xiu,  1-7. 


DU   LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  427 

Augustin  ^  Dieu  me  préserve  de  manquer  assez  de 
critique  pour  ériger  saint  Pierre,  saint  Paul  et  saint 
Augustin  en  absolutistes  d'après  quelques  textes  dé- 
coupés. On  aurait  d'aussi  bonnes  preuves  pour  faire 
de  Jésus-Christ  un  révolutionnaire.  Je  rapporte  les 
arguments  des  théologiens  pour  montrer  quelle  est 
parmi  eux  l'opinion  généralement  établie.  La  théorie 
du  droit  divin  commence  à  se  formuler  explicite- 
ment dès  l'époque  de  Constantin.  Les  Pères,  et 
surtout  Lactance,  ne  cessent  de  représenter  aux  em- 
pereurs l'avantage  que  leur  procure  le  christia- 
nisme, en  leur  assurant  des  sujets  qui  ne  se  ré- 
voltent jamais*. 

On  s'est  habitué  depuis  assez  longtemps  à  dire 
que  l'Évangile  renferme  des  principes  de  liberté  poli- 
tique, et  cette  phrase  banale  se  répète  complaisam- 
ment.  On  serait  bien  embarrassé  s'il  fallait  citer  un 
seul  passage  de  l'Évangile  qui  contienne  le  moindre 
germe  du  système  politique  adopté  par  les  nations 
modernes.  L'admiration  que  tout  esprit  élevé  pro- 
fesse pour  ce  livre  sublime  ne  doit  point  aller  jus- 
qu'à y  trouver  ce  qui  n'y  est  pas.  Le  principe  de 
l'Évangile,  c'est  l'idée  morale  et  religieuse,  le  per- 

1.  De  civiUiLte  Dei,  V,  2i. 

2.  Cf.  Gibbon,  Histoire  de  la  décadence  et  de  la  chute  de  Vempire 
romain,  ch.  xx. 


428  DU    LIBÉRALISME  CLÉRICAL. 

fectionnement  et  la  purification  de  Thomme  inté- 
rieur. Sans  doute  le  respect  de  l'humanité  qu'une 
telle  doctrine  inspire  devait  amener  des  mœurs 
plus  dignes  en  politique.  Mais  c'est  par  voie  de 
conséquence  qu'un  si  heureux  résultat  est  arrivé  à 
se  produire.  Le  seul  passage  politique  que  l'on 
puisse  citer  de  l'Évangile  est  un  mot  d'indifférence 
supérieure  :  Reddite  ergo  quœ  sunt  Cœsaris  Ccesari 
et  quœ  sunt  Dei  Deo^. 

Et,  de  fait,  est-ce  du  christianisme  que  sont 
sorties  directement  les  idées  libérales?  Est-ce  le 
christianisme  qui  a  fait  la  Révolution?  Depuis  le 
commencement  des  temps  modernes,  le  christia- 
nisme traditionnel  n'a-t-il  pas  cherché  à  étouffer 
toutes  les  aspirations  de  l'Europe  occidentale?  Les 
écrivains  catholiques  qui  se  sont  crus  obligés  d'être 
conséquents  n'ont-ils  pas  été  les  plus  hostiles  au 
progrès  politique?  C'est  l'esprit  moderne,  élevé  sans 
doute  en  partie  par  le  christianisme,  mais  affranchi 
du  christianisme,  qui  a  produit  tous  les  grands  mou- 
vements d'émancipation.  L'orthodoxie  maudissait 
d'abord  ces  mouvements;  puis,  quand  elle  a  vu  qu'il 
était  impossible  d'arrêter  le  torrent,  que  l'humanité 
continuait  son  chemin,  s'inquiétant  peu  de  la  laisser 

1.  Matth,,\Tiu^  21. 


DU   LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  429 

en  arrière,  elle  s'est  mise  à  courir  après  sa  pupille 
infidèle,  à  faire  Tempressée,  à  prétendre  qu'elle 
avait  voulu  ce  qui  est  arrivé  et  qu  on  lui  en  devait 
beaucoup  de  reconnaissance. 

Voulez-vous  apprécier  dans  sa  vérité  ce  libéra- 
lisme «  du  lendemain  »,  lisez  les  auteurs  orthodoxes 
qui  ont  écrit  librement  et  avant  que  le  «  malheur 
des  temps  »  vînt  les  forcer  à  des  concessions.  Prenez, 
par  exemple,  la  Politique  tirée  des  propres  paroles 
de  l'Ecriture  sainte  de  Bossuet.  Savez-vous  quelle 
politique  ce  Père  de  TÉglise,  ce  grand  exégète 
des  catholiques  a  tirée  du  livre  révélé  ?  En  voici  le 
résumé  en  phrasés  textuelles  : 

«  Le  meilleur  gouvernement  est  le  gouvernement 
monarchique,  héréditaire  de  mâle  en  mâle  et  d'aîné 
en  aîné.  Ainsi  la  France,  ajoute  Bossuet,  où  la  suc- 
cession est  réglée  de  cette  manière,  peut  se  glorifier 
d'avoir  la  meilleure  constitution  d'État  qui  soit  pos- 
sible, et  la  plus  conforme  à  celle  que  Dieu  même  a 
établie.  Ce  qui  montre  tout  ensemble  et  la  sagesse 
de  nos  ancêtres  et  la  protection  particulière  de  Dieu 
sur  ce  royaume  ^  —  Dieu  établit  les  rois  comme  ses 
ministres,  et  règne  par  eux  sur  les  peuples.  —  La 
personne  des  rois  est  sacrée  *.  —  L'autorité  royale 

1.  L.  II,  art.  1. 

2.  L.  m,  art.  2. 


430  DU   LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

est  absolue.  Le  prince  ne  doit  rendre  compte  à  per- 
sonne de  ce  qu'il  ordonne  ^  —  La  seule  défense  des 
particuliers  contre  la  puissance  publique  doit  être 
leur  innocence.  —  11  faut'obéir  aux  princes  comme  à 
la  justice  même.  Ils  sont  des  dieux,  et  participent  en 
quelque  façon  à  l'indépendance  divine.  —  Le  prince 
se  peut  redresser  lui-même  quand  il  connaît  qu'il  a 
mal  fait,  mais  contre  son  autorité  il  ne  peut  y  avoir 
de  remède  que  dans  son  autorité.  —  11  n'y  a  que 
Dieu  qui  puisse  juger  des  jugements  et  de  la  personne 
des  princes.  — 11  n'y  a  point  de  force  coactive  contre 
le  prince.  —  11  n'y  a  dans  un  État  que  le  prince  qui 
soit  armé.  —  Le  peuple  doit  craindre  le  prince, 
mais  le  prince  ne  doit  craindre  que  de  faire  le  mal. 
—  La  crainte  de  fâcher  poussée  trop  avant  dégénère 
en  une  faiblesse  criminelle.  —  Le  prince  doit  se  faire 
craindre  des  grands  et  des  petits.  —  L'autorité 
royale  doit  être  invincible.  —  La  fermeté  est  un  ca- 
ractère essentiel  de  la  royauté  *.  —  La  majesté  est 
l'image  de  la  grandeur  de  Dieu  dans  le  prince.  (Suit 
un  parallèle  entre  Dieu  et  le  prince^.)  —  11  faut  ser- 


1.  Bossuet  voit  Tidéal  de  la  royauté  dans  ce  passage  de  TEcclé- 
siaste  :  Omn»  qiwd  voluerit  faciet  :  et  sermo  illius  potestate  plenus 
est,  nec  dicere  ei  quisquam  potest:  Quare  ita  facis?  {EccL,  viii,  3,  4.) 

2.  L.  IV. 

3.  L.  V,  art.  4. 


DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL.  431 

vir  rÉtat  comme  le  prince  Tentend  ;  car  en  lui  réside 
la  raison  qui  conduit  l'État  ^  —  Obéir  passivement  ^ 
—  Les  sujets  n'ont  à  opposer  à  la  violence  des 
princes  que  des  remontrances  respectueuses  sans 
mutinerie  et  sans  murmure,  et  des  prières  pour  leur 
conversion^.  —  Jamais  dé  révojte  pour  quelque  rai- 
son que  ce  soit^.  » 

La  plupart  de  ces  axiomes  sont  les  titres  d'autant 
de  chapitres,  dont  chacun  est  prouvé  à  la  façon 
d'une  proposition  de  théologie,  avec  un  grand  luxe 
de  citations  de  la  Bible.  Bossuet  ne  fait,  du  reste,  que 
résumer  la  politique  orthodoxe,  et  il  n'est  pas  de  ca- 
tholique qui,  en  secret,  ne  doive  dire  que  ce  serait 
là  le  meilleur  régime,  si  un  tel  régime  était  désor- 
mais possible.  En  effet,  du  moment  que  l'homme 
est  considéré  comme  naturellement  méchant,  du 
moment  que  réprimer  est  l'abrégé  de  la  morale, 
réprimer  est  aussi  le  mot  de  la  politique.  Le  régime 
le  plus  dur,  le  plus  capable  de  maîtriser  les  pas- 
sions, est  le  meilleur.  Le  politique  toujours  préoc- 
cupé,  comme  M.  de  Maistre,  d'expiation,  de  crime 

l.L.  VI,  art.  1. 

2.  /fei'd.,  art.  2. 

3.  Ibid,,a.Tt.  2,  6«  proposition.  —  «  N'est-ce  pas  combattre  pour 
l'autorité  légitime,  dit-il  ailleurs,  que  d'en  souffrir  tout  sans  mur- 
murer? M  {Sermon  sur  Vunité  de  VÊglise,  premier  point.) 

4.  Polit,,  1.  VI,  art.  2  et  3. 


432  DU  LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

inhérent  à  Thomme  et  antérieur  à  la  naissance,  de 
mal  incurable  dans  la  nature  humaine,  ne  doit 
guère  applaudir  à  ce  qui  sert  le  progrès.  Une  jus- 
tice formidable,  des  supplices,  des  soldats,  le  bour- 
reau, voilà  les  vrais  moyens  de  gouvernement,  et  le 
célèbre  publiciste,  en  rêVant  ce  cauchemar  et  s'y 
reposant  avec  complaisance,  n'a  été  que  conséquent 
à  son  orthodoxie.  Gomme,  dans  ce  système,  une 
seule  chose  est  nécessaire,  sauver  les  âmes  à  quel- 
que prix  et  de  quelque  manière  que  ce  soit,  on  doit 
préférer  à  tout  autre  le  gouvernement  qui  régit  le 
plus  énergiquement  l'homme,  qui  fait  le  plus  res- 
sembler la  société  à  un  monastère  sévèrement  dis- 
cipliné, où  toute  liberté  est  vigoureusement  pliée  au 
bien,  et  où  le  mal  est  rendu  forcément  impossible, 
La  légitimité  de  l'opposition  légale,  quand  les 
droits  de  la  nation  sont  méconnus,  est  la  conséquence 
de  la  souveraineté  nationale.  Tous  les  traités  de 
morale  orthodoxes  en  font  un  crime  sans  restriction 
ni  explication.  Qu'on  lise,  par  exemple,  le  Cinquième 
Avertissement  de  Bossue  t  et  sa  Défense  de  V  Histoire 
des  Variations  *,  consacrés  à  réfuter  les  lettres  de 
Jurieu.  Le  ministre  avait  soutenu  la  théorie  de  la 


1.  Voir  aussi  Uist.  des  Variations,  1.  X,  S  25  et  suiv.  —De 
Maisti*e,  Du  pape,  1.  II,  ch.  ii. 


DU    LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  433 

souveraineté  du  peuple,  des  pactes  supposés,  du 
droit  qu'a  la  nation  de  changer  sa  constitution  ^ 
Gela  paraît  simplement  à  Bossuet  «  une  doctrine 
propre  à  soulever  tous  les  États.  Les  parents,  ajoute - 
t-il,  ont-ils  besoin  de  faire  un  pacte  avec  leurs  en- 
fants pour  les  obliger  à  leur  obéir  ^  ?  » 

Voilà  le  vrai  mot.  Le  souverain  possédant  son  État 
légitimement,  comme  une  propriété  qu'il  tient  de 
Dieu,  l'en  déposséder  est  à  la  fois  une  injustice  et  un 
sacrilège.  Cette  singulière  idée  de  légitimité  par  droit 
divin,  qui  joue  un  si  grand  rôle  dans  l'histoire  des 
nations  modernes,  et  qui  n'apparaît  pas  dans  l'his- 
toire ancienne,  en  dehors  des  Juifs,  a  été  formée  chez 
nous  sous  des  influences  cléricales.  Le  clergé,  en  em- 


1.  C'est  lui  qui  émit  le  premier  ce  principe  exagéré  que  «  le  peu- 
ple n'a  pas  besoin  de  raison  pour  valider  ses  actes  n  . 

2.  «  J'ai  vengé,  dit-il  en  se  résumant,  le  droit  des  rois  et  de  toutes 
les  puissances  souveraines;  car  elles  sont  également  attaquées,  s'il 
est  vrai,  comme  on  le  prétend,  que  le  peuple  domine  partout,  et  que 
l'État  populaire,  qui  est  le  pire  de  tous,  soit  le  fond  de  tous  les 
États.  J'ai  répondu  aux  autorités  de  l'Écriture  qu'on  leur  oppose. 
Celles-là  sont  considérables  ;  et,  toutes  les  fois  que  Dieu  parle  ou 
qu'on  objecte  ses  décrets,  il  faut  répondre.  Pour  les  frivole»  raison- 
nements dont  se  servent  les  spéculatifs  pour  régler  le  droit  des 
puissances  qui  gouvernent  l'univers,  leur  propre  majesté  les  en 
défend;  et  il  n'y  aurait  qu'à  mépriser  ces  vains  politiques,  qui,  sans 
connaissance  du  monde  ou  des  affaires  publiques,  pensent  pouvoir 
assujettir  les  trônes  des  rois  aux  lois  qu'ils  dressent  parmi  leurs 
livres,  ou  qu'ils  dictent  dans  leurs  écoles,  n 

28 


434  DD    LIBÉRALISME    GLÉRIGAU 

prantant  à  la  théocratie  hébraïque  le  sacre  des  rois, 
faisait  de  ceux-ci  des  a  Christs  du  Seigneur  »,  et  don- 
nait à  leur  inviolabilité  une  sanction  religieuse.  La 
royauté  devenait  ainsi  une  sorte  de  sacrement  impri- 
mant ((  caractère  »,  un  a  ordre  »  à  part;  et  en  efiEet 
plusieurs  cérémonies  du  sacre  étaient  imitées  de 
l'ordination  sacerdotale  ^ 

Bien  loin  donc  que  l'Église  ait  avancé  l'émanci- 
pation des  peuples,  il  faut  dire  qu'elle  l'a  retardée. 
Cette  émancipation  n'a  pu  se  faire  que  quand  les 
peuples  se  sont  préalablement  émancipés  de  l'Église. 
Sans  doute  l'autorité  ecclésiastique,  et  spécialement 
la  papauté,  furent  souvent,  dans  la  première  moitié 
du  moyen  âge,  une  protection  contre  la  barbarie  du 
siècle.  Les  maximes  d'humanité  que  l'Église  a  toujours 
professées,  hors  les  cas  où  elle  a  été  en  péril,  la  pos- 
sibilité d'en  appeler  de  la  conquête  et  de  la  brutalité 
à  une  puissance  spirituelle  étaient  un  immense  bien- 
fait dans  un  temps  où  la  force  régnait  d'une  manière 
absolue.  Mais,  si  l'Église  d'ordinaire  soutint  les  oppri- 
més, elle  ne  tenta  jamais  de  revendiquer  leur  liberté 
ni  de  réveiller  en  eux  l'idée  de  leurs  droits.  Les  ser- 


1 .  Les  gens  ignorants  prenaient  la  chose  sur  ce  pied.  J'ai  entendu 
en  Bretagne  des  personnes  simples  soutenir  que  Louis-Philippe 
n^avait  pas  plus  de  droit  à  exercer  la  royauté,  comme  n'étant 
point  sacré,  qu'un  prêtre  non  ordonné  n'aurait  le  pouvoir  de  rem- 
plir les  fonctions  sacerdotales. 


DU  LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  435 

vices  qu'elle  rendit  ressemblent  aux  constitutions 
modernes  comme  l'aumône  individuelle  d'autrefois 
ressemblait  aux  établissements  organisés  de  bien- 
faisance publique  ;  on  parait  à  une  foule  de  maux 
partiels,  mais  le  principe  du  mal  restait.  Tout  était 
précaire,  et  dépendait  du  bon  vouloir  d'un  individu. 
L'Église  a  pratiqué  la  bienfaisance  politique;  elle  n'a 
pas  fondé  le  droit  politique. 


II. 


La  théorie  de  la  souveraineté  nationale  entraîne 
comme  conséquence  le  gouvernement  par  la  repré- 
sentation nationale ,  laquelle  peut  admettre  des 
formes  diverses  et  des  degrés  divers,  mais  n'est  com- 
plète que  quand  tout  citoyen,  au  moyen  de  l'élec- 
tion, a  sa  part  au  gouvernement.  Or,  ce  gouverne- 
ment de  la  nation  par  la  nation,  on  ne  saurait  dire 
combien  l'Église  l'a  toujours  vu  de  mauvais  œil. 
L'Église,  en  effet,  s'est  toujours  vantée  de  réaliser, 
dans  sa  propre  constitution ,  l'idéal  des  gouverne- 
ments. Or,  chaque  siècle  de  l'histoire  de  l'Église 
nous  la  montre  chassant  de  plus  en  plus  de  son  sein 


430  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

tout  ce  qui  semblait  rappeler  la  représentation  popu- 
laire. Quelle  a  été  la  forme  dont  le  gouvernement  de 
rÉglise  s'est  rapproché  de  plus  en  plus?  La  forme  la 
moins  démocratique,  celle  où  les  rangs  sont  séparés 
par  la  barrière  la  plus  infranchissable,  je  veux  dire 
par  un  caractère  sacré,  indélébile.  La  hiérarchie  est 
la  base  de  tout  le  système  catholique  ;  elle  est  «  de 
foi»,  comme  disent  les  théologiens ^  Tandis  qu'à 
l'origine,  l'Église  était  la  réuuion  des  croyants  se 
gouvernant  eux-mêmes,  l'Église  de  nos  jours  s'est 
divisée  en  gouvernés  et  en  gouvernants,  et  ceux-ci 
ont  pris  pour  eux  tous  les  droits  dont  le  peuple  jouis- 
sait dans  la  constitution  primitive.  A  l'origine,  le 
jugement  de  la  doctrine  était  le  partage.de  tous  :  le 
système  moderne  en  exclut  formellement  les  laïques, 
qui  ne  vont  plus  à  l'église  que  pour  écouter.  A  l'ori- 
gine, la  mission  apostolique  venait  de  la  conscience 
de  chacun,  ou  de  la  voix  des  fidèles  assemblés  :  de 
nos  jours,  le  corps  hiérarchique  s'est  seul  arrogé  le 

droit  de  la  conférera  Encore  si  dans  ce  sénat  diri- 

> 

géant  s'était  conservé  quelque  chose  de  la  fraternité 
primitive  qui  unissait  les  coopérateurs  de  l'Évangile! 
Mais  loin  de  là,  les  rangs  se  sont  profondément 


1.  Concil.  Trident.,  sess   XXIII,  can.  4,  G,  7,  8. 

2.  Ib)d,,  eau.  7. 


DU   LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  437 

le  sein  du  clergé.    Le  prêtre,  que 
'^Jarait    nettement  être  Tégal  de 
au  par  droit  divin  son  subalterne. 
-  vu  successivement  exclu  des  conciles 
.  participation  à  la  juridiction  épiscopale; 
devenu  téméraire  de  dire  que  le  clergé  de 
.ond  ordre  forme  le  conseil  nécessaire  de  Tévêque, 
et  que  celui-ci  ne  peut,  sans  son  concours,  prendre 
aucune  décision  sur  la  foi  ou  la  discipline.  L'égalité 
des  évêques  s'est-elle  mieux  conservée?  Non;  elle 
est  devenue  une  sujétion  commune  à  un  chef  unique. 
Je  sais  que  l'accord  n'est  point  ici  unanime,  et  que 
certaines  Églises  ont  conservé  des  maximes  moins 
éloignées  de  l'esprit  ancien.  Selon  la  doctrine  galli- 
cane, l'Église  serait  une  sorte  de  monarchie  repré- 
sentative, où  l'infaillibilité  et  le  gouvernement  ne 
résideraient  que  dans  le  chef  et  les  membres  réunis. 
Mais  cela  vient  de  ce  que,  sur  une  foule  de  questioniB 
théologiques ,  la  critique  historique  et  les  décisions 
modernes  de  l'Église  sont  en  contradiction.  Les  galli- 
cans triomphent  quand  ils  en  appellent  aux  faits  des 

1.  Idem  est  presbyter  qui  episcoptis,  et  antequam  diaboli  instin- 
ct u  studia  in  religione  fièrent,..,  communi  presbyterorum  consilio 
Ecclesiœ  gubemabantur.  Il  faut  voir  toute  la  suite  du  passage  (In 
cap.  I  Epist.  ad  Tit.).  Sur  Tidentité  primitive  du  Tcpedêvre^ç  et  de 
rèTtioxoïToç,  voir  Phil.,  i,  1,  et  robserration  de  Théodoret  su  ce  pas- 
sage. 


438  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

temps  anciens  ;  mais  ils  n'ont  rien  à  répondre  quand 
leurs  adversaires  leur  opposent  des  dédsîons  plus 
modernes,  qu'ils  sont  obligés  d'admettre  eux-mêmes 
oomme  d'irréfragables  autorités.  Qu'outils  à  dire, 
par  exemple,  à  des  textes  comme  celui-ci  du  concile 
de  Florence  :  Definimus  romano  poifaifici...  in  bealo 
Petro  pascendi  j  reffendi  umversalem  Ecdesiam  a 
Chrislù  plenam  potestaiem  ir&ditam  esse,  et  à  cet 
autre  du  deuxième  concile  de  Lyon  :  Ecclesia  romana 
mmrmtm  et  plénum  primaium  super  univenalem 
Bcclesiam  catholicam  obtinely  et  à  cet  autre  du 
concile  de  Trente  :  Pontifices  maximiy  pro  suprema 
potestale  sibi  in  Ecclesia  universa  tradita^...?  Peut- 
on  exprimer  la  monarchie  absolue  en  termes  plus 
clairs,  et  ici,  comme  toujours,  l'opinion  la  plus  étroite 
n'est-elle  pas  la  plus  orthodoxe? 

11  est  curieux  d'étudier  dans  toute  l'histoire  de 
l'Église  cette  marche  constante  de  la  démocratie  la 
plus  parfaite,  qui  fut  le  régime  de  la  plupart  des 
Églises  primitives,  à  l'oligarchie  épiseopale,  et,  de  là, 
à  la  monarchie  papale,  de  voir  comment  l'autorité 
centrale  une  fois  constituée  a  sévèrement  réprimé 
toute  tentative  pour  revendiquer  les  droits  périmés. 
Les  conciles  de  Constance  et  de  Bâle,  qui  essayent 

1.  Conc.  Trident,,  sess.  XIV,  chap.  7. 


DU   LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  439 

d'établir  pour  l'Église  une  sorte  de  régime  parle- 
mentaire, échouent  complètement.  Le  condle  de 
Trente ,  dans  ses  commencements ,  manifesta  ans» 
des  intentions  fort  hostiles  à  Tomnipolence  pontifi-^ 
cale,  intentions  que  le  froid  de  l'autorité,  pour  par- 
ler avec  M.  de  Maistre,  vint  ensuite  arrêtera  Mais 
rien  ne  montre  plus  ouvertement  l'aversion  de  l'Église 
pour  tout  ce  qui  sent  le  régime  populaire,  que  la 
façon  dont  elle  accueillit,  d'une  part,  les  essais  des 
jansénistes  pour  ramener  dans  l'Église  la  discipline 
primitive,  d'une  autre  part^  la  Constitution  de  1791, 
qui  n'était  que  la  reprise  de  l'essai  janséniste.  L'idée 
fondamentale  de  la  Constitution  de  1791  fut  d'ac- 
commoder le  gouvernement  de  l'Église  au  système 
des  États  modernes,  et  "par  là  de  le  ramener  à  sa 
première  forme.  Donner  à  l'évêque  un  conseil  per- 
manent formé  de  son  clergé  *^  établir  l'élection  sur 
les  bases  les  plus  larges  et  les  plus  libérales^,  tels 
étaient  les  principes  de  cet  acte  célèbre.  Comment  y 
répondit  l'oi'thodoxie?  Par  les  condamnations  de  la 
Sorbonne,  par  des  brefs  du  pape,  par  les  qualifications 
de  schianatique  et  de  subversive  de  la  hiérarchie. 

1.  Cf.  Léopold  Ranke,  Histoire  de  lapt^pauté  au  xvi*  et  cm  tlih^ 
siècle,  t.  II,  init. 

2.  Tit.  I,  art.  14. 

3.  Ht.  n  tout  eotier. 


440  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

L'antiquité  était  un  peu  plus  libérale,  quand  elle 

« 

déclarait  Télection  de  tradition  divine  et  de  droit 
divin. 


III. 


On  conseille  souvent  la  tolérance  à  FÉglise,  sans 
se  demander  si  elle  peut  l'accorder.  C'est  ici  le  point 
épineux  de  toutes  les  controverses,  celui  sur  lequel 
on  ne  peut  jamais  obtenir  de  réponse  catégorique. 
C'est  qu'en  effet  l'Église  n'a  jamais  été  tolérante  ; 
elle  ne  le  sera  jamais,  elle  ne  peut  pas  l'être,  et  les 
orthodoxes,  dans  les  moments  où  ils  renoncent  à 
toute  gêne,  l'avouent  assez  volontiers.  Mais  ici,  comme 
en  une  foule  d'autres  cas,  ils  ont  une  doctrine  pour 
ceux  que  rien  ne  scandalise,  et  une  autre  doctrine 
qu'on  peut  donner  à  ceux  du  dehors.  Ne  demandez 
pas  d'abord  au  catholique  cette  tolérance  intérieure 
qui  est  non  pas  le  scepticisme,  mais  la  critique: 
le  catholique  la  condamne  comme  mauvaise  et  impos- 
sible. Du  moment,  en  effet,  que  l'on  reconnaît  pour 
absolument  et  uniquement  vraie  telle  ou  telle  doc- 
trine religieuse,  on  ne  saurait  admettre  qu'une  autre 
doctrine  ait  aussi  sa  part  de  vérité.  Toute  doctrine 


DU   LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  441 

absolue  est,  par  son  essence  même,  intolérante. 
L'orthodoxie  n'aura  donc  jamais  cette  haute  impar- 
tialité philosophique,  pesant  et  appréciant  avec  froi- 
deur toutes  les  opinions.  Or,  cette  tolérance  inté- 
rieure est  la  condition  nécessaire  de  la  tolérance 
extérieure,  de  celle  qui  rend  possible  la  bienveillance 
entre  les  dissidents,  et  qui,  en  politique,  accorde  aux 
uns  et  aux  autres  les  mêmes  droits. 

Aux  yeux  de  l'orthodoxe,  en  effet,  l'hétérodoxe  est 
coupable.  Comme  l'orthodoxe  est  obligé  de  soutenir 
que  la  vraie  croyance  est  de  toutes  les  choses  claires  la 
plus  claire,  l'erreur  sur  la  religijon  ne  peut  venir,  selon 
lui,  que  d'une  ignorance  grossière  ou  d'une  mauvaise 
foi  décidée.'  Le  sentiment  le  plus  charitable  de  l'or- 
thodoxe envers  le  mécréant,  c'est  la  pitié.  S'il  ne 
peut  croire  à  l'ignorance  involontaire  (et,  en  matière 
si  évidente,  l'ignorance  involontaire  lui  paraît  presque 
une  hypothèse  chimérique)  %  le  croyant  est  obligé 
de  damner  quiconque  ne  pense  pas  comme  lui.  Or, 
on  est  bien  près  de  brûler  dans  ce  monde-ci  les  gens 
que  l'on  brûle  dans  l'autre.  Comme,  d'ailleurs,  la 


1.  M.  Frayssinous,  répondant  à  des  questions  qui  lui  avaient  été 
adressées  sur  le  salut  des  hérétiques,  et  cherchant  à  élargir  autant  que 
possible  la  doctrine  catholique,  reconnaît  que  Terreur  de  bonne  foi 
doit  être  considérée  comme  l'exception.  La  maxime  générale  «  Hors 
de  rÉglise,  point  de  salut  »  le  suppose  aussi. 


442  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

saine  croyance  est,  d'après  la  manière  de  voir  des 
orthodoxes,  le  plus  grand  des  Mens,  cehn  auquel 
tout  le  reste  doit  être  sacrifié,  et  que  le  prince,  comme 
ils  disent,  peut  et  doit  tout  oser  pour  le  bonheur  de 
ses  sujets,  le  prince  fait  acte  de  père  en  séparant  le 
bon  grain  de  T  ivraie  et  en  brûlant  celle-ci  *.  Le  com^ 
pelle  intrare  est  légitimé  par  ses  résultats.  De  gré, 
de  force,  qu'importe?  Sauver  la  vérité  avant  tout  et 
coûte  que  coûte!  Aussi  les  théologiens  accordent- 
ils  unanimement  au  prince  le  pouvoir  d'eîxiger  la 
«  profession  extérieure  »  du  culte  reconnu,  et  le 
concile  de  Trente  lance-t-il  Fanatbème  contre  ceux 
qui  soutiendraient  qu'on  ne  peut  ramener  par  des 
peines  temporelles  ceux  qui  n'acceptent  pas  à  un 
âge  plus  avancé  les  promesses  qu'on  a  faites  pour 
eux  à  leur  baptême*.  Gela,   du   reste,  est  d'une 


1 .  Cto  sait  ^e  yinquÎMtion  avait  un  texte  pour  présenter  ses  bû- 
chers comme  une  institution  divine  :  Si  quis  in  me  non  manserit, 
mittetur  foras  sicut  palmes,  et  arescet,  et  colligent  eum»  et  in  ignem 
mittenty  et  ardet.  (Joann.,  xv,  6^  ) 

2.  «  Si  quis  dixerit parvulos  baptizatos,  cum  adoleverint,  inter- 

rogandos  esse  an  ratum  habere  velint  quod  patrini  eorum  nomine, 
dnm.  baptizarentur,  polildti  sunt,  et  xùÂ  se  nolle  responderint,  aaa 
esse  airii>itrîo  relinqœndos,  nec  alia  iafaerim  peena  ad  ebristiaiiaia 
Titam  eogendos,  nisi  ut  ab  Eiifiharisti»  aliormnque  sacramentorum 
perceptione  apceantur,  donec  reiifisaaat,  anatbema  siu»  (Sess.  Vn, 
De  bapt,,  can.  14. 


DU   LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  443 

logique  inflexible.  On  a  tort  de  presser  les  catholi- 
ques sur  ce  point;  il  ne  faut  pas  exiger  d'eux  ce  qu'ils 
ne  peuvent  donner»  Demandez-leur  de  renoncer  à 
l'orthodoxie,  à  la  bonne  heure  ;  mais  ne  leur  deman- 
dez pas  de  rester  orthodoxes  et  de  supporter  l'hété- 
rodoxie. Il  s'agit  là  pour  eux  d'être  ou  de  n'être 
pas. 

Toutes  les  fois  donc  que  l'Église  le  pourra  sans 
danger,  elle  persécutera,  et  sera  conséquente  en 
persécutant.  Bien  ne  tient  devant  la  seule  chose 
nécessaire,  sauver  les  âmes.  Si,  en  sacrifiant  mille 
âmes  gangrenées,  on  en  peut  sauver  une  seule, 
l'orthodoxie  trouvera  le  sacrifice  suffisamment  com- 
pensé. Si,  en  brûlant  les  gens  en  ce  monde,  on  peut 
leur  épargner,  à  eux  ou  à  d'autres,  d'être  brûlés  dans 
l'éternité,  c'est  faire  un  acte  méritoire»  Je  n'invente 
pas  ;  je  ne  fais  que  répéter  les  arguments  que  Ton 
trouve  partout  dans  les  auteurs  vraiment  orthodoxes 
pour  justifier  l'hoquiaition  et  les  mesures  du  même 
genre. 

Aucun  droit  ne  tient  aux  yeux  du  vrai  croyant 
devant  cette  nécessité  suprême  de  conserver  la  foi. 
Le  droit  de  la  famille,  par  exemple;  assurément, 
celui-là,  l'Église  dans  ces  dernières  années  l'a  sou- 
vent invoqué  contre  l'enseignement  de  l'État.  Pour 
soustraire  la  jeunesse  à  l'éducation  publique,  qui 


444  DU    LIBERALISME    CLERICAL. 

n'était  pas  de  son  goût ,  TÉglise  rappelait  avec  un 
libéralisme  impatient  les  droits  de  la  famille  sur 
l'enfant.  Mais  savez-vous  comment  la  même  Église, 
au  temps  où  elle  était  maîtresse,  a  respecté  ces 
droits  ?  Elle  a  établi  en  pratique,  sinon  en  principe 
général,  le  droit  d'enlever  l'enfant  à  sa  famille,  quand 
celle-ci  n'était  point  orthodoxe  :  Infans^  dit  le  droit 
canon  ^  non  débet  apud  eas  rémunère  personas  de 
quibiis  potest  esse  suspicio  quod  saluti  vel  vitœ  insi- 
diantnr  illius.  —  Judœorum  fdios  bapiizaios^  dit  le 
quatrième  concile  de  Tolède  (633)%  ne  parentum 
involvantur  erroribus^  ab  eorum  consortio  separari 
decernimuSj  deputandos  autem  monasteriis  aut  chris- 
iianis  viris^  ut  in  moribus  et  fide  proficiant.  Plu- 
sieurs théologiens  accordent  au  prince  le  droit  de 
faire  baptiser  de  force  les  enfants  des  juifs  et  des 
infidèles ,  et  la  raison  qu'ils  ,en  apportent  est  évi- 
dente :  le  prince  a  le  droit  d'empêcher  le  père  d'as- 
sassiner son  fils  :  or,  en  le  retenant  dans  l'infidé- 
lité, le  père  fait  pis  que  l'assassiner.  Tous  au  moins 
conviennent  que  l'enfant  gagné  à  l'orthodoxie,  par 
quelque  captation  que  ce  soit,  sort  de  la  domination 
de  ses  parents  ;  que  les  enfants  des  esclaves,  si  le 


1.  Décrétai.  Gregorii,  1.  Ilî,  tit.  xxxiii,  Deconvers.  infid.f  cap.  2, 

2.  Canon  60. 


DU  LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  445 

maître  y  consent,  et  les  enfants  de  ceux  qui,  après 
avoir  embrassé  Torthodoxie,  sont  revenus  à  l'hérésie 
peuvent  être  baptisés  de  force  ;  que  le  consentement 
d*un  seul  des  pareijts  suffit,  et  qu'en  cas  de  conver- 
sion de  l'un  d'eux,  l'enfant  en  bas  âge  doit  suivre  la 
partie  fidèle.  On  sait,  d'ailleurs,  les  exigences  rigou- 
reuses de  l'Église  en  ce  qui  concerne  les  enfants 
issus  des  mariages  mixtes,  tandis  que  l'équité  vou- 
drait que  le  partage  se  fît  d'après  le  sexe ,  comme 
y  consentent  les  sectes  protestantes.  Enfin,  l'Église 
n'a  eu  que  des  éloges  pour  les  actes  attentatoires  à 
la  liberté  des  familles  dont  Louis  XIV  fit  précéder  et 
appuya  sa  révocation  de  l'édit  de  Nantes  ^  L'Église, 
quand  elle  l'a  pu,  a  donc  porté  l'État  à  violer  le  droit 
de  la  famille  sur  l'éducation  religieuse.  Et  pourtant 
ce  droit  est  bien  plus  sacré  en  fait  de  religion  qu'en 
fait  d'éducation.  L'État  doit  posséder  quelque  pou- 
voir sur  l'éducation  intellectuelle  et  morale  de  ses 
membres;  il  ne  peut  rien  sur  la  religion.  La  reli- 
gion, en  effet,  est  chose  essentiellement  tradition- 
nelle. ((  Nos  pères  ont  ainsi  adoré  »  :  voilà  sa  meil- 


^  i.  L*œuvre  des  «Nouvelles catholiques»»  avait  pour  objet  de  fournir 
un  asile  contre  l'influence  paternelle  aux  jeunes  filles  protestantes 
amenées  de  gré  ou  de  force  au  catholicisme.  Quand  les  Églises  sépa- 
rées se  sont  permis  des  actes  semblables  (et  d'ordinaire  elles  y  ont 
mis  plus  de  modération),  les  catholiques  en  ont  appelé  à  la  liberté  ! 


446  DO    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

leure,  ou,  pour  mieux  dire,  sa  seule  raison  d'être. 
Toute  conversion  est  mauvaise;  car  toute  conversion 
prête  une  valeur  absolue  à  des  formes  de  culte  rela- 
tives et  discutables,  La  naissance  doit  faire  les 
religions  ;  la  raison  seule  doit  faire  les  opinions  in  di- 
viduelles. 


IV. 


Si  Forthodoxie  est  obligée  de  se  montrer  sévère 
contre  toute  croyance  qui  s'écarte  de  la  saine  doc- 
trine théologique,  que  fera-t-elle  contre  le  libre 
penseur,  qui  se  met  en  dehors  de  toute  doctrine  reli- 
gieuse ?  La  plus  grande  grâce  qu'elle  pourra  lui  faire 
sera  de  le  traiter  comme  hérétique.  En  effet,  T  Église 
n'a  guère  distingué  de  l'un  à  l'autre  :  l'inquisition 
est  le  remède  commun  qu'elle  a  opposé  à  la  liberté 
de  croire  et  à  la  liberté  de  penser. 

Je  sais  qu'il  y  a  dans  l'Église  un  parti  plus  libéral, 
qui  condamne  ces  mesures  barbares.  Mais  c'est  là 
une  des  mitigatîons  que  des  esprits  peu  conséquents 
ont  introduites  sur  plusieurs  points  de  la  doctrine 
et  de  la  discipline  catholiques,  devenus  trop  cho- 


DO    LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  447 

quants  pour  l'esprit  moderne.  L'orthodoxie  sérieuse 
suit,  à  l'égard  de  ces  adoucissements,  une  tactique 
conforme  à  son  esprit  général.  Elle  n'a  garde  d'y 
donner  la  main;  mais  elle  est  bien  aise  qu'il  y  ait  des 
docteurs  naïfs  pour  mettre  en  avant  des  explications 
superficielles  dont  les  laïques  se  contentent.  Assurés 
d'avance  que  les  objections  contre  leur  foi  sont  mau- 
vaises, les  catholiques  y  font  souvent  de  mauvaises 
réponses,  sachant  fort  bien  ce  qu'elles  valent.  Gela 
tient  à  ce  suprême  dédain  pour  ceux  qui  doutent  ou  ne 
croient  pas,  qui  est  au  fond  des  controverses  théolo- 
giques. Pour  sauver  la  thèse  fondamentale,  on  est 
complaisîmt  sur  le  reste.  Le  théologien,  s'envisageant 
toujours  comme  en  possession  d'une  science  supé- 
rieure, que  les  simples  gens  ne  peuvent  comprendre, 
traite  ses  adversaires  comme  un  mathématicien  traite 
le  public  à  qui  il  est  obligé  d'exposer  une  question 
transcendante.  Le  mathématicien,  en  pareil  cas,  se 
permet  beaucoup  de  tours  de  démonstration  qu'il 
sait  bien  n'être  pas  exacts,  mais  qu'il  trouve  appro- 
priés à  ses  auditeurs.  Le  théologien,  jugeant  le  laïque 
incapable  de  saisir  les  vraies  raisons  de  la  vérité,  est 
bien  aise  de  le  voir  s'attacher  à  certaines  solutions 
qui  satisfont  son  ignorance,  et  dont  lui,  théologien, 
voit  bien  la  fragilité. 
Pour  en  revenir  à  l'inquisition,  les  orthodoxes 


448  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

laissent  dire  assez  volontiers  que  ce  fut  un  abus, 
que  ce  ne  fut  pas  l'œuvre  de  TÉglise,  que  celle-ci 
n*est  nullement  intéressée  à  l'apologie  de  ce  tribunal 
odieux.  Ils  le  laissent  dire,  mais  ils  savent  fort  bien 
qu'on  ne  peut  le  croire.  Et,  de  fait,  cela  n'est  pas  : 
Tinquisition  est  la  conséquence  logique  de  tout  le 
système  orthodoxe  ;  elle  est  le  résumé  de  l'esprit  de 
l'Église;  l'Église,  quand  elle  le  pourra,  ramènera 
l'inquisition,  et,  si  elle  ne  le  fait  pas,  c'est  qu'elle  ne 
le  peut  pas. 

Je  n'aurais,  pour  prouver  cette  proposition,  qu'à 
renvoyer  le  lecteur  à  un  curieux  opuscule  d'un 
théologien  italien  du  commencement  de  ce  siècle,  le 
chanoine  Muzzarelli  %  lequel  a  consacré  une  longue  et 
érudite  dissertation*  à  démontrer  que  les  Pères,  les 
conciles,  la  discipline  universelle  de  l'Église,  sont 
favorables  à  l'inquisition;  que  l'inquisition  est  dans 
l'esprit  même  de  l'Évangile  (erreur  :  dans  l'esprit  de 
l'Église,  oui),  et  qu'il  n'y  a  que  les  incrédules  qui 
puissent  y  être  hostiles.     . 

C'est  là  une  triste  thèse  sans  doute,  mais  une 
thèse  malheureusement  très-vraie.  Que  peuvent,  en 

1.  Muzzarelli  fut  le  théologien  le  plus  autorisé  de  Rome  sous  le 
règue  de  Pie  VII  et  le  conseiller  intime  de  ce  pontife. 

2.  On  peut  la  lire  traduite  en  partie  à  la  suite  du  tome  V  de 
VHistoin  générale  de  V Église  par  M.  le  baron  Henrion. 


DU  LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  449 

effet,  répondre  les  orthodoxes  aux  conciles  qui  ont 
établi  ou  approuvé  l'inquisition,  aux  Pères  et  aux 
évoques  qui  ont  conseillé  et  pratiqué  des  mesures 
inquisitoriales?  Le  P.  Lacordaire  reconnaît  que,  de- 
puis Constantin,  c'est-à-dire  depuis  que  l'Église  a  eu 
quelque  pouvoir  dans  l'État,  l'Église  a  toujours  fait 
appel  à  l'autorité  publique  pour  la  conservation  de 
la  foi,  et  cela,  dit-il,  est  tout  naturel,  la  religion 
étant  le  premier  bien  des  peuples  ^  Les  empereurs 
chrétiens  furent,  pour  la  plupart,  intolérants,  à 
l'instigation  des  évéques^  Constantin  intervint  di- 
rectement dans  la  querelle  des  donatistes'.  Une  foule 
de  conciles  particuliers,  celui  d'Aquilée  (381),  celui 
de  Milan,  sous  saint  Âmbroise  (389),  le  cinquième 


i.  Mémoire  pour  le  rétablissement  en  France  de  l'ordre  des  frères 
prêcheurs,  en  tête  de  sa  Vie  de  saint  Dominique,  p.  136  et  suiv. 
(3«  édit.,  1844); 

2.  n  peut  être  intéressant  de  savoir  sur  ce  point  le  sentiment  de 
Bossuet.  Voici  encore  quelques  axiomes  de  sa  Politique  :  «  Le  prince 
doit  employer  son  autorité  pour  détruire  dans  son  État  les  fausses 
religions...  »  (L.  VII,  art.  m,  prop.  9).  u  Ceux  qui  ne  veulent  pas  souf- 
frir que  le  prince  use  de  rigueur  en  matière  de  religion  sont  dans 
une  erreur  impie.  »  Après  avoir  exposé  la  conduite  des  princes 
chrétiens,  il  ajoute  :  «  L*Église  les  remerciait  de  ces  lois.  »  Le 
prince,  toujours  selon  Bossuet,  est  l'exécuteur  de  la  loi  de  Dieu; 
il  doit  prendre  soin  de  Tinstruction  religieuse  de  ses  peuples,  de 
faire  sanctifier  les  fêtes,  de  punir  les  blasphémateurs.  (L.  Vil, 
art.  4,5,  etc.) 

3.  Voir  Fleury,  Hist,  eccL,  l.  X,  n<»»  10  e  suiv. 

29 


450  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

(teCarthage  (àOO),  celui  de  Milève  (àl6),  implorèrent 
la  puissance  civile  contre  les  hérétiques.  Dioscore 
tf  Alexandrie  ayant  été  condamné  au  concile  général 
de  Chalcédoine  (451),  fut  puni,  par  ordre  du  concile, 
d».  peines  séculières.  Le  troisième  concile  d'Orléans 
(5â8),  le  sixième  de  Tolède  (638),  celui  de  Toulouse 
4419)  préludèrent  à  l'inquisition.  Le  pape  Inno- 
cent III,les  conciles  deToulouse  (1229),  d'Arles  (1234), 
de  Narbonne  (1235),  de  Béziers  (1246),  d'Albi  (1254), 
achevèrent  peu  à  peu  l'organisation  de  cette  redou- 
taMe  institution.  Deux  conciles  œcuméniques  l'ont 
hautement  approuvée.  Le  concile  de  Vienne  délègue 
des  inquisiteurs,  enjoint  aux  évoques  de  leur  prêter 
secours,  prescrit,  avec  le  plus  grand  soin,  la  sûreté 
des  prisons ,  la  fidélité  des  gardes,  leur  vigilance, 
lûur  secret.  Les  paroles  du  quatrième  concile  de 
Latran  font  frémir  :  «  Les  dépositaires  du  pouvoir 
politique  seront  avertis  et,  s'il  en  est  besoin,  con- 
traiffits  par  censures  de  prêter  serment  de  purger 
leurs  terrés  de  tous  les  hérétiques  notés  par  l'Église. 
Si  le  seigneur  temporel,  après  cet  avertissement, 
reste  dans  l'inaction,  il  sera  excommunié  par  les 
prélats  de  la  province,  et,  s'il  ne  satisfait  dans  l'an- 
néCy  on  le  dénoncera  au  souverain  pontife,  afin  que, 
dès  lors,  celui-ci  déclare  ses  vassaux  déliés  du  ser- 
ment de  fidélité,  et  propose  ses  domaines  aux  armes 


DU  LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  451 

des  catholiques,  qui  les  posséderont  sans  aucune 
contradiction,  après  en  avoir  chassé  les  hérétiques, 
et  qui  les  conserveront  dans  la  pureté  de  la  foi,  sauf 
les  droits  du  seigneur  principal,  pourvu  que  lui- 
même  n'apporte  aucun  empêchement  à  l'exécution 
du  décret.  Or,  ceux  qui  se  croiseront  gagneront  les 
mêmes  indulgences  que  ceux  qui  vont  à  la  terre 
sainte.  Nous  excommunions  aussi  les  fauteurs  et 
receleurs  d'hérétiques,  en  sorte  que,  s'ils  ne  satisfont 
dans  l'année,  ils  seront  infâmes  de  plein  droit,  et, 
comme  tels,  exclus  de  tous  offices  et  conseils  publics, 
des  droits  d'élection,  de  celui  de  rendre  témoignage 
et  de  recevoir  des  successions.  On  ne  leur  répondra 
point  en  justice,  et  ils  seront  obligés  de  répondre 
aux  autres.  S'ils  sont  juges,  leurs  sentences  seront 
nulles,  et  Ton  ne  portera  point  de  causes  à  leur 
audience;  s'ils  sont  avocats,  ils  ne  seront  point 
admis  à  plaider;  s'ils  sont  tabellions,  les  actes  qu'ils 

auront  dressés  seront  de  nulle  valeur;  ainsi  du 

» 

reste*.  » 

Les  mesures  ordonnées  pour  la  recherche  des 
hérétiques  répondent  à  ces  effrayantes  pénalités  ^ 

1.  Conc,  Later,  IV,  can.  3. 

2.  Un  pieux  historien  de  TÉglise  ajoute  à  Texposé  de  ces  faits  la 
réflexion  suivante  :  «  L'Église  avait  alors  ces  droits  et  cettQ  autorité, 
puisqu'elle  en  usait  souverainement,  et  elle  les  conserve  toujours. 


452  DU   LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

Les  catholiques,  quand  on  leur  parle  de  ces  persé- 
cutions, répondent  que  l'Église  n'a  jamais  versé  le 
sang,  que  les  princes  séculiei*s  sont  seuls  responsa- 
bles de  telles  rigueurs  ^  Que  n'ajoute-t-on  aussi  que 
rÉglise  obligeait  les  princes  à  ces  rigueurs  sous  les 
peines  les  plus  terribles,  qu'on  les  excommuniait, 
déposait,  trsdtait  comme  hérétiques,  s'ils  n'obéis- 
saient? 

Nous  craindrions  d'accumuler  des  preuves  super- 
flues en  citant  un  grand  nombre  de  passages  pour 
prouver  aux  orthodoxes  que  leurs  pères  dans  la  foi 
ont  été  de  zélés  inquisiteurs.  Saint  Augustin  est  un 
de  ceux  qu'on  est  le  plus  étonné  de  trouver  au  pre- 
mier rang  dans  la  liste.  Après  avoir  d'abord  été 
opposé  à  ces  mesures  de  rigueur,  il  fut  un  des  plus 
ardents  à  les  provoquer  contre  les  donatistes  *.  «  Eh 
quoi  !  disait  énergiquement  Pétilien,  le  service  de 
Dieu  exige  peut-être  que  vous  nous  assassiniez  de 
votre  main!  Vous  vous  trompez,  méchants;  Dieu  n'a 


quoiqu'elle  ne  juge  pas  devoir  en  user  aujourd'hui  comme  autrefois.  » 
«  Devoir  »  en  pareil  cas  signifie  «  pouvoir  ».  Hist.  de  VÈgl.,  par  le 
baron  Henrion,  t.  V,  p.  263. 

1.  C'est  la  réponse  de  M.  de  Maistre  dans  sa  Lettre  à  un  gentil^ 
homme  russe  sur  Vinquisition  espagnole,  et  de  M.  Laçordaire,  dans 
l'ouvrage  précité.  Les  vrais  orthodoxes,  au  contraire,  reconnaissent 
franchement  le  pouvoir'  immédiat  de  l'Église. 

2.  Voir  Fleury,  Hist,  eccl,  1.  XXJII,  n*»*  30  et  suiv. 


DU   LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  453 

pas  de  bourreaux  pour  ministres*  »  Augustin  répon- 
dait :  «  Pourquoi,  par  le  moyen  de  la  puissance  éta- 
blie, l'homme  pieux  ne  chasserait-il  pas  l'impie,  et 
l'homme  juste  l'injuste?...  La  seule  chose  qu'il  faille 
examiner,  c'est  de  savoir  si  c'est  à  bon  droit  ou  à  tort 
que  vous  vous  êtes  séparés  de  la  communion  univer- 
selle. Car,  si  nous  trouvons  que  vous  vous  êtes  sépa- 
rés par  impiété,  ne  soyez  plus  surpris  que  les  mi- 
nistres ne  manquent  pas  à  Dieu  pour  vous  châtier  ; 
dans  ce  cas,  vous  ne  souffrez  pas  la  persécution  de 
nous,  mais,  comme  il  est  écrit,  de  vos  propres 
œuvres*.  »  —  «  Parménien,  dit-il  ailleurs,  ose  se 
plaindre  de  l'ordre  de  Constantin  de  conduire  au 
camp,  c'ést-à-dire  au  supplice,  les  donatistes  qui, 
convaincus  devant  les  juges  ecclésiastiques,  ne  pour- 
raient pas  prouver  devant  lui  ce  qu'ils  disaient... 
Quelle  injustice  peut-il  y  avoir  dans  les  peines  que 
souffrent  en  punition  de  leurs  péchés  et  par  ordre  de 
la  puissance  ceux  que  Dieu  avertit  par  ce  jugement 
présent  et  par  ce  châtiment  de  se  Boustraire  au  feu 
éternel?  Qu'ils  prouvent  d'abord  qu'ils  ne  sont  ni 
hérétiques  ni  schismatiques,  et  qu'ils  se  plaignent 
ensuite  d'être  punis  injustement.  » 
Ces  mesures  de  coaction  étaient  déjà  très-com- 

t.  Contra  Htt.  Petit.,  H,  n^'  42,  43. 


454  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

munes  dans  la  juridiction  épiscopale*.  Saint  Hilaire 
de  Poitiers  et  saint  Jérôme  ne  se  montrent  guère 
moins  rigoureux.  Saint  Grégoire  pape  ne  cesse  d'in- 
viter les  gouverneurs  et  les  exarques  à  battre  et  exi-  * 
1er  les  hérétiques*.  Saint  Léon  fit  de  même,  et,  ayant 
découvert  des  manichéens  à  Rome,  les  remit  au  bras 
séculier  ^  La  pratique  universelle  de  TÉglise,  en  un 
mot,  prouve  qu'elle  a  cru  posséder  un  tel  droit;  et* 
en  effet,  le  concile  de  Constance,  dans  une  des  ses- 
sions tenues  de  tous  pour  œcuméniques,  a  condamné 
cette  proposition  de  Jean  Hus,  que  la  puissance  ecclé- 
siastique n*a  pas  le  pouvoir  de  recourir  à  la  puis- 
sance séculière  pour  appuyer  ses  censures*.  Que 
peut  répondre  à  cela  le  théologien  orthodoxe  ?  Peut-il 
dire  encore  que  1*  inquisition  est  un  abus,  une  insti- 
tution politique?  Si  Tinquisition  a  été  la  pratique 
universelle  de  TÉglise,  le  théologien  n'est-il  pas 
forcé  de  reconnaître  que  l'Église  avait  les  droits  que 
suppose   une  telle   pratique,  et  d'avouer  que,  si 


1.  «  Tantorum  scelerum  confessioDem...  virgarum  verberibus  erui- 
sti.  Qui  modus  correctionis  amagistris  artium  liberalium,  et  ab  ipsis 
parentibus,  et  sœpe  etiam  in  judiciis  solet  ab  episcopis  adhiberi.  i» 
(S.  Aug.,  Epist.  159  [aliis  133].) 

2.  L.  J,  epist.  74;  1.  IV,  epist.  7  et  34. 

3.  Fleury,  Hist,  eccl,  1.  XXVI,  n©  54. 

4.  !bid.,  l.  cm,  n?  74. 


DU  LIBÉRALISME   CLÉEICAL.  4^5 

rÉglise  n'use  pas  maintenant  de  ce  droii,  c'est  u»e 
grâce  qu'elle  nous  fait? 

A  la  liberté  de  penser  correspond  le  droit  d'exïxri- 
mer  librement  sa  pensée,  soit'par  la  parole,  soit  par 
la  presse.  11  est  curieux  de  voir  comment  TÉgUse  a 
respecté  cette  liberté,  la  plus  nécessaire  de  toutes, 
parce  que  seule  elle  suffit  pour  conquérir  et  conser- 
ver les  autres.  On  se  rappelle  que,  dans  une  circon- 
stance récente*,  un  peuple  renaissant  à  la  vie  poé- 
tique fit  la  demande  au  plus  libéral  des  pontifes  àe 
ce  premier  besoin  des  nations  modernes,  et  qu'il  lui 
fut  répondu  par  un  décret  du  concile  de  Latran  *. 
La  réponse  était  péremptoire.  Cne  foule  d'actes  de 
l'Église  romaine,  de  nombreuses  bulles  papales,  des 
institutions  revêtues  de  la  sanction  de  l'Église  luii- 
verselle  sont  la  négation  du  droit  de  libre  émission 
des  idées.  Qu'on  lise,  par  exemple,  les  règlements 
faits  par  l'ordre  du  concile  de  Trente  sur  V Index,  il 
est  impossible  d'imaginer  un  plan  mieux  combiné 
pour  étouffer  la  liberté  de  la  pensée.  Ce  ne  sont  pas 


1.  Allusion  à  un  incident  des  premiers  temps  du  pape  Pie  IX. 

2.  C*est  par  erreur  qu'on  a  cru  qu*il  s'agissait  du  deuxième  con- 
cile de  Latran  contre  Arnauld  de  Bresse  (Labbe,  ConciL,  t.  X,  col.  999 
et  suiv.  ).  Il  s*agit  du  concile  da  Latran,  sous  Léon  X  (sess.  X),  4ont 
les  décrets  à  cet  égard  furent  invoqués  par  le  concile  de  Tremte 
(sess.  IV). 


456  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

seulement  les  ouYrages  relatifs  à  la  théologie  et  à 
r Écriture  sainte  qui  sont  assujettis  aux  entraves  les 
plus  tyranniques  :  tous  les  livres  des  hérésiarques , 
de  quelque  sujet  qu'ils  traitent,  sont  défendus;  la 
condamnation  in  odium  auctoris  est  déjà  posée  en 
principe  ^  Jes  pénalités  les  plus  sévères  sont  portées 
contre  les  délinquants.  Les  règlements  ultérieurs 
des  papes  et  du  saint  office  complétèrent  ce  système 
d'oppression.  Les  livr^  les  plus  inoflensifs  ou  dont 
la  connaissance  est  la  plus  indispensable.  Descartes, 
Malebranche,  par  exemple,  furent  mis  à  l'index.  La 
lecture  en  fut  défendue,  sous  peine  d'excommunica- 
tion, à  tous,  même  aux  évêques,  excepté  aux  inquisi- 
teurs, et  à  ceux  qui  obtiendraient  la  permission  de 
les  lire,  en  annonçant  l'intention  formelle  et  arrêtée 
d'avance  de  les  réfuter.  Les  théologiens ,  avec  leur 
scrupule  ordinaire,  ont  même  soin  de  faire  observer 
que  l'excommunication  frappe  ceux  qui  ne  font  que 
parcourir  le  livre  des  yeux,  sans  prononcer  les  paroles, 
et  ceux  qui  se  le  feraient  lire  par  d'autres.  Les  Églises 
particulières  renchérirent  encore  sur  ces  règlements. 
L'oubli  a  fort  simplifié  en  ce  point  les  devoirs  des 


1.  Conc.  Trid,,  sess.  IV  etXVIU,  ft  les  règles  Dedibris  prohUntts 
portées  par  le  concile  et  approuvées  par  la  constitation  Dominici  le 
2i  mars  1564  (Labbe,  Conc.,  U  XIV,  col.  950  et  suiv.). 


DU   LIBÉRALISME  CLÉRICAL.  457 

fidèles  :  bien  des  personnes  ne  savent  pas  sans^ 
doute  qu'elles  sont  sous  le  coup  de  Texcommunica- 
tion  dans  le  diocèse  de  Paris  en  possédant  chez  elles 
les  Provinciales  de  Pascal. 

On  dira  peut- être  que  j'ai  pris  l'orthodoxie  par 
son  côté  sombre  et  sévère,  qu'il  est  un  catholicisme 
plus  complaisant,  qui  a  su  pactiser  avec  les  nécessités 
du  temps  et  jeter  un  voile  sur  de  trop  rudes  vérités. 
Je  le  sais  ;  mais,  de  tous  les  systèmes,  celui-là  est  le 
plus  inconséquent.  Je  conçois  les  orthodoxes,  je 
conçois  les  incrédules,  mais  non  les  néo-catholiques. 
L'ignorance  profonde  où  Ton  est  en  France,  en  de- 
hors  du  clergé,  de  l'exégèse  biblique  et  de  la  théolo- 
gie a  seule  pu  donner  naissance  à  cette  école  super- 
ficielle et  pleine  de  contradictions.  C'est  dans  les 
Pères,  c'est  dans  les  conciles  qu'il  faut  chercher  le 
vrai  christianisme,  et  non  chez  des  esprits  à  la  fois 
faibles  et  légers,  qui  ont  altéré  la  doctrine  chré- 
tienne en  l'adoucissant,  sans  la  rendre  plus  accep- 
table. 

Dira-t-on  que  les  temps  sont  changés,  que  l'Église 
ne  songe  plus  à  faire  ce  qu'elle  a  fait  jadis?  Ceoi'est 
donc  que  pour  mieux  servir  sa  cause  qu'elle  se- 
désiste  de  ses  droits.  Si  elle  nous  permet  la  liberté, 
c'est  qu'il  serait  trop  difficile  de  réprimer  nos  écarts. 
On  nous  abandonne  à  la  dureté  de  notre  cœur;  on 


458  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

nous  laisse  respirer,  parce  qu'on  ne  peut  nous 
étouffera  La  liberté  est  une  grâce  qu'on  nous  accorde, 
une  aumône  qu'on  nous  fait  en  soupirant.  Nous  n'en 
voulons  pas  à  ce  titre  ;  la  liberté  est  notre  droit,  et 
non  une  concession  que  nous  voulons  devoir  aux 
temps  mauvais  :  c'est  notre  droit  de  dire  notre  pen- 
sée sans  autre  contrôle  que  la  raison  publique.  Pas 
de  générosités  faites  de  ce  qui  nous  appartient  !" 

Et  pourquoi,  je  vous  prie,  la  répression  serait- 
elle  maintenant  moins  nécessaire  qu'autrefois?  Serait- 
ce  qu'à  vos  yeux  l'opposition  au  catholicisme  est  de 
nos  jours  moins  dangereuse?  Vous  ne  le  croyez  pas 
sans  doute.  C'est  donc  que  vous  ne  pouvez  faire  au- 
trement. Vous  êtes  modérés,  parce  qu'il  vous  serait 
dangereux  d'être  violents.  Ce  n'est  pas  de  la  tolé- 
rance que  de  souffrir  ses  ennemis,  quand  on  n'a  la 
force  ni  de  les  enchaîner  ni  de  les  brûler, 

f)ites-le  franchement  :  si  vous  étiez  les  maîtres, 
que  feriez- vous?  Inviteriez -vous  la  pensée  à  ouvrir 
ses  ailes  en  toute  liberté  ?  Vous  livreriez-vouis  sans 


1.  Voici,  par  exemple,  la  théorie  des  catholiques  sur  Tédit  de  Nantes 
et  la  révocation  de  cet  édit.  Henri  IV,  disent-ils,  a  dû  le  porter» 
parce  qu'il  ne  pouvait  faire  autrement  (et  ils  détruisent  tout  le  carac- 
tère de  ce  prince  pour  prouver 'qu'en  fervent  catholique  il  n'accordait 
rien  à  Vhérésie  qu'à  contre-cœur).  Louis  XIV  a  dû  le  révoquer,  du 
moment  qu'il  a  été  assez  fort  pour  cela.  Le  pouvoir  a  toujours  été  la 
mesure  de  la  tolérance  de  l'Église. 


DU    LIBÉRALISME   CLÉRICAL.  459 

plastron  aux  coups  de  la  critique  ?  Non  ;  vous  vous 
retrancheriez  derrière  le  nuage  d'une  révélation 
«  éyidente  »  ;  vous  relèveriez  la  vieille  idole  du  res- 
pect; vous  traiteriez  vos  ennemis  d'aveugles  volon- 
taires, de  pervertisseurs  de  la  conscience  publique  ; 
vous  seriez  conséquents  et  chercheriez  à  les  extirper 
à  tout  prix.  Vous  feriez,  en  un  mot,  ce  c(lie  vous  avez 
fait  sous  la  Restauration,  ce  que  vous  avez  fait  toutes 
les  fois  qu'un  pouvoir  complaisant  a  bien  voulu  vous 
prêter  la  main,  à  charge  de  retour.  Ne  parlez  plus  de 
liberté,  de  tolérance;  ne  prononcez  plus  ces  mots 
sacrés  de  notre  symbole;  pour  pouvoir  vous  en  ser- 
vir, vous  êtes  obligés  de  les  fausser.  Votre  tolérance 
est  un  don  forcé  ;  si  vous  étiez  assez  forts,  vous  la 
retireriez  :  nous  ne  vous  en  savons  aucun  gré. 

Que  l'Église  reste  donc  ce  qu'elle  est  et  qu'elle 
avoue  ses  doctrines.  On  lui  tiendra  compte  Be  sa  sin- 
cérité. On  l'accueillera  avec  cette  bienveillance  qu'on 
a  pour  les  débris  historiques;  on  la  respectera  comme 
ces  vieillards  à  qui  l'on  pardonne  de  ne  pas  se  plier 
aux  idées  nouvelles,  de  regretter  le  passé,  même 
de  se  faire  les  censeurs  aigres  et  fâcheux  du  présent. 
Que  l'Église  s'entoure  de  ce  parfum  de  vénération 
qui  s'attache  aux  vieilles  choses,  mais  qu'elle  n'es- 
saye pas  de  se  refaire  à  la  mode  du  jour.  Qu'elle 
conserve  ses  vieilles  bannières,  innocentes  antl- 


460  DU    LIBÉRALISME    CLÉRICAL. 

quailles  qui  ne  font  naître  qu'un  sourire;  mais 
qu'elle  ne  tente  pas  de  prendre  ce  drapeau  moderne 
qui  jure  avec  ses  habitudes  surannées.  Un  vieillard 
n'çst  pas  ridicule  en  conservant  le  costume  de  son 
temps;  il  l'est  en  se  coiffant  du  bonnet  rouge  et  en 
prenant  des  airs  de  jeunesse  qui  contrastent  avec  sa 
caducité. 


LA  THÉOLOGIE  DE  BÉRANGER. 


Un  titre  me  frappa  il  y  a  quelque  temps  parmi  les 
réclames  :  Le  Béranger  des  familles  (  Paris,  Perro- 
tin,  1859).  Je  fus  curieux  de  voir  comment  on  avait 
réconcilié  M.  Béranger  avec  la  religion  et  la  morale, 
et  au  prix  de  quels  sacrifices  on  peut  devenir  en 
France  la  lecture  du  soir  des  familles  bien  pensantes. 
L'examen  m'a  prouvé  que  l'opération  qui  transfigure 
ceux  que  la  légende  populaire  a  déjà  consacrés  peut 
être  faite  d'une  main  fort  légère,  et  que,  s'il  est  des 
péchés  que  la  France  ne  pardonne  pas,  il  en  est  aussi 
qu'elle  couvre  d'une  absolution  bien  facile.  Je  sup- 
posais naïvement  que  la  préface  du  nouvel  éditeur 
renfermerait  quelque  explication  sur  cette  singularité 
littéraire  d'un  poète  qui  a  chanté  tout  autre  chose 
que  la  religion  et  les  vertus  domestiques  devenant, 
dans  un  temps  aussi  facile  à  scandaliser  que  le 
nôtre,  uû  auteur  classique  pour  les  maisons  d'édu- 


462  LA  THÉOLOGIE 

cation.  Il  n'en  est  rien.  On  m'apprend  seulement  que, 
((  bien  qu'il  ait  joui  de  sa  jeunesse  tant  qu'il  fut 
jeune,  il  fut  par-dessus  tout  un  homme  de  bien...  ; 
que  ce  n'est  pas  seulement  un  grand  poète,  que  c'est 
le  patriarche  de  la  France  nouvelle  ;  qu'il  nous  a 
légué  en  même  temps  que  ses  vers  l'exemple  de  son 
caractère  et  l'enseignement  de  ses  vertus.  »  A  Dieu 
ne  plaise  que  je  personnifie  la  France  en  M.  Bé- 
ranger  1  La  France  est  par  excellence  le  pays  des 
dons  variés  et  contraires,  et  on  se  trompe  toutes  les 
fois  qu'on  veut  assigner  une  limite  à  sa  nature.  Mais 
une  autorité  presque  indiscutable  a  proclamé  M.  Bé- 
ranger  «  poète  national  »;  l'opinion  exprimée  dans  la 
préface  que  je  citais  tout  à  l'heure  tend  de  plus  en 
plus  à  devenir  générale  et  presque  officielle.  On  est 
par  conséquent  autorisé  à  réfléchir  sur  cette  curieuse 
adoption  et  à  rechercher  par  quel  côté  du  génie  fran- 
çais elle  a  pu  s'accomplir. 

Je  n'ai  lu  M.  Béranger  que  fort  tard  et  comme  on 
lit  un  document  historique.  Je  suis  donc  mal  placé 
pour  le  bien  comprendre,  et  je  me  défie  d'une  cer- 
taine injustice  dans  les  sentiments  qu'il  m'inspire. 
Sa  langue,  qui  me  semble  manquer  de  limpidité  et 
de  vraie  légèreté,  fait  peut-être  un  meilleur  effet 
quand  on  l'entend  chanter.  Plusieurs  de  ses  motifs 
poétiques,  qui  sont  pour  nous  dénués  de  sens,  en 


DE  BÉRANGËR.  463 

avaient  sans  doute  lorsqu'ils  furent  accueillis  avec 
tant  de  faveur.  Un  perpétuel  malentendu,  auquel  il 
ne  parait  pas  que  le  public  ait  été  fort  sensible,  me 
gâte  d*ailleurs  ses  chansons  les  mieux  réussies  et  se 
mêle  comme  une  dissonance  à  ses  rhythmes  harmo- 
nieux. Je  veux  parler  de  cette  prétention  qui  lui  a 
fait  si  souvent  payer  tribut  à  un  des  défauts  de  notre 
temps,  à  la  manie  de  confondre  les  genres  et  de  trans- 
former tout  en  déclamation.  Chaque  genre  est  bon, 
pourvu  qu'il  soit  franc  et  tranché.  Nos  vieux  chanson- 
niers de  l'école  provençale  sont  des  classiques  à  leur 
manière.  Anacréon  chanta  le  plaisir  d*une  façon  qui 
fut  presque  une  leçon  de  morale,  puisqu'elle  fut  une 
leçon  de  simplicité,  de  grâce  et  de  bon  goût.  Hafiz 
surtout  est  un  incomparable  débauché.  La  profonde 
mélancolie  de  la  condition  humaine,  1* instabilité  du 
sort,  la  fatalité  qui  nous  presse  n'eurent  jamais  de. 
plus  profond  interprète.  La  pensée  de  la  mort  est 
son  compagnon  d'ivresse;  derrière  le  plaisir  se 
cache  pour  lui,  non  la  vulgaire  gaieté,  mais  le 
repos  dans  rinfini,  la  vision  de  Dieu.  Tout  ce  qui  est 
vrai  doit  avoir  sa  place  en  esthétique.  Le  mauvais 
est  ce  qui  est  artificiel  :  c'est  l'honnête  et  pédant 
Chapelain,  usurpant  gauchement  le  rôle  de  l'aède  et 
du  trouvère;  c'est  le  poëte  du  xviii*  siècle,  un 
J.-B.  Rousseau,  un  Piron,  faisant  à  volonté  des  can- 


464  LA  THÉOLOGIE 

tiques  pieux,  des  odes  pindariques  et  des  épigrammes 
obscènes;  c'est  le  chansonnier  respectable,  chantant 
le  vin  par  conscience  et  «  célébrant  les  faveurs  de 
Glycère  » ,  comme  le  thème  obligé  de  quiconque  veut 
faire  des  vers.  # 

Certes,  il  serait  injuste  de  placer  M.  Béranger 
dans  cette  classe  d'écrivains  artificiels  ou  sans  valeur. 
Mais  on  ne  peut  nier  que  son  œuvre  ne  soulève  aux 
yeux  du  critique  une  singulière  difficulté.  La  légè- 
reté, chez  lui,  est  réfléchie  et  voulue.  C'était,  dit-on, 
un  homme  sobre,  d'un  jugement  rare,  plein  de  bons 

• 

conseils,  buvant  peu,  et  beaucoup  plus  prévoyant 
qu'il  ne  voudrait  le  faire  croire  dans  ses  chansons. 
Quand  on  m'apprend  tout  cela,  je  suis  presque  tenté 
de  m'écrier  :  «  Tant  pis  !  »  Viveur,  je  l'eusse  placé  à  côté 
de  ses  confrères,  représentants  de  l'antique  gaieté, 
fous  de  bon  aloi,  buveurs  sincères,  qui  ne  faisaient 
pas  de  chansons  sociales  et  philosophiques  et  ne 
voyaient  rien  au  delà  de  leurs  joyeux  refrains.  Mais, 
si  Ton  m'apprend  que  Lisette  et  le  chambertin  ne 
sont  que  des  figures  de  rhétorique,  que  ce  chanteur 
insouciant,  qui  prétend  n'avoir  d'autre  soin  que  les 
dîners  du  Caveau  et  sa  maîtresse,  a  une  philosophie, 
une  politique,  et.  Dieu  me  pardonne  !  une  théologie, 
toute  mon  esthétique  est  en  désarroi.  Je  ne  vois  plus 
dans  l'expression  de  cette  gaieté  menteuse  qu'une 


DE  DÉRANGER.  465 

amplification  d'écolier,  quelque  chose  d'aAaIogue 
aux  vers  latins  que,  du  temps  de  TEmpire,  l'homme 
le  plus  rangé  faisait  sur  le  vin  et  l'amour,  par  sys- 
tème poétique  et  comme  signe  de  son  admiration 
pour  Horace.  En  vérité,  conçoit-on  qu'en  un  siècle 
préoccupé  de  problèmes  aussi  sérieux  que  ceux  qui 
nous  obsèdent,  un  homme  de  sens  ait  accepté  devant 
le  public  ce  rôle  de  faux  ivrogne  et  de  faux  libertin? 
Gomment  choisir  de  sang-froid  un  genre  de  littéra- 
ture où  la  condition  essentielle  pour  rester  dans  le 
vrai  est  d'être  un  mauvais  sujet?  Désaugiers,  si  in- 
férieur à  Béranger  en  ce  qui  peut  s'appeler  portée 
d'esprit,  me  semble  un  bien  meilleur  chansonnier;  car 
il  n'a  pas  d'arrière-pensée;  sa  gaieté  est  bien  la  vieille 
gaieté  sans  conséquence;  il  n'aurait  pu,  quand  il  l'eût 
voulu,  faire  autre  chose  que  des  chansons.  Mais 
M.  Béranger  a  fait  des  épopées;  il  a  été  à  son  jour 
poëte  solennel  d'une  école  politique;  tout  nous  le 
*  montre  comme  un  homme  fort  avisé,  d'un  esprit  peu 
étendu,  mais  très-clairvoyant.  Sa  modestie  est  donc 
feinte,  et  en  effet  lui-même,  sur  la  fin  de  ses  jours, 
laissa  là  cette  poétique  de  convention  pour  chercher 
la  popularité  dans  la  chanson  philanthropique  et  le 
socialisme  sentimental. 

L'art  et  la  poésie  ne  sont  pas  la  morale.  Ils  n'en 
sont  pas  le  contraire,  comme  le  pensent  quelques 

30 


466  LA  THÉOLOGIE 

critiques;  l'art  et  la  poésie  supposent  en  un  sens  la 
morale;  mais  on  ne  saurait  dire  que  le  but  de  l'artiste 
et  du  poëte  soit  le  même  que  celui  du  moraliste.  Aris- 
tophane et  Sbakspeare  nous  présentent  souvent  dans 
toute  sa  nudité  le  côté  le  plus  laid  de  la  nature  hu- 
maine, sans  que  pour  cela  personne,  après  avoir  lu 
leurs  écrits,  se  soit  trouvé  rapetissé  ou  perverti.  Le 
Sardanapale  de  lord  Byron  est  noble  encore  dans  sa  dé- 
bauche ;  le  tableau  de  la  vie  des  Borgia  dans  les  récits 
du  chapelain  Burchard  est  beau  comme  une  tempête, 
comme  un  abime.  Mais  le  vice  égrillard,  la  coquet- 
terie de  l'immoralité,  la  gentillesse  du  mal,  voilà  le 
péché  français  par  excellence,  voilà  la  petitesse,  voilà 
le  ridicule  dont  le  Français  croit  se  laver  par  son  air 
dégagé  et  son  éternel  sourire.  Voilà  aussi  ce  qui  ne 
fera  jamais  de  grande  poésie.  Il  n'y  a  pas  de  poésie 
des  mauvaises  mœurs.  Prenez  Thomme  de  génie  à 
ses  moments  d'égarement,  un  Schiller  à  son  début, 
vous  verrez  que  c'est  l'ivresse  de  quelque  beau  prin- 
cipe faussement  appliqué  qui  l'égaré,  et  non  le  goût 
du  grivois,  la  fanfaronnade  de  la  légèreté.  Le  jour 
où  Beaumarchais  se  fit  applaudir  après  Molière  fut 
le  jour  oCi  la  bourgeoisie  (je  donne  à  ce  mot  un  sens 
intellectuel  et  non  un  sens  social)  prit  possession  du 
parterre,  et,  en  s'y  installant,  chassa  de  la  scène  le 
génie  et  le  grand  art. 


i 


DE  BÉRÂNGER.  467 

De  toutes  les  parties  du  système  poétique, de  Bé- 
ranger,  celle  qui  me  surprit  le  plus,  quand  je  le  lus 
pour  la  première  fois,  ce  fut  sa  théologie.  Je  con- 
naissais peu  alors  l'esprit  français  ;  je  ne  savais  pas 
les  singulières  alternatives  de  légèreté  et  de  pesan- 
teur, de  timidité  étroite  et  de  folle  témérité,  qui  sont 
un  des  traits  de  son  caractère.  Toutes  mes  idées 
furent  troublées  quand  je  vis  que  ce  joyeux  convive, 
que  je  m'étais  figuré  mécréant  au  premier  chef,  par- 
lait de  Dieu  en  langage  fort  arrêté,  et  engageait  sa 
maîtresse  à 

Lever  les  yeux  vers  ce  moade  invisible 
Où  pour  toujours  nous  nous  réunissons. 

Le  vieux  chansonnier,  lui,  n'avait  pas  de  théologie; 
il  était  athée  par  essence.  Non  qu'il  niât  la  Divinité, 
c'eût  été  là  un  effort  de  spéculation  dont  cette  inof- 
fensive créature  eit  été  incapable;  mais,  renfermé  qu  il 
était  dans  sa  bonne  et  patriarcale  gaieté,  toute  sa  reli- 
gion consistait  à  ne  faire  de  mal  à  personne.  La 
chanson  déiste  était  alors  profondément  inconnue.  — 
La  naïveté  toute  bourgeoise  de  cette  théologie  d'un 
genre  nouveau,  cette  façon  de  s'incliner  le  verre  en 
main  devant  le  Dieu  que  je  cherchais  avec  tremble- 
ment, furent  pour  moi  un  trait  de  lumière.  A  l'indi- 
gnation que  me  causa  l'idée  d'une  confraternité  reli- 
gieuse avec  ceux  qui  adorent  de  la  sorte  se  mêla  le 


468  LA  THÉOLOGIE 

sentiment  de  ce  qu'il  y  a  de  fatalement  limité  dans 
les  manières  de  voir  et  de  sentir  de  la  France.  L'incu- 
rable médiocrité  religieuse  de  ce  grand  pays,  ortho- 
doxe jusque  dans  sa  gaieté,  me  fut  révélée,  et  le  Dieu 
des  bonnes  gens  m'apparut  comme  Féternel  dieu 
gaulois  contre  lequel  lutterait  en  vain  toute  tentative 
de  philosophie  et  de  religion  épurée. 

Quand  j'ai  cherché  depuis  à  me  rendre  compte  du 
scandale  que  je  souffris  en  cette  circonstance,  j'ai 
trouvé  qu'il  tenait  à  ce  que  rien  n'est  relatif  comme 
nos  jugements  sur  la  pesanteur  et  la  légèreté,  quand 
il  s'agit  des  choses  de  l'esprit.  Une  année,  une  ré- 
volution, un  degré  de  latitude  produisent  à  cet  égard 
d'étranges  déplacements.  Ce  railleur,  que  tous  autre- 
fois trouvaient  charmant,  nous  parait  maintenant 
fermé  à  toute  nuancé  un  peu  déliée.  D'un  côté-,  nous 
sommes  blessés  de  son  rire  :  quand  il  raille  Thuile 
sainte  et  Liesse,  il  nous  offense;  car  songez,  disons- 
nous,  à  ceux  que  cette  onction  a  consolés;  songez 
combien  de  cœurs  simples  ont  battu  à  la  vue  de  ces 
tours,  au  récit  de  ces  miracles.  De  l'autre,  son  dieu 
de  grisettes  et  de  buveurs,  ce  dieu  auquel  on  peut 
croire  sans  pureté  de  mœurs  ni  élévation  d'esprit, 
nous  semble  le  mythe  du  béotisme  substitué  à  celui 
de  l'antique  sentiment.  Nous  sommes  tentés  de  nous 
faire  athées  pour  échapper  à  son  déisme,  et  dévots 


J 


DE   BÉRÂNGER.  469 

pour  n'être  pas  complices'  de  sa  platitude;  si  bien 
que  le  chanso^inier  orthodoxe  de  1828  (tel  est  le 
chemin  paicouru  par  l'esprit  religieux  en  un  quart 
de  siècle)  nous  pâ!raît  maintenant  à  la  fois  un  impie 
et  un  philistin. 

La  vraie  religion,  en  effet,  est  le  fruit  du  silence 
et  du  recueillement.  Elle  est  synonyme  de  distinc- 
tion, d'élévation,  de  raffinement;  elle  naît  avec  la 
délicatesse  morale,  au  moment  où  l'homme  vertueux, 
rentrant  en  lui-même,  écoute  les  voix  qui  s'y  croi- 
sent. En  ce  silence,  tous  les  sens  étant  apaisés,  tous 
les  bruits  du  dehors  étant  éteints,  un  murmure  pé- 
nétrant  et  doux  sort  de  l'âme,  et  rappelle,  comme  le 
son  d'une  cloche  lointaine  de  village,  le  mystère  de 
l'infini.  Semblable  alors  à  un  enfant  égaré  qui  cher- 
che vainement  à  démêler  le  sçcret  de  sa  naissance 
inconnue,  l'homme  qui  médite  se  sent  dépaysé.  Mille 
signes  de  la  patrie  provoquent  chez  lui  de  mélanco^ 
liques  retours.  Il  s'élève  au-dessus  des  terres  fan- 
geuses de  la  réalité  vers  des  champs  pénétrés  de 
soleil  ;  il  sent  ces  parfums  des  jours  antiques  que  les 
mers  du  Sud  conservaient  encore  quand  les  vais- 
seaux d'Alexandre  les  parcoururent  pour  la  première 
fois.  La  mort,  en  habit  de  pèlerin  revenant  de  terre 
sainte,  frappe  à  la  porte  de  l'âme,  qui  commence  à 
sentir,  ce  qu'elle  ne  voyait  pas  dans  le  trouble  de  la 


470  LA  THÉOLOGIE 

vie,  qu'il  lui  sera  doux  de  mourir.  Elle  est  assurée 
alors  que  ses  œuvres  la  suivront;  la  vérité  lui  appa- 
raît comme  la  récompense  de  ses  bonnes  actions; 
elle  voit  T insuffisance  de  toutes  les  formes  passagères 
pour  exprimer  l'idéal;  les  mots  d'  «  être  »  et  de  «  néant  » 
perdent  leur  sens  contradictoire  ;  elle  s'envisage  avec 
la  Divinité  dans  les  rapports  d'un  fils  avec  son  père, 
et  elle  prie  à  peu  près  en  ces  termes  :  «  Notre  Père, 
qui  êtes  au  ciel...  » 

Quel  droit  a  l'homme  dissipé  sur  ces  fugidves 
impressions?  L'esprit  superficiel,  qui  ne  voit  pas 
le  sens  divin  de  la  vie,  n'est-il  pas  l'athée  par  ex- 
cellence ?  L'homme  est  religieux  au  moment  où  le 
sentiment  de  l'infini  prend  chez  lui  le  dessus  sur  le 
caprice  ou  la  passion.  Le  plaisir,  essentiellement 
égoïste,  est  par  conséquent  la  négation  du  divin,  l'in- 
verse de  la  religion.  Je  comprends  la  fine  ironie 
d'Horace,  reléguant  le  plus  loin  possible  les  dieux 
dont  il  n'a  nul  besoin.  Namque  deos  didici  securum 
agere  œvum.  Je  comprends,  la  religion  parfois  un  peu 
baroque,  mais  jamais  bourgeoise,  de  M.  Alfred  ^e 
Musset;  sa  joie  n'est  pas  la  gaieté;  quand  il  veut  rire, 
il  se  contraint;  aussi  est-ce  bien  le  vrai  Dieu  qu'il 
adore. 


Je  ne  puis,—  malgré  moi  l'infini  me  tourmente. 
Je  n'y  saurais  songer  sans  crainte  et  sans  espoir; 


DE  DÉRANGER.  471 

Et,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  ma  raison  s'épouvante 
De  ne  pas  le  comprendre,  et  pourtant  de  le  voir.  • 

0  toi  que  nul  n*a  pu  connaître, 
Et  n'a  renié  sans  mentir, 
Réponds-moi,  toi  qui  m*as  fait  naître 
Et  demain  me  feras  mourir  ! 
Puisque  tu  te  laisses  comprendi'e, 
Pourquoi  fais-tu  douter  de  toi  ? 
Quel  triste  plaisir  peux-tu  prendre 
A  tenter  notre  bonne  foi? 


Mais  ce  dieu  de  guinguette  et  de  geus  attablés,  à  qui 
Ton  frappe  sur  l'épaule,  qu'on  traite  en  camarade  et 
en  bon  vivant,  m'irrite  comme  une  usurpation  de 
titre  de  noblesse.  Non,  ils  ne  peuvent  te  connaître, 
être  saint  qu'on  n'entrevit  jamais  que  dans  la  séré- 
nité d'un  cœur  pur.  Tu  n'appartiens  qu'à  nous  qui 
savons  te  chercher.  Les  blasphèmes  de  l'homme  de 
génie  doivent  plus  te  plaire  que  le  vulgaire  hom- 
mage de  la  gaieté  satisfaite.  L'athée  est  bien  plutôt 
celui  qui  te  méconnaît  à  ce  point  que  celui  qui  te 
nie.  Ce  désespoir  des  Lucrèce  et  des  Byron  fut  plus 
selon  ton  cœur  que  cette  confiance^efTrontée  de  l'op- 
timisme superficiel  qui  t'insulte  en  te  bénissant. 

Je  n'insisterais  pas  sur  la  puérilité  de  cette  théo- 
logie roturière,  si  elle  ne  nous  faisait  toucher  du  doigt 
un  des  phénomènes  de  la  conscience  religieuse  les 
plus  dignes  d'être  étudiés,  je  veux  dire  l'alliance  sîn- 


472  LA  THÉOLOGIE 

guliëre  qui  s'établit  quelquefois  entre  le  dogmatisme 
et  la  frivolité.  Rien  ne  met  à  l'aise  comme  les  opi- 
nions arrêtées  en  fait  de  politique,  de  religion,  de 
littérature.  Ce  qui  fait  la  rhétorique  en  poésie  fait  en 
religion  le  besoin  des  formes  rigoureusement  déter- 
minées. On  ne  songe  pas  que  la  clarté  est  l'opposé 
de  la  poésie  et  de  la  religion,  qui  poursuivent  un 
idéal  obscur  et  mystérieux.  La  France,  le  seul  pays 
où  l'on  s'amuse,  est  par  excellence  le  pays  des  partis 
pris  et  des  horizons  bornés.  La  tendance  qu'ont  les 
gens  du  monde  à  prendre  pour  de  l'orgueil  le  calme 
du  philosophe,  se  passant  de  ce  qu'ils  regardent 
comme  essentiel  à  la  vie  tranquille,  la  facilité  avec 
laquelle  les  personnes  qui  ont  mené  une  vie  légère 
se  prêtent  sur  le  retour  à  des  idées  étroites  se  rat- 
tachent à  la  cause  que  nous  indiquons  ici.  La  Fon- 
taine se  convertit;  Boccace  et  l'Arioste  ne  se  conver- 
tirent pasr  Cela  est  tout  simple  :  les  contes  de 
La  Fontaine  sont  licencieux  ;  les  récits  de  Boccace  et 
de  l'Arioste  ne  sont  que  charmants.  La  grande  pensée 
ne  connaît  pas  de  résipiscence,  et  le  grand  art  n'a 
jamais  à  se  repentir. 

La  gaucherie  de  l'esprit  français,  quand  il  s'agit  de 
l'infini,  cette  timidité  qui  fait  que,  ne  sachant  ni  le  nier 
ni  le  comprendre,  il  essaye  de  lui  faire  sa  part,  ne  date 
pas,  du  reste,  de  nos  jours.  Voltaire  offrit  le  premier 


DE  BÉRANGER.  473 

la  combinaison  singulière  d'un  tour  d'imagination 
fort  irréligieux  et  même  assez  immoral  avec  une  phi- 
losophie  pesante  et  saine.  Voltaire  est  un  esprit 
léger;  ce  n'est  pas  un  esprit  hardi.  Le  rire  de  M.  Bé- 
ranger  resta  également  fort  éloigné  de  la  vraie 
finesse  ;  son  air  dégagé  conserva  toujours  quelque 
chose  de  cette  affectation  de  galanterie  qui  rend 
parfois  le  Français  si  ridicule  à  l'étranger.  Sa  façon 
de  prendre  le5  femmes  ressemble  à  sa  religion  :  elle 
manque  non-seulement  de  toute  distinction ,  mais 
même  de  tout  atticisme  et  de  toute  urbanité.  Les 
familiarités  choquantes  qu'il  se  permettait  avec  son 
lecteur  tenaient  au  même  principe,  je  veux  dire  à  ce 
défaut  de  réserve  quï  l'empêcha  de  sortir  jamais  des 
limbes  de  la  vulgarité.  Recherchant  la  faveur  d'un* 
certain  public  qui  aime  à  être  traité  sans  façon,  il 
l'enhardissait  à  se  mettre  en  rapport  avec  lui,  à  le 
prendre  en  badinant.  Aussi  tomba-t-il  plus  lourde- 
ment que  personne  dans  les  pièges  tendus  à  tous 
ceux  qui  n'ont  pas  horreur  des  opinions  plates.  Rien 
de  plus  fatal  pour  le  développement  de  l'esprit  qu'une 
haine  dominante  ou  une  sympathie  dominante.  Bé- 
ranger  n'eut  qu'une  haine,  la  Restauration  dévote, 
l'association ,  très-folle  en  effet,  du  trône  et  de  l'au- 
tel. Cette  haine  l'a  perdu.  11  ne  faut  jamais  tant  dési- 
rer une  chose  que  tout  le  reste  soit  indifférent  ou 


47i  LA  THÉOLOGIE 

même  secondaire.  La  vie  totalement  désenchantée 
que  le  xviii*  siècle  avait  créée,  et  dont  la  déplorable 
tradition  régna  exclusivement  jusqu'en  1815,  l'ex- 
trême sécheresse  de  la  société  sortie  des  derniers 
temps  de  la  Révolution,  ne  le  révoltaient  pas.  Débar- 
rassé du  noble  et  du  prêtre,  il  se  souciait  peu  que  les 
choses  que  ces  deux  classes  représentent,  souvent 
très-mal,  je  l'avoue^  souffrissent  quelque  déchet. 

Comprend-on  maintenant  pourquoi*M.  Béranger  a 
obtenu  son  brevet  d'orthodoxie,  et  comment  le  pays 
catholique  par  excellence  a  choisi  pour  son  poëte 
national  le  railleur  superficiel  des  dogmes  du  catho- 
licisme, l'inconvenant  détracteur  de  son  culte  et  de 
ses  pratiques  ?  Son  apparence  de  légèreté  a  été  son 
excuse.  Un  grain  de  polissonnerie  lui  a  fait  tout 
pardonner.  Qu'on  examine  les  réputations  deve- 
nues nationales,  on  verra  qu'il  n'en  est  presque 
aucune  où  n'entre  ainsi  un  peu  de  la  faveur  qui 
s'attache  à  un  certain  mauvais  goût.  Les  bonnes 
manières,  au  contraire,  qui  sont  nécessairement  aris- 
tocratiques, en  ce  sens  qu'elles  impliquent  le  respect 
de  soi  et  des  autres,  déplaisent  toujours  et  rendent 
impopulaire.  Combien  n'a-t-il  pas  servi  à  Henri  IV 
d'être  un  libertin  1  Ce  bon  pays  de  France  n'a  pu 
résister  à  la  séduction  d'un  roi  bon  camarade,  ne 
respectant  aucune  femme  et  ayant  des  airs  familiers. 


DE  BÉRÂNGER.  475 

Il  y  a  quelques  années,  le  public  rafTola  de  la  cor- 
respondance d'un  homme  célèbre,  où  celui-ci  s'a- 
vouait  joueur,  aventurier  et  mauvais  sujet.  Cela  ne 
lui  fit  aucun  tort,  et,  quand  on  raconta  qu'il  fit  une 
fin  chrétienne,  tous  en  furent  édifiés.  J'imagine  qu'il 
arrivera  quelque  chose  de  semblable  pour  M.  Béran- 
ger.  La  légende  le  fera  se  confesser  en  échangeant 
un  gros  rire  avec  son  curé.  Lui-même  s'était  complu 
dans  cet  affreux  type  du  curé  rabelaisien,  le  Vicaire 
de  Wakefield  de  la  race  gauloise,  dont  l'idéal  a  été 
caressé  par  tous  nos  chansonniers,  et  que  M.  Béran- 
ger  nous  a  mqntré,  dans  une  denses  plus  piquantes 
chansons,  buvant  au  cabaret  et  ne  damnant  per- 
sonne. 

Voilà  à  quel  prix  tout  lui  a  été  permis.  La  France 
aime  l'impiété  grivoise;  elle  ne  tolère  pas  la  religion 
épurée.  M.  Déranger  l'a  enchantée  en  se  moquant 
des  croyances  pour  lesquelles  elle  a  fait  la  Saint- 
Barthélémy,  traversé  un  siècle  de  guerre  civile,  mis 
à  l'ordre  du  jour  les  tortures  et  les  proscriptions.  Le 
protestantisme  a  amassé  contre  lui  des  trésors  de  co- 
lère ;  la  France  en  a  eu  le  vertige  :  elle  a  applaudi 
ou  laissé  faire  d'atroces  persécuteurs,  Foucault,  Bâ- 
ville,  Saint-Florentin,  dignes  de  la  même  exécration 
que  les  Carrier  et  les  Fouquier-Tinville,  à  l'heure 
même  où  elle  adorait  Voltaire  et  lisait  clandestine- 


476  LA  THÉOLOGIE 

ment  la  Pucelle.  Ah  !  si  les  pasteurs  du  désert  avaient 
voulu  imiter  le  curé  que  devait  chanter  M.  Béranger, 
ils  n'eussent  pas  été  des  séditieux.  Mais  ils  étaient 
graves,  indépendants  et  austères  ;  ils  furent  pendus 
ou  roués,  et  ceux  qui  les  pendirent,  à  leur  retour  à 
Paris,  furent  accueillis  comme  des  hommes  fort  ho- 
norables. On  est  compromis  dans  ce  pays  si  l'on  y 
avoue  des  sentiments  particuliers  en  religion  ;  on  est 
perdu  si  l'on  nomme  Spinoza  sans  accompagner  son 
nom  d'un  anathème  ;  mais  le  libertin  y  est  sacré  :  le 
Code  le  protège,  et  il  a  droit  à  de  la  considération. 
Que  le  penseur  réclame  les  droits  imprescriptibles  de 
la  science  et  du  libre  examen,  c'est  un  novateur,  et, 
s'il  a  des  lecteurs,  un  homme  dangereux.  Mais,  s'il 
voulait  bien,  au  lieu  de  cela,  chanter  Lisette  et  rire 
des  choses  saintes  le  verre  en  main,  le  clergé  serait 
odieux,  rétrograde,  ennemi  des  lumières  en  s'oppo- 
sant  h  lui,  et  l'ombre  du  poète  national  se  lèverait 
pour  montrer  à  tous  les  joyeux  convives  de  France 
la  liberté  menacée  et  les  principes  de  89  en  danger. 
Il  résulte  de  tout  ceci  une  leçon  pour  les  jeunes 
poètes  qui,  selon  une  prédiction  vieille  déjà  de  quel- 
ques années,  ne  pourront  manquer  d'illustrer  la 
seconde  moitié  de  notre  siècle.  11  ne  faut  pas  être 
trop  délicat.  Au  lieu  de  scruter  avec  crainte  le  pro- 
blème que  d'autres  trouvent  si  clair,  soyez  vulgaires. 


r 


DE   BÊBANGER.  '  477 

riez,  faites  des  chansons  à  boire,  flattez  les  erreurs 
populaires,  et  il  vous  sera  pardonné.  Des  éditions  de 
vos  œuvres  légèrement  expurgées  vous  mettront  à  la 
portée  de  tous.  On  fera  des  vignettes  où  les  jeunes 
filles  vous  souriront.  Vous  serez  à  la  fois  le  poëte  des 
cabarets  et- le  poëte  des  familles,  des  dîners  bour- 
geois et  des  lectures  du  soir.  Vous  jouirez,  pour  me 
servir  des  paroles  de  l'éditeur  du  Déranger  des  fa- 
milleSy  «  de  cette  immortalité  fabuleuse  que  la  recon- 
naissance des  peuples  accorde  à  ceux  qui  les  ont  sin- 
cèrement aimés.  »  Vous  serez  national.  Gela  est  tout 
simple;  chaque  pays  recherche  la  liberté  qui  lui  con- 
vient. La  liberté  de  penser  et  de  croire  n'a  de  prix 
que  pour  ceux  qui  sont  capables  de  croire  et  de  pen- 
ser :  la  liberté  de  Tépicuréisme  bourgeois ,  au  con- 
traire, est  d'importance  majeure  dans  un  pays  où  la 
poursuite  d'un  certain  bonheur  vulgaire  est  devenue 
la  cause  des  révolutions  politiques,  l'inspiratrice  de 
la  Muse,  le  souci,  et,  en  un  sens,  la  religion  de  tous. 


FIN 


/ 


TABLE   DES  MATIÈRES 


Préface i 

Philosophie  de  l'histoire  contemporaine 1 

Llostruction  supérieure  en  France.  .  .  . , 69 

L'Institut  de  France      117 

Trois  professeurs  au  Collège  de  France 137 

I.  Ramus 137 

i 

II.  Eugène  Burnouf 155 

III.  Etienne  Quatremère 164 

La  chaire  de  sanscrit  au  Collège  de  France 185 

La  chaire  d'hébreu  au  Collège  de  France 191 

Destitution  d'un  professeur  au  Collège  de  France 241 

Les  Études  savantes  en  Allemagne 251 

L'Instruction  publique  en  France  jugée  parles  Allemands.  .  .  263 

Réflexions  sur  l'état  des  esprits  (1849) 297 

L'Avenir  religieux  des  sociétés  modernes 337 

Du  Libéralisme  clérical 419 

La  Théologie  de  Béranger \  .  .  .  461 


FIN    DE    LA    TABLE. 


PARIS.   —    J.   CLAYE;    imprimeur,    RUB   SA!  N  T-B  KN  0  IT,   7.